Paul Martin aurait tranché - Fièvre électorale à Ottawa

Le premier ministre Paul Martin multiplie depuis peu les annonces d’un bout à l’autre du pays.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Paul Martin multiplie depuis peu les annonces d’un bout à l’autre du pays.

Le choix semble fait. Les Canadiens devraient aller aux urnes le 28 juin prochain. Après des semaines de questionnement, de réflexion et de conjectures, le premier ministre Paul Martin aurait finalement tranché.

Il aura fallu bien du temps pour que les astres s'alignent comme il le voulait. Son parti était prêt à partir en campagne plus tôt, mais les sondages jetaient une ombre qu'il était impossible d'ignorer. Et il y avait ces problèmes encore non résolus qui, pour un gouvernement sortant, représentent de véritables boulets quand vient le temps de convaincre les électeurs de lui accorder un quatrième mandat. «Tout n'est pas tout à fait prêt du côté d'Ottawa», reconnaissait un organisateur cette semaine.

Mais même si Paul Martin dit qu'il gouverne, son gouvernement est surtout occupé — et le sera encore au cours des dix prochains jours — à éliminer les derniers obstacles au déclenchement des élections, testant au passage sa rhétorique électorale.

Tous les députés sont sur le mode électoral et s'attendent à un déclenchement de la campagne autour du 20 mai. L'effervescence est évidente. Il suffit d'écouter les débats parlementaires et les manoeuvres en comité pour le constater. Quant aux machines électorales, elles sont déjà à pied d'oeuvre. Les autobus et les avions sont réservés. Les négociations autour des débats des chefs ont même commencé et on évoque déjà les dates des 13 et 14 juin. Des bribes des divers programmes émergent et les présentations de candidats-vedettes se succèdent.

Hier, c'était au tour du maire de Winnipeg, Glen Murray, de s'associer à Paul Martin, qui tenait à cette candidature. Il y tenait tellement qu'il a accepté, pour libérer un siège, de passer outre à sa propre dénonciation du patronage pour nommer le député John Harvard au poste de lieutenant-gouverneur du Manitoba.

Un gouvernement en élections

Cependant, la priorité consiste pour l'instant à attacher les derniers fils qui pendent du côté du gouvernement. Le passage de Paul Martin à Saguenay hier s'inscrit dans cette logique. Même chose pour les annonces, qui se multiplient d'un bout à l'autre du pays.

L'entourage du premier ministre parle d'affaires courantes et Paul Martin nie être guidé par ses intérêts électoraux, mais il est difficile de voir autrement la signature à ce moment-ci de l'accord sur l'élargissement de la route 175, un projet qui avait fait l'objet d'une entente verbale et d'une annonce de Jean Chrétien et de Bernard Landry en août 2002.

Obligé de sillonner le Canada pendant la campagne, Paul Martin veut visiblement profiter du temps qu'il lui reste pour courtiser les Québécois. Les sondages dans l'ensemble du pays se sont stabilisés à un niveau qui permet de croire à l'élection d'un gouvernement libéral doté d'une très mince majorité. Le problème est qu'au Québec, la situation fluctue. Un proche conseiller du premier ministre parle de volatilité, d'où la nécessité de raffermir la position du Parti libéral du Canada (PLC). «Il faut donner aux gens des raisons positives de voter pour nous.»

Paul Martin sera donc à Montréal lundi pour un discours sur la politique étrangère. Plusieurs proches du premier ministre notent que son voyage à Washington a fait bonne impression et que les questions internationales suscitent de l'intérêt au Québec.

Le 17 juin, au lendemain d'une réunion de deux jours de ses candidats à Granby, Paul Martin sera à Laval pour parler de la place du Québec au sein du Canada. D'autres visites pourraient s'ajouter, surtout si on peut annoncer des mesures en faveur des travailleurs saisonniers ou une entente de principe avec Québec sur la question des congés parentaux. «Si on pouvait arriver avec quelque chose dans ces deux dossiers, on aimerait bien ça. On y travaille à fond», a avoué un conseiller.

La correction des dispositions du programme d'assurance-emploi qui touchent les travailleurs saisonniers est particulièrement importante car le sort de quelques députés québécois pourrait en dépendre. Les libéraux avaient fait des promesses lors des élections de 2000 mais n'ont pas adopté toutes les mesures envisagées. Comme il ne reste plus assez de temps pour changer la loi, on songe maintenant à adopter un décret. Selon un député libéral, le gouvernement n'a pas le choix: des engagements ne suffiront plus, les électeurs exigent des gestes concrets.

Les libéraux ne négligent pas le reste du pays pour autant. En Ontario, on profite de la bonne entente avec le gouvernement libéral de Dalton McGuinty pour faire annonce après annonce, comme cet accord de principe donnant aux villes un rôle en matière d'immigration ou encore ces importants investissements dans des infrastructures de transport à Sault Sainte Marie ou à Toronto.

La région de l'Atlantique, où les libéraux espèrent déloger quelques conservateurs, n'est pas en reste avec la récente décision d'ouvrir partiellement la pêche à la morue dans le golfe du Saint-Laurent et celle, populaire, d'arraisonner des bateaux de pêche étrangers soupçonnés de faire de la surpêche à proximité des eaux canadiennes.

La question des commandites a perdu de son acuité, particulièrement à l'extérieur du Québec, et les libéraux veulent que cette tendance se poursuive. Ils ont donc fait savoir jeudi qu'ils voulaient que le comité des Comptes publics mette fin aux témoignages — la liste compte encore 70 noms environ — pour préparer un rapport préliminaire dès la semaine prochaine, soit avant les élections. Comme ils sont majoritaires, rien, sauf des mesures dilatoires de l'opposition, ne pourrait les arrêter.

La gestion du menu législatif se plie aussi aux exigences électorales. Le débat sur le projet de loi sur la vente de médicaments génériques aux pays pauvres a pris plus de temps que prévu et il ne reste plus qu'une semaine au Sénat pour l'adopter. Le gouvernement y tient, et tout indique que les sénateur libéraux veilleront à ce que cela se fasse.

À l'inverse, on a sans cesse retardé le débat sur le projet de loi visant à décriminaliser la marijuana. Le projet de loi est prêt pour l'étape du vote, mais on le reporte sans cesse. Selon la Presse canadienne, les libéraux traîneraient parce qu'ils ne sont pas certains d'avoir assez d'appuis au sein de leur propre caucus, certains députés craignant que la loi ne leur nuise dans les comtés à tendance conservatrice.

Autre signe que le signal de départ approche, les libéraux ont lancé un ballon d'essai cette semaine en divulguant au Globe and Mail d'éventuelles publicités électorales visant le chef conservateur Stephen Harper. Ces publicités négatives, qui le dépeignent comme un opposant au système public de soins de santé et au droit de vote des néo-Canadiens, pourraient ne jamais être utilisées, surtout après la réaction du caucus libéral, mais les organisateurs du PLC ont atteint en partie leurs objectifs: ils ont placé M. Harper sur la défensive.

Celui-ci a passé la semaine à contredire les allégations que les ministres ont reprises à satiété, tant aux Communes qu'à l'extérieur, sur un ton qui rappelait la campagne acrimonieuse de 2000. Tout était prétexte à insulte. Ainsi, il a suffi que le député conservateur Jason Kenney prononce mal le nom de l'actrice Gina Lollobrigida et qu'il la traite de «minette» pour que le ministre Joe Volpe accuse les conservateurs de se livrer «à des insinuations et à des insultes à caractère ethnique» et de ne pas s'intéresser aux Italo-Canadiens.

Stephen Harper ne s'est pas privé non plus. Il a répété que les libéraux affichent le «pire bilan en matière de scandales, d'incompétence et de corruption de l'histoire canadienne». Les attaques libérales, symptômes selon lui du manque de contenu de ce parti, ne l'ont pas surpris, a-t-il affirmé; elles semblent avoir fait mal quand même. Dans une entrevue au Ottawa Citizen, hier, il disait être victime du sectarisme de ses adversaires et s'attristait de l'impact que leur message pouvait avoir sur ses enfants.

Le Parti conservateur, lui, a réagi en transmettant aux médias un guide destiné aux candidats. Le court énoncé politique semble nettement plus modéré que les programmes réformistes ou alliancistes du passé, bien qu'il reste fidèle à leur discours musclé sur la loi et l'ordre et reste vague sur des points litigieux comme le recours aux référendums ou la destitution des députés. Malgré tout, le message a semblé passer puisque plusieurs médias ont parlé d'un parti qui s'affiche plus au centre.

C'était d'autant plus important pour le PC que le PLC mise sur sa différence pour marquer des points. Paul Martin soutient d'ailleurs qu'il s'agira d'élections historiques «parce que c'est une élection où, contrairement à d'autres élections, les choix sont vraiment clairs. Les différences d'opinion entre l'Alliance conservatrice et [le PLC], lorsqu'il est question de la protection du tissu social de ce pays et de l'égalité des chances, ne pourraient être plus claires», a-t-il dit jeudi à la sortie du cabinet.

Pour les libéraux, il reste à connaître la décision de la Cour suprême sur les limites imposées aux tiers partis désireux de faire de la publicité en période électorale. Le jugement est attendu le 18 mai, a annoncé la cour cette semaine dans un préavis inhabituellement long. Et, chose exceptionnelle, il ne lui aura fallu que trois mois pour trancher l'affaire.

La loi actuelle, contestée par une organisation pilotée par Stephen Harper alors qu'il n'était pas député, limite les dépenses des groupes à 3000 $ par comté et à 150 000 $ pour l'ensemble du pays. Si M. Harper a gain de cause, fini les limites, et ce sont les libéraux qui risquent d'en faire les frais. Presque tous les groupes qui se sont dits prêts à faire de la publicité se préparent à les attaquer. Si la loi est maintenue, les troupes de Paul Martin pourront mieux respirer.