La vente de blindés à Riyad suspendue?

Un véhicule blindé léger de fabrication canadienne
Photo: Bill Graveland La Presse canadienne Un véhicule blindé léger de fabrication canadienne

Alors que l’Allemagne a décidé de ne plus autoriser de nouvelles exportations d’armes vers l’Arabie saoudite et exhorte ses alliés européens à l’imiter, le Canada refuse toujours de dire s’il suspendra ses ventes de véhicules blindés légers dans la foulée de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi.

Ottawa prétend néanmoins prendre les événements très au sérieux tandis qu’Ankara promet de révéler mardi matin « toute la vérité » sur cette sombre affaire.

« Je ne suis pas d’accord avec vous [pour dire] que le Canada ne fait rien », s’est défendue la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, quand une journaliste lui a demandé pourquoi le Canada ne prenait pas de sanctions contre Riyad, maintenant que le régime saoudien a reconnu le meurtre du journaliste exilé aux États-Unis.

Malgré des questions répétées, Mme Freeland a refusé de dire si elle envisageait de suspendre le contrat canadien de 15 milliards de dollars permettant à General Dynamics Land Systems de vendre un nombre non divulgué de véhicules blindés légers à l’Arabie saoudite.

À la Chambre des communes, le premier ministre a déclaré que le Canada s’attendait à ce que ses exportations soient utilisées de manière respectueuse des droits de la personne. « Nous avons suspendu les exportations dans le passé lorsque nous avons eu des préoccupations quant à un mauvais usage et nous n’hésiterons pas à le faire de nouveau. »

Le Canada a suspendu pendant quatre mois, à la fin de l’été 2017, les permis d’exportation de blindés Gurkha, fabriqués par Terradyne en Ontario, après avoir soupçonné que ceux-ci avaient été utilisés lors du siège sanglant d’Awamiyah.

On peut se demander ce que vaut la déclaration de Justin Trudeau dans ce cas-ci, dans la mesure où personne ne prétend que de l’équipement canadien a été utilisé pour assassiner Jamal Khashoggi.

Après des semaines de démenti, Riyad a reconnu samedi que le journaliste avait bel et bien été tué à l’intérieur de son consulat d’Istanbul, où il s’était rendu, sur rendez-vous, pour obtenir des documents de divorce. Le régime saoudien avait soutenu jusqu’alors que M. Khashoggi était ressorti vivant du consulat. D’ailleurs, un journal turc a révélé lundi qu’une mascarade avait été organisée pour soutenir ce mensonge : un membre du commando de 15 personnes dépêchées de Riyad et ayant exécuté le journaliste a revêtu les habits de M. Khashoggi ainsi qu’une fausse barbe puis est sorti du consulat. Ce « sosie » a été vu déambulant à Istanbul.

Riyad prétend maintenant que le journaliste est mort au cours d’une rixe. Une autre version véhiculée par certains proches du régime veut qu’il ait été étranglé. Dans tous les cas, Riyad prétend que le meurtre n’a pas été commandé par le prince héritier Mohammed ben Salmane.

Or, la presse turque proche du pouvoir a publié des dépêches lundi affirmant que le chef du commando de 15 personnes, Maher Abdulaziz Mutreb, a appelé à quatre reprises le chef de cabinet du prince héritier le jour du meurtre de M. Khashoggi. Au moins un de ces appels a été effectué depuis le bureau du consul général.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a promis de révéler, mardi au petit matin à l’heure de Montréal, « toute la vérité » sur l’affaire Khashoggi. « Nous cherchons la justice ici, et toute la vérité sera révélée […], la vérité nue », a-t-il lancé lors d’un rassemblement.

Un porte-parole de l’AKP, son parti politique, a poussé encore plus la note. « Nous sommes face à une situation qui a été sauvagement planifiée et des efforts conséquents ont été déployés pour dissimuler » ce meurtre, a déclaré Omer Celik.

Au courant de la fin de semaine, le Canada a déclaré que « les explications données à ce jour ne sont pas cohérentes ni crédibles ». Invitée lundi à expliquer pourquoi elle estimait que la version saoudienne des faits n’était pas crédible, la ministre Freeland est restée coite près de 10 secondes avant de dire : « Je pense que le manque de cohérence est pleinement évident. Je ne pense pas que c’est nécessaire [d’expliquer pourquoi]. »

Pour manifester l’importance accordée au dossier, le bureau de Justin Trudeau a indiqué que le tout nouveau « groupe d’intervention en cas d’incident », créé cet été, s’était réuni lundi matin pour discuter de cette affaire. Il réunit le premier ministre, des ministres et des hauts fonctionnaires. Le groupe a pour mandat de « réagir aux urgences » et aux « incidents survenus ailleurs ayant des conséquences importantes pour le Canada ».

Aucune décision prise à cette rencontre n’a été communiquée.

L’Allemagne donne le ton

En Allemagne, le ministre de l’Économie, Peter Altamaier, a invité ses voisins à faire preuve de solidarité et à suspendre tous ensemble les exportations militaires destinées à l’Arabie saoudite.

« Ce n’est que si tous les pays européens se mettent d’accord que cela impressionnera le gouvernement de Riyad », a-t-il déclaré sur la chaîne de télévision ZDF. « Il n’y a aucun effet positif si nous restons les seuls à arrêter les exportations et si en même temps d’autres pays comblent le trou. »

Le président des États-Unis, Donald Trump, avait d’ailleurs évoqué le risque d’être remplacé par la Chine ou la Russie pour justifier son refus de suspendre les contrats militaires avec Riyad.

Selon le Stockholm International Peace Research Institute, dont le rapport de mars portait sur la période 2013-2017, les États-Unis sont, de loin, le plus grand fournisseur militaire de l’Arabie saoudite (61 %), suivis de la Grande-Bretagne (23 %) et de la France (3,6 %).

Avec Le Monde, le New York Times et l’Agence France-Presse

4 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 23 octobre 2018 05 h 24

    Saoudite Arabie!

    Quoi dire? Ça dépasse l’entendement.

    En Arabie, on emprisonne, on fouette et, à défaut de les lapider, désormais, on laisse assasiner dans ses ambassades des personnes qui osent critiquer un régime politique de terreur auquel le Canada fournit des armes. Deux hontes!

  • Gilles Bonin - Abonné 23 octobre 2018 06 h 16

    S'ils étaient

    fabriqués au Québec, vous verriez la pugnacitée et la détermination à dénoncer le contrat de vente, à le voir décrié et FINI les blindés à la mauvaise Arabie Saoudite... mais, voilà, c'est en Ontarion qu'on les fabrique; alors, bon, on en parle, on picaille, on ergote, on dénonce ici ou là mais on ne cessera pas de respecter le contrat en bout du compte.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 octobre 2018 11 h 46

      Vous avez parfaitement raison, M. Bonin.

      Voyez comment Ottawa s’est empressé de bousiller le contrat de vente d’hélicoptères _civils_ qui devaient être construits au Québec. Un contrat de 230 millions$US représentant des retombées économiques de 2,7 milliards$ pour l’économie québécoise.

      Le tout dans l'indifférence totale de l'élite politique et médiatique québécoise.

  • Alain Lavallée - Inscrit 23 octobre 2018 07 h 55

    "Le manque de cohérence est évident" (à Ottawa)

    Il n'y a pas que le manque de cohérence de l'Arabie Saoudite qui est évident dans l'Affaire Khashoggi.

    Il y a tout autant le manque de cohérence du Canada (gouvernement Trudeau).

    Au nom des droits humains, il n'a pas hésiter à blâmer le Président des Philippines, quitte à ce que cela provoque l'annulation du contrat d'hélicoptères fabrqiuées à Mirabel (Québec)

    mais dans le cas présent le gouvernement Trudeau tient un discours mais ne joint pas les actes à la parole. Depuis des années on sait que ce contrat de vente de blindés à l'Arabie Saoudite pose problème , mais on ne passe pas à l'Action: Les blindés sont fabriqués en ONTARIO.

    Cela s,ajoute à une longue liste: le 30 septembre la renégociation de l'Alena a montré que pour protéger l'industrie automobile ontarienne on n'a pas hésiter à sacrifier en partie une industrie laitière localisée pour la moitié au Québec.

    D'ailleurs aujourd'hui en page B 3 du Devoir on lit qu'Ottawa fait un cadeau de 2,6 milliards$$$ à l'industrie automobile de l'Onatario (en l'occurrence Chrysler)...

    À Ottawa, le discours des droits humains est à géométrie varaible... les actions suivent les paroles si le coeur industriel canadian (ontarien dans ce cas-ci) n'est pas touché