Trans Mountain: Ottawa mis en échec

Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Des Autochtones de la côte ouest ont célébré par des chants et des danses leur victoire contre le gouvernement fédéral.

C’est fait. Les Canadiens seront propriétaires du pipeline Trans Mountain dès vendredi, après avoir versé 4,5 milliards de dollars à la pétrolière texane Kinder Morgan. La transaction, qui ne tient pas compte des coûts d’expansion de l’infrastructure, a été officialisée au moment où la Cour d’appel fédérale annulait jeudi le décret du gouvernement Trudeau autorisant le démarrage du projet d’exportation de pétrole des sables bitumineux.

Moins d’une heure après la publication d’un jugement très critique du processus qui a mené à l’approbation de l’expansion de Trans Mountain, les actionnaires de Kinder Morgan ont massivement voté pour la vente du projet au gouvernement du Canada.

Cela signifie qu’Ottawa devrait prendre officiellement possession du pipeline existant et des infrastructures connexes dès ce vendredi, a souligné le ministre des Finances, Bill Morneau, en conférence de presse. « C’est une bonne décision économique pour les Canadiens », a-t-il insisté, répétant que la construction du nouveau pipeline est « dans l’intérêt national », puisqu’il permettra de « diversifier nos marchés » pour l’exportation de pétrole albertain.

Le rachat par l’État coûtera dans un premier temps 4,5 milliards de dollars aux contribuables canadiens. Mais la facture grimpera par la suite, pour atteindre un montant qui n’est toujours pas connu. La première estimation faisait état d’un montant global de 7,4 milliards de dollars, incluant le nouveau pipeline. Mais des documents déposés par Kinder Morgan et rendus publics au début du mois font état d’une facture d’au moins 9,3 milliards.

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Que se passera-t-il avec les coûts du projet ? « Nous nous engageons à aller de l’avant avec le projet », a simplement répondu jeudi le ministre Morneau. Ce dernier a ajouté que le fédéral devait se porter au secours du projet de la multinationale texane, puisque celui-ci était devenu trop risqué « pour une entreprise », en raison des multiples délais et obstacles légaux auxquels fait face ce pipeline.

Décret annulé

La Cour d’appel fédérale a d’ailleurs reporté jeudi l’éventuelle réalisation du projet défendu depuis des mois par les libéraux de Justin Trudeau. Le tribunal a annulé le décret gouvernemental qui autorisait son démarrage, en plus de demander au gouvernement de refaire ses devoirs sur certains points particulièrement litigieux.

Dans sa décision, la Cour conclut en effet qu’Ottawa a omis, à la dernière étape du processus de consultations, « d’engager un véritable dialogue et de se pencher sur les réelles préoccupations des demandeurs autochtones de manière à être en mesure de rechercher des mesures pour y répondre. Il ne s’est pas adéquatement acquitté de son obligation de consulter ».

Il s’agit d’ailleurs d’une victoire qui a été saluée par plusieurs Premières Nations de la côte ouest, qui étaient au nombre des plaignants qui avaient déposé une vingtaine de poursuites, en compagnie de groupes écologistes et de municipalités.

Le jugement rendu jeudi souligne aussi que l’Office national de l’énergie (ONE), chargé de l’évaluation environnementale du projet, « a commis une erreur cruciale : il a de façon injustifiable défini la portée du projet de manière à ne pas inclure la circulation de navires-citernes connexe au projet ». Cette exclusion signifie que le gouvernement « ne pouvait pas se fonder sur le rapport et les recommandations de l’Office pour évaluer les effets environnementaux du projet et l’intérêt public en général ».

Cette composante est pourtant un élément majeur du projet. L’expansion de Trans Mountain ferait passer sa capacité quotidienne de transport de 300 000 barils à 890 000 barils. Pour exporter tout ce pétrole, jusqu’à 34 pétroliers quitteraient chaque mois un port situé à Burnaby, en banlieue de Vancouver, contre 5 pétroliers actuellement.

Une situation qui fait peser des risques environnementaux majeurs sur les côtes de la Colombie-Britannique, selon Victoria. Le gouvernement provincial a d’ailleurs déposé en avril un recours en cour d’appel afin d’obtenir le droit de limiter le transport pétrolier sur son territoire, et donc de bloquer la construction du nouveau pipeline.

Projet hypothéqué

Réagissant à la décision de la Cour, le chef conservateur Andrew Scheer a accusé Justin Trudeau d’être responsable des déboires de Trans Mountain. Sur Twitter, il a même affirmé que le premier ministre n’avait pas suffisamment défendu « l’énergie la plus propre, la plus éthique et la plus écologique au monde », soit le pétrole des sables bitumineux.

M. Trudeau a pour sa part contacté la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, afin de la rassurer sur la suite des choses. Ottawa « veillera à ce que le projet progresse de la bonne façon », a-t-il dit jeudi. Cela n’a toutefois pas empêché cette dernière de retirer l’Alberta, jeudi soir, du Plan de lutte contre les changements climatiques du Canada.

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, Pierre-Olivier Pineau ne partage toutefois pas cet optimisme. « Je ne vois pas dans quelle mesure il pourra être mené à bien. Les opposants sont farouchement contre le projet et vont utiliser toutes les raisons pour faire de l’obstruction. Les délais et l’incertitude sont très coûteux dans ces cas-là, et il est très difficile de voir comment l’agrandissement pourra se concrétiser, surtout d’une manière rentable. »

Selon lui, le rachat est également problématique. « Dès que l’idée de racheter le pipeline a été énoncée, il était clair que ça ne serait pas une bonne décision. Le gouvernement n’a pas à intervenir comme promoteur dans ce secteur et doit jouer un rôle d’arbitre neutre. » Mais ce pipeline n’est que le « symptôme d’une dépendance au pétrole, et en rien la cause ». Dans ce contexte, estime-t-il, la consommation ne changera pas, avec ou sans pipeline, et son rejet ne contribuerait en rien à régler la crise climatique.

Pour Greenpeace, il est néanmoins temps qu’Ottawa retire son appui à Trans Mountain « et prenne les milliards de dollars publics prévus pour ce projet et les investisse pour accélérer la transition vers une économie basée sur les énergies renouvelables ».

11 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 31 août 2018 00 h 26

    Et dire

    qu'en Europe, en France en particulier, on prend notre Justin national pour un grand premier ministre, brillant et moderne. Bon on peut comprendre quand on lit leur presse ou écoute leurs commentateurs de «news»; et bien sûr comparé à Trump...

    Mais quand même...

  • Denis Desmeules - Abonné 31 août 2018 09 h 02

    La stupidité du gouvernement Trudeau

    Comment qualifier autrement la décision de Trudeau d’acquérir ce pipeline maudit. Un gouffre financier pour une idéologie de tromperie alors que la planète a tant besoin d’amour. Quelle insulte à la planète, quelle insulte à la jeunesse. Honte à Trudeau et à sa bande. Vous laissez votre sale boulot à la cours par manque de courage.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 août 2018 22 h 25

      La stupidité du gouvernement dans ce dossier est abasourdissante. La compagnie ne voulait plus l'expansion pour une bonne raison: elle n'aura jamais lieu! Les payeurs de taxes devraient poursuivre le gouvernement. J'aimerais vendre mes parts de l'oléoduc!

  • André Bastien - Abonné 31 août 2018 10 h 15

    Alternative: le transport électrique!

    Les actionnaires de Kinder Morgan sont morts de rire: ils ont vendu à temps et à un bon prix; construire des pipelines ou toute autre investissement dans le pétrole est de plus en plus compliqué.

    Logiquement, il faut donc regarder les alternatives: le transport électrique; le monde entier est en train de virer de ce côté.

    Après avoir gaspillé 4,5 milliards$ pour ce pipeline, le Gouvernement du Canada devrait investir quelques millions$ pour compléter l'installation de bornes de recharge rapide pour véhicules électriques tout le long de la route Tranacanadienne.

    À tous les 50 km environ, cela en prendrait moins de 100, donc un investissement maximum de 10 000 000$! En fait, il en faudrait moins car la Colombie Britannique, l'Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse en ont déjà beaucoup sur cette route.

    • André Bastien - Abonné 31 août 2018 14 h 12

      D'ailleurs, les ventes de véhicules électriques augmentent de façon géométrique à chaque année, de 60% à 80%.

      Selon les dernières statistiques canadiennes, il s'est vendu près de 4 fois plus de véhicules électriques en juin 2018 qu'en juin 2017! Au Québec, les ventes du 2e trimestre de 2018 montrent une croissance de 78% sur une base annuelle comparée à 2017. Près de 1 véhicule électrique sur 5 parcourant les routes du Québec a été acheté pendant ce trimestre.

      Ces statistiques sont disponibles sur le site de l'Association des véhicules électriques du Québec (AVÉQ).

      Le Gouvernement du Canada devrait prendre acte de cette croissance et s'assurer que les touristes canadiens et américains en véhicules électriques puissent traverser le Canada sans souci.

      Le pétrole ne peut plus progresser.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 août 2018 22 h 28

      Le prix de l'électricité est en fait haut au Québec et en Alberta parce que les gens n'en utilisent pas assez. Les véhicules électriques sont la solution parfaite. Ça résoudrait aussi les coûts des éoliennes...

  • Gilles Théberge - Abonné 31 août 2018 12 h 56

    Quoi ? Andrew Scheer a dit ça...! :

    « Réagissant à la décision de la Cour, le chef conservateur Andrew Scheer a accusé Justin Trudeau d’être responsable des déboires de Trans Mountain. Sur Twitter, il a même affirmé que le premier ministre n’avait pas suffisamment défendu « l’énergie la plus propre, la plus éthique et la plus écologique au monde », soit le pétrole des sables bitumineux.« 

    Il est exclus que je vote conservateur à la prochaine élection. Même si je déteste Trudeau pour m’en confesser...

    Je pense qu’il faut refonder un Bloc Québécois...

  • Yvon Pesant - Abonné 31 août 2018 16 h 19

    Les dépenses pour l'or très noir

    Que cela nous plaise ou non, toutes les fois que le gouvernement du Canada dépense de l'argent pour acheter quelque chose ou soutenir des projets partout ailleurs qu'au Québec, il en va d'une part contributive de notre toujours province et ses contribuables que nous sommes. Est-ce que je me trompe en avançant que nous y allons pour quelque 23 % de la facture, plus ou moins, si cela se fait au prorata de la population ou de notre richesse nationale? Je ne saurais trop dire.

    Quoiqu'il en soit, dans une dossier comme celui de l'oléoduc Trans Mountain, hier propriété de la riche américaine Kinder Morgan et désormais celle du gouvernement canadien qui se propose d'en rajouter aux 4,5 milliards à verser pour le seul achat d'une tuyauterie réputée pourrie et coulante à répétition pour l'ajout d'un nouveau pipeline TM, le Québec serait appelé à faire sa part, financièrement parlant, pour aider à quoi, finalement? À développer dans le sens d'augmenter l'exploitation pétrolière des sables bitumineux de l'Alberta qui se retire des ententes visant la réduction de la production de gaz à effets de serre et la lutte contre les changements climatiques contribuant au réchauffement planétaire.

    Rachel Notley, Doug Ford, Justin Trudeau, Donald Trump et compagnie: même combat!

    Est-ce vraiment cela que nous voulons faire avec notre argent? À quand la maîtrise de nos moyens et des investissements allant dans le sens de nos propres priorités civiques et budgétaires? Il est plus que temps d'y penser sérieusement comme peuple ou nation qui se distingue et qui n'a pas du tout à tout faire pour trop simplement et seulement imiter l'Ontario, comme un certain chef de parti pas assez bien de chez nous, faut-il croire, nous invite bêtement à le faire.

    J'ose à peine imaginer ce qui se passerait avec l'exploitation soutenue des pétrole et gaz de schiste, au Québec, si la CAQ, nous paraissant vénale, de faible conscience et à la morale élastique, venait à prendre effectivement le pouvoi

    • Serge Lamarche - Abonné 31 août 2018 22 h 30

      La solution est probablement le vote proportionnel.