Sages-femmes: assurer l’accès aux services et la viabilité de la pratique

Simon Van Vliet Collaboration spéciale
Près du quart des parents préféreraient donner naissance ailleurs qu’à l’hôpital, selon un sondage commandé par le ministère de la Santé et des Services sociaux.
Photo: Luma Pimental Unsplash Près du quart des parents préféreraient donner naissance ailleurs qu’à l’hôpital, selon un sondage commandé par le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ce n’est pas faute de demande que les sages-femmes assurent aujourd’hui moins de 5 % des suivis de grossesse au Québec. Un sondage commandé par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) en 2005 rapportait que près du quart des parents préféreraient donner naissance ailleurs qu’à l’hôpital.

Le Cadre de référence pour le déploiement des services de sage-femme au Québec de 2015 prend d’ailleurs acte de l’intérêt croissant pour une démédicalisation des grossesses et des accouchements présentant peu de risques de complications. Réitérant la volonté d’atteindre la cible de 10 % des naissances avec sage-femme, établie dans la Politique de périnatalité 2008-2018, le MSSS s’est donné jusqu’en 2019 pour « que toutes les régions du Québec soient dotées de services de sage-femme ».

Difficile accès aux services

De nombreux projets de points de services ou de création de maisons de naissance sont en développement aux quatre coins du Québec, mais plusieurs régions sont encore mal desservies.

« Trop de personnes voulant accoucher avec une sage-femme se retrouvent sur des listes d’attente, tandis que dans plusieurs régions à faible densité de population, et même dans des régions urbaines comme celle de Laval, l’espoir de voir des sages-femmes pratiquer sur leur territoire demeure incertain », déplorait d’ailleurs la coordonnatrice de la Coalition pour la pratique sage-femme, Lorraine Fontaine, dans une lettre ouverte publiée le 5 mai dernier à l’occasion de la Journée internationale de la sage-femme.

Outre le manque de ressources et d’infrastructures, l’amélioration de l’accès au service sage-femme se heurte à une complication : la pénurie de sages-femmes au Québec, observée de Nicolet jusqu’à Chicoutimi.

Pénurie « multifactorielle »

Si la pénurie de sages-femmes est « multifactorielle », comme l’avance la vice-présidente du Regroupement Les sages-femmes du Québec (RSFQ), Josyane Giroux, la qualité d’emploi et les conditions de travail des sages-femmes se dessinent en filigrane.

Lié à la Fédération des professionnèles de la CSN (FP-CSN) depuis 2009, le RSFQ a mené plusieurs rondes de négociations avec le MSSS, notamment pour améliorer les salaires et bonifier les primes de garde. Et bien que des écarts importants subsistent avec d’autres professionnelles de la santé ou avec les sages-femmes d’autres provinces, les questions salariales ne sont pas le principal facteur de la pénurie, estime la vice-présidente du RSFQ.

Le faible nombre de nouvelles diplômées dans le programme de formation des sages-femmes à l’Université du Québec à Trois-Rivières explique en partie la pénurie. En 2017, l’Association canadienne des sages-femmes dénombrait un peu plus de 200 praticiennes au Québec, et à peine 25 diplômées ont terminé leur formation cette année.

Le phénomène de l’épuisement professionnel, observé dans d’autres professions de la santé, frappe aussi les sages-femmes, note Josyane Giroux. Elle ajoute que plusieurs travailleuses partent également chaque année en congé de maternité. Vu le faible effectif de sages-femmes au Québec, chaque départ se fait donc sentir sur le terrain.

Des « irritants » dans la pratique

Même si les sages-femmes sont des professionnelles « passionnées » par leur métier, le milieu connaît des « enjeux de rétention », note Bronwen Agnew. De retour d’un congé de maternité, la sage-femme est partie pratiquer à l’extérieur du Québec pour quelques mois, mais envisage de revenir travailler à Montréal l’an prochain.

« Il y a beaucoup d’instabilité partout au Québec », observe Karianne Duperron-Goulet, une sage-femme affiliée au Service de sage-femme du Centre intégré de santé et de services sociaux de Lanaudière.

Avec des collègues, elle s’est penchée, en 2015, sur les « irritants » dans la pratique. Le modèle actuel en duo permet d’offrir un maximum de continuité de soins et garantit, en principe, que le suivi de grossesse et l’accouchement sont assurés par les deux mêmes sages-femmes. Il arrive toutefois souvent qu’une sage-femme n’ait pas le temps de se reposer entre un accouchement de nuit et une journée de suivis de grossesse au bureau, explique la sage-femme qui a mis en place un modèle de pratique à trois avec son équipe à Terrebonne.

« Avec la job qu’on fait, c’est super difficile de gérer ça », confie Annie Léger, une sage-femme qui se joindra sous peu à une nouvelle équipe à trois, implantée il y a quelques mois à la Maison de naissance de Côte-des-Neiges.

Mère de famille, la sage-femme souligne que le modèle de pratique en duo est particulièrement exigeant pour les travailleuses qui ont de jeunes enfants. Les horaires de garde en alternance compliquent considérablement la conciliation travail-famille. Le manque de repos pose également un risque d’épuisement, surtout lorsque les enfants ne font pas encore leurs nuits, observe-t-elle.

Depuis son implantation dans Lanaudière en 2015, le projet a connu des résultats « très positifs », souligne Karianne Duperron-Goulet.

Josyane Giroux, qui a fait l’expérience de l’équipe à trois depuis deux ans à la Maison de naissance de la Capitale-Nationale, confirme que le modèle assure un meilleur service pour la clientèle et « augmente aussi la satisfaction au travail » des sages-femmes, en particulier celles qui ont de jeunes enfants.

« L’équipe à trois n’est pas la seule solution » à la pénurie de sages-femmes, entre autres parce qu’elle peut difficilement s’implanter dans les petites équipes en région ou dans le Grand Nord, insiste la vice-présidente du RSFQ. À la demande des sages-femmes et en concertation avec les comités de parents, le modèle pourrait cependant être déployé « en mode prévention » dans les grandes équipes pour réduire le risque d’épuisement professionnel, estime-t-elle.

« On est dans un moment clé », conclut Josyane Giroux. Alors que le RSFQ se prépare déjà pour les prochaines négociations avec le MSSS, la sage-femme insiste sur l’importance de se donner les moyens d’assurer la viabilité et l’avenir de cette jeune pratique… vieille comme le monde !