L’attente interminable se poursuit pour des réfugiés

À l’heure actuelle, six cas déposés avant 2010 sont toujours en attente d’une décision.
Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir À l’heure actuelle, six cas déposés avant 2010 sont toujours en attente d’une décision.

Neuf ans d’attente, dix audiences et toujours pas de décision. Une famille de demandeurs d’asile originaire du Moyen-Orient devra encore attendre des mois avant de savoir si la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) lui permettra de rester au Canada. La journée de l’audience devant le commissaire n’a pas suffi et la suite a été reportée au 14 novembre prochain.

« Fatigués ? C’est un petit mot. On est plus que fatigués », a soupiré le père de cette famille de trois enfants, aux côtés de sa femme.

Dépôt de la demande

Le Devoir ne peut donner les noms ni le pays de provenance de ces demandeurs d’asile, car le tribunal n’autorise pas les médias à divulguer des informations permettant de les identifier.

C’est en juillet 2009 que le père a déposé une demande d’asile pour sa femme et leurs trois enfants alors âgés de 5, 10 et 12 ans. Il avait alors plaidé l’insécurité liée à son passé militaire et son implication dans une armée combattant dans une guerre civile qui faisait rage dans son pays d’origine.

Des cafouillages et des reports

Depuis lors, l’audience a été constamment reportée, pour des cafouillages imputables à la CISR. Hormis pour des raisons de santé des avocats, la plupart des reports ont été attribuables à des interprètes qui étaient absents, non accrédités ou qui ne traduisaient pas bien — l’un des enfants de la famille, qui parle bien le français, s’en est aperçu et l’a signalé.

« En neuf ans, il y a eu ces erreurs [d’interprètes] à plus d’une reprise et jamais personne n’a été tenu responsable, blâmé ou rappelé à l’ordre », a déploré l’avocat des demandeurs, Stéphane Handfield. « Il y a des demandeurs d’asile qui sont arrivés au cours de la dernière année et qui ont déjà eu leur audience, leur décision, leur décision d’appel et sont prêts pour renvoi, alors qu’eux, ça fait neuf ans qu’ils attendent. Comment on peut m’expliquer qu’on n’ait jamais priorisé ce dossier-là ? »

Il craint que ce délai nuise à la famille, qui exploite maintenant un restaurant à l’extérieur de Montréal. Car il faut que celle-ci démontre les dangers qu’il y a à retourner dans son pays, aujourd’hui en 2018. « Une crainte passée est un indicatif d’une crainte future, mais on doit évaluer la situation le jour de l’audience. »

Le cas de cette famille est une rareté, selon la CISR, mais n’est pas le seul. À l’heure actuelle, six cas déposés avant 2010 sont toujours en attente d’une décision.

Crainte du service militaire

Appelés à témoigner en début d’audience mardi, les deux enfants majeurs de la famille ont manifesté leur crainte de retourner dans le pays où ils vivaient, car ils y seraient forcés de faire leur service militaire. « Les gens vont me chercher et vouloir arriver à mon père. […] Ils vont me kidnapper », a dit l’un des enfants, âgé aujourd’hui de 19 ans. Après l’audience, ce dernier a raconté avoir fait une croix sur son rêve de devenir pilote d’avion, son statut actuel ne lui permettant pas de s’inscrire au cégep ni à l’université. « J’ai même eu six offres pour aller jouer au foot au collégial, mais je n’ai pas pu. Tous les efforts que j’ai faits n’ont servi à rien. »

Son grand frère de 21 ans a quant à lui fait valoir au commissaire qu’il se sentait davantage canadien. « Je parle français, j’ai des amis, je me sens chez moi ici », a-t-il dit avec un fort accent québécois.

Des considérations dont ne tiendra toutefois pas compte le commissaire, étant donné que le niveau d’intégration et le délai d’une décision ne font pas partie des motifs d’une demande d’asile, même après neuf ans. La cour fédérale a déjà tranché la question. Mais la famille garde malgré tout espoir. Une décision viendra tôt ou tard mettre fin à leur vie en suspens.