Trans Mountain: des Autochtones déçus des nouveaux délais

Un pétrolier au terminal marin du projet Trans Mountain à Burnaby, en Colombie-Britannique. Le tracé de l’oléoduc allant d’Edmonton à Vancouver traverse ou frôle quelque 138 communautés autochtones. Si plusieurs s’opposent au projet, d’autres au contraire l’appuient. 
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Un pétrolier au terminal marin du projet Trans Mountain à Burnaby, en Colombie-Britannique. Le tracé de l’oléoduc allant d’Edmonton à Vancouver traverse ou frôle quelque 138 communautés autochtones. Si plusieurs s’opposent au projet, d’autres au contraire l’appuient. 

Les communautés autochtones de l’ouest du pays ne sont pas unanimes à propos de l’oléoduc Trans Mountain. Si plusieurs nations se sont réjouies de la récente décision judiciaire bloquant l’expansion de l’infrastructure pétrolière, d’autres, qui devaient en tirer profit, sont déçues du nouveau délai imposé au projet.

Le tracé de l’oléoduc allant d’Edmonton à Vancouver traverse ou frôle quelque 138 communautés autochtones. Si plusieurs s’opposent au projet, d’autres au contraire l’appuient. Quarante-trois communautés ont signé des ententes avec Kinder Morgan, le promoteur initial du projet, leur garantissant une part des retombées économiques prévues. Certaines de ces nations sont aujourd’hui frustrées de voir que l’argent, la formation professionnelle et les emplois promis sont compromis.

« C’est décevant, c’est le moins qu’on puisse dire », lance au Devoir Tom McDonald, le président du conseil d’administration (équivalent d’un chef) de la communauté Aseniwuche Winewak, située au nord-est du parc national de Jasper. « Ce projet est énorme et représentait potentiellement d’énormes retombées pour la communauté. Et maintenant, il est remis à plus tard, retardé, et cela signifie que les membres de ma communauté ne travailleront pas aujourd’hui ou demain. »

M. McDonald, comme tous les autres chefs des nations ayant signé une entente avec Kinder Morgan, n’a pas le droit d’en révéler le contenu précis. Mais il assure que « la plupart » des 400 membres de la communauté en auraient retiré des bénéfices.

Le mois dernier, la Cour d’appel fédérale a rendu une décision bloquant l’expansion du pipeline entre l’Alberta et la Colombie-Britannique au motif que les six nations autochtones plaignantes n’ont pas été consultées de manière significative et que l’évaluation environnementale sur laquelle s’appuie l’approbation du projet n’a pas pris en compte son impact sur l’écosystème marin, en particulier la population menacée d’épaulards. L’expansion de Trans Mountain multiplierait par sept le nombre de navires pétroliers au large de Vancouver.

Le chef Kurt Burnstick, à la tête du conseil de bande de la première nation Alexander, est lui aussi déçu. « Ce n’est pas positif [le jugement], car on aurait pu générer des revenus pour ma nation et des possibilités d’emplois pour les gens », dit celui dont la communauté de quelque 2250 habitants est située tout près d’Edmonton. « Ma nation aurait pu en profiter beaucoup. Je peux comprendre l’opposition au pipeline, ce qu’ils pensent, je respecte cela, mais en même temps, ma nation perd. »

Le chef de Seabird Island, une communauté de 1000 personnes située à l’est de Vancouver, n’est pas surpris par la récente décision de la Cour d’appel fédérale. « Je pense qu’ils ont assez consulté, mais certaines personnes pensent que ce n’était pas suffisant », dit Clem Seymour au Devoir. Il reproche aux trois juges de ne pas avoir écouté tout le monde dans ce dossier. « Je ne pense pas que le juge avait une image d’ensemble de la situation. Il n’a écouté que l’un des deux côtés », dit-il en faisant référence aux opposants.

Nous prendrions les revenus découlant de ces ententes pour investir dans des entreprises et des initiatives dans la communauté qui garantiraient potentiellement à perpétuité des emplois pour la jeune génération.

Le chef de Cheam, Ernie Crey, dénonce pour sa part la condescendance avec laquelle certains ont critiqué les ententes signées par les communautés avec Kinder Morgan. Celle de Cheam prévoit pour la communauté d’environ 550 personnes, sise sur la côte du fleuve Fraser, en Colombie-Britannique, le versement d’une somme forfaitaire au début des travaux de construction, puis d’une somme annuelle pour la durée de vie du pipeline, ainsi que de la formation professionnelle pour les membres de la nation ainsi que des emplois.

« Nous n’avons pas signé cette entente pour devenir dépendants de Kinder Morgan, martèle M. Crey. Nous l’avons fait pour avoir un avenir et améliorer nos perspectives socio-économiques. Nous sommes des adultes. Nous prendrions les revenus découlant de ces ententes pour investir dans des entreprises et des initiatives dans la communauté qui garantiraient potentiellement à perpétuité des emplois pour la jeune génération. Nous n’essayons pas de remplacer la dépendance envers les paiements de transfert du gouvernement par une dépendance envers Kinder Morgan. […] Nous ne sommes pas des enfants et c’est ce que j’essaye de faire comprendre aux critiques des ententes comme la nôtre, qu’ils soient dans le mouvement environnemental ou des gens d’autres communautés autochtones qui tentent de nous donner des avis. »

M. Crey ne se dit pas surpris de la décision de la Cour d’appel fédérale parce qu’il estimait lui aussi que certaines communautés n’avaient pas été assez consultées. Mais il n’en est pas moins déçu. « Je manifeste seulement ma déception. Je ne dis pas que le gouvernement avait raison, mais je dis que je suis déçu qu’il y ait un autre délai à cause d’un enjeu que nous avions identifié plus tôt. »

M. Crey est toutefois optimiste et croit encore possible que les travaux de construction de Trans Mountain débutent au printemps prochain. Il suffirait de reprendre les consultations de manière ciblée avec les six communautés à l’origine de la cause.

Tous les chefs interrogés ont indiqué avoir reçu l’assurance que leur entente serait honorée par le gouvernement canadien, qui s’est porté acquéreur du pipeline Trans Mountain. Au total, Le Devoir a tenté de joindre 20 des 43 communautés ayant signé de telles ententes, mais seulement 5 ont répondu à nos nombreux appels. Craig Makinaw, le chef de la nation crie Ermineskin (près de 4800 citoyens), a indiqué ne pas savoir encore quel serait l’impact de la décision de la Cour d’appel fédérale.

Ottawa n’a toujours pas indiqué comment il entendait répondre à la décision. Une des options véhiculées en coulisse est qu’un panel d’éminents Canadiens, avec à sa tête l’ancienne ministre Anne McLellan, retourne consulter les six communautés. Quant à la protection du milieu marin, le ministre des Pêches et des Océans, Jonathan Wilkinson, a indiqué en entrevue au Globe and Mail que cela pourrait être fait « relativement promptement » parce que le gouvernement a déjà fait une bonne partie de l’analyse. Le ministre a rappelé que, si le nombre mensuel de navires passait de 5 à 34 à cause du pipeline, cela ne représenterait quand même que 13,9 % de tout le trafic maritime du secteur, pourcentage appelé à diminuer avec l’augmentation prévue du trafic des autres bâtiments.

3 commentaires
  • aneya lafrit - Inscrit 17 septembre 2018 06 h 00

    Problème managérial .

    Je suis très sensible au problème soulevé dans le texte et, devant lequel, les autochtones sont confrontés.
    Mais , de prime abord, en tant que spécialiste en management/organisation, je dirais - si vous le permettez , que c'est un probleme d'organisation et , en absence de toute convention, c'est le langage de sourds qui s'installe confortablement.
    Chacun tire la couberture vers soi sans se soucier des dommages qu'ils créé aux autres.

    L'idéal serait que les autochtones soient représentés par
    => un chef suprême pour une periode donnée.
    => => que le chef suprême soit assisté par des adjoints qui représenteraient un certain nombre de tribues

    Le chef suprême ne peut prendre aucune décision sans consulter ses adjoints et ne peut dialoguer avec les autorités du pays sans la présence de ses collaborateurs directs.

    Les autorités se doivent d'éviter de négocier cas par cas c'est à dire avec chaque tribu.
    C'est de là que nait la zizanie
    C'est de là que naissent les troubles qui ne sont dans l'intérêt de personne

    Telle est mon idée que je viens d'exposer , je souhaiterais lire la réaction de ceux qui sont interessés par ce problème.

  • Gilbert Turp - Abonné 17 septembre 2018 09 h 05

    La contradiction frontale des sables bitumineux

    Le seul moyen de « sauver » sa « communauté » est-il de contribuer à détruire la planête ?
    Cette contradiction nous emprisonne tous, sans exception.
    Comment allons-nous faire ?

  • Hélène Paulette - Abonnée 17 septembre 2018 09 h 41

    Tant qu'à creuser le déficit.

    4.5 milliards... Une somme qui aurait pu aller directement aux autochtones plutôt qu'à Kinder Morgan.