Un ministère de toutes les minorités?

Maryam Monsef s'est vu confier le mandat de transformer l’agence Condition féminine Canada en un ministère à part entière.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Maryam Monsef s'est vu confier le mandat de transformer l’agence Condition féminine Canada en un ministère à part entière.

La création cet automne d’un ministère fédéral de la Condition féminine, dont le mandat pourrait s’élargir et garantir aussi le droit à l’égalité à certaines minorités visibles, soulève des interrogations chez la communauté féministe et les experts au Québec.

« Ce n’est pas un championnat des oppressions, mais si on fait un ministère de tout, la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes risque de devenir invisible », s’inquiète Diane Guilbault, présidente de l’organisme Pour le droit des femmes (PDF) du Québec.

Dans son dernier budget, le premier ministre Justin Trudeau a donné à la ministre Maryam Monsef le mandat de transformer l’agence Condition féminine Canada (CFC) en un ministère à part entière.

En entrevue avec La Presse canadienne début mars, la ministre de la Condition féminine avait laissé la porte ouverte à un changement de nom et de mandat de l’organisme fédéral, pour adopter une vision plus inclusive de l’égalité.

« Nous devons faire de la place pour les gens dans l’ombre — les femmes et les personnes trans qui ont également un intérêt direct dans ce pays et qui méritent également l’égalité des chances », a-t-elle déclaré.

Fin mai, la présidente de PDF Québec a rencontré des fonctionnaires de l’agence fédérale qui voulaient son opinion sur la possibilité d’élargir le mandat du futur ministère. « La question était de savoir si on devrait aussi inclure des minorités victimes d’oppression à cause de leurs origines ethniques, de leur genre ou de leur condition physique par exemple », indique Mme Guilbault.

Une mauvaise idée, selon elle. Pour gommer les inégalités entre les sexes qui sont encore bien présentes, une institution consacrée à cet effet est nécessaire pour ne pas faire marche arrière.

Elle montre surtout du doigt l’approche intersectionnelle du gouvernement libéral, qui prend en compte, avant chaque mesure, les effets des différentes discriminations dont les femmes, les hommes et les personnes de diverses identités de genre peuvent être victimes simultanément, comme le sexisme, le racisme, l’homophobie. « Les personnes responsables de protéger les droits des femmes [les feront] passer derrière les intérêts d’autres sous-groupes », craint-elle.

Contacté par Le Devoir, le bureau de Mme Monsef a confirmé qu’un projet de loi pour officialiser la création du ministère serait déposé cet automne, sans en préciser la date. Le but : « garantir que les Canadiennes et Canadiens, indépendamment de leur sexe ou de leur identité de genre, aient tous les mêmes chances de succès », a-t-on indiqué tout en soulignant que des discussions avec « les partis prenantes » étaient en cours.

Le mandat en sera-t-il donc élargi pour inclure certaines populations marginalisées ? La question, posée à plusieurs reprises, est restée sans réponse.

« Moi, j’y vois un effet de mode ; la diversité et l’inclusion, ce sont les mots magiques de 2017 et 2018. Mais ça veut dire tout et n’importe quoi », insiste Mme Guilbault.

Moi, j’y vois un effet de mode ; la diversité et l’inclusion, ce sont les mots magiques de 2017 et 2018. Mais ça veut dire tout et n’importe quoi.

Les femmes, une minorité ?

La professeure de sciences politiques à l’Université Laval, Diane Lamoureux, s’étonne aussi d’un tel regroupement. En « noyant » la condition des femmes dans une diversité de minorités, cela les ramène au rang de minorité, alors qu’elles représentent statistiquement plus de la moitié de la population.

Pour sa part, la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Gabrielle Bouchard, salue l’orientation que semble vouloir prendre le gouvernement Trudeau. Si elle concède qu’il peut être « inconfortable » pour les femmes de ne plus occuper le haut du pavé des débats sur le droit à l’égalité, elle juge qu’inclure d’autres groupes discriminés « n’est pas moins féministe, mais plus féministe encore ».

« Certaines femmes vivent des discriminations plus grandes que d’autres, et élargir le mandat d’un tel ministère pour avoir une plus grande compréhension des différents systèmes d’oppression, ça a du sens », assure Mme Bouchard, qui est aussi la première femme trans à la tête de la FFQ.

« Il ne faut pas le voir comme un ministère rassemblant diverses minorités, mais comme un regroupement de plusieurs populations marginalisées, qui vivent toutes des discriminations sensiblement identiques », renchérit Alexandre Baril, professeur à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, spécialisé dans la diversité sexuelle et de genre.

Similarités

Non seulement les oppressions vécues sont similaires, mais leurs conséquences aussi : difficultés d’accessibilité à l’emploi, à l’éducation, au logement, sans oublier les violences verbales, physiques ou sexuelles.

La lutte des femmes pour obtenir une parfaite parité avec les hommes est loin d’être terminée, poursuit M. Baril. Mais ce combat ne doit pas se faire au détriment d’autres groupes marginalisés, qui, eux aussi, ont besoin d’un coup de main du gouvernement, fait remarquer le docteur en études féministes qui se présente comme transgenre.

« C’est important qu’un ministère s’occupe d’aider ces autres groupes discriminés, laissés de côté. Mais soyons réalistes, ce n’est pas demain qu’on verra un ministère consacré à chacun d’entre eux, alors pourquoi ne pas en avoir un qui les englobe tous ? » reconnaît M. Baril.

Diane Lamoureux, de l’Université Laval, n’est pas de cet avis. Elle considère que les causes des inégalités des femmes, souvent basées sur leur sexe, se distinguent de celles des minorités visibles. Et « les moyens d’y mettre fin sont très différents ; un tel ministère devra appliquer des politiques distinctes pour chaque groupe ».

« Ça va juste être un ministère de tout et n’importe quoi, qui fera n’importe quoi », déplore-t-elle.

8 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 25 août 2018 08 h 45

    Les « minorités » au Canada : des ghettos ethniques ?

    Les « minorités » canadiennes ne sont fondamentalement rien d’autre que des ghettos ethniques, raciaux, religieux, voire tribaux. Cette approche de tout considérer sous le prisme de la « race » ou de l'ethnie va transformer le Rest of Canada (ROC) en courtepointe de groupes querelleurs, un jour ennemis.

    Par ailleurs, au Québec, les choses se présentent différemment. Comme l’a affirmé le Premier ministre Jean Charest à l'Assemblée nationale le 9 mai 2007 : « Il n'y a qu'un seul Québec, il n'y a qu'une seule nation ».

    • Johanne St-Amour - Abonnée 25 août 2018 16 h 48

      Il est plutôt question ici de transformer l’agence Condition féminine Canada (CFC) en un ministère à part entière pour toutes les minorités, sauf que Oh horreur! on laisse entendre que les femmes sont des minorités alors qu'elles sont plus de la moitié de la population! C'est la détestation franche des femmes. Et ce gouvernement se dit féministe!
      Après l'acceptation de la déclaration de citoyenneté d'une femme en niqab, de l'agenouillement de M.Justin Trudeau devant les religions ségrégationnistes et sexistes, après l'acceptation d'une identité de genre sans études des conséquences sur le respect des droits des femmes, après le dépôt du projet de loi de M. Anthony Housefather qui veut rémunérer des femmes dont on louera le corps pour que des couples infertiles et des gais puissent avoir des enfants génétiquement liés, après la volonté du parti libéral de décriminaliser la prostitution, le couperet n'est pas loi.
      Scandaleux! Il est plus que nécessaire de continuer à se battre pour l'égalité des droits des femmes. Le mouvement #Metoo le confirme. La violence envers les femmes, la traite des femmes, la montée des intégrismes religieux, certaines pratiques culturelles que M. Trudeau ne veut pas qualifier de barbares, l'équité salariale qui n'est pas atteinte, et combien d'autres problèmes le confirment.
      Je suis outrée!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 25 août 2018 16 h 59

      Fatiha Boudjahlat, enseignante et essayiste, cofondatrice du mouvement Vivre la République en France, critique sévèrement l'analyse intersectionnelle où se confondent toutes les discriminations (et plusieurs minorités). Elle affirmait récemment: «L’intersectionnalité, qui prétend faire reconnaître le cumul de discriminations (femme et noire par exemple), fonctionne comme une intersection routière : il y a toujours une priorité et un cédez le passage. Avec l’intersectionnalité, ce sont toujours les femmes qui cèdent le passage aux intérêts du groupe ethnique et religieux auquel on les assigne»
      Dans un article intitulé «Contre le racisme des bons sentiments qui livrent les femmes au patriarcat oriental», Mme Boudjahlat soutient que ce concept d’intersectionnalité « a dévoré le féminisme et l’a détourné de ses objectifs »». Le gouvernement Trudeau, non seulement livre les femmes au patriarcat oriental, mais à l'occidental également!
      Je ne suis nullement surprise de la réponse de Gabrielle Bouchard de la FFQ: ses intérêts vont dans le même sens que ce gouvernement. Ayant fermée ses portes pendant 3 mois cet été, de toute façon, la FFQ semble être en train de mourir de sa belle mort, elle qui défend également les minorités noyant ainsi les droits des femmes. Quel recul!

  • Marc Ouimet - Abonné 25 août 2018 09 h 24

    D'un Trudeau a l'autre...

    Difficile de ne pas voir un parallèle entre cette situation des femmes qui voient leur reconnaissance noyée dans celle d'autres minorités avec celle des francophones qui, il y a 50 ans, ont vu la leur noyée dans celle des autres cultures présentes au pays par le Trudeau père et son multicturalisme...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 25 août 2018 17 h 09

      Exactement M. Ouimet.
      Je suis vraiment choquée que Justin Trudeau croit que les femmes sont une minorité, elles sont plus de la moitié de la population. Mais de plus, ce gouvernement semble suivre une certaine mode, soit d'appuyer à n'importe quelles conditions les transactivistes, par exemple, sans jamais voir les conséquences sur les droits des femmes. Et ça se dit féministe!
      Vivement un parti des femmes. Un parti féministe, un vrai!

  • Gilles Théberge - Abonné 25 août 2018 10 h 11

    C’est l’équivalent de la loi sur le multiculturalisme de Trudeau père, qui vint gommer la notion de bi-culturalisme au profit du ...n’importe quoi!

    Tel père, tel fils.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 25 août 2018 11 h 12

    Autre aberration de l'ideologie "minoritariste"!

    Pas de doute, le gouvernement Trudeau adhère aveuglément à l'idéologie communautariste jusque dans la moindre de ses "extensions", y compris la rhétorique LGBT.

    Voici donc que la Condition féminine serait noyée dans la "Condition des minorités" (en dépit du fait que les femmes sont une MAJORITÉ).

     « Les personnes responsables de protéger les droits des femmes [les feront] passer derrière les intérêts d’autres sous-groupes », craint à juste titre Diane Guilbeault, de PDF.

    C'est exactement ce dont se réjouissent les supporteurs de ce projet, comme
    Gabrielle Bouchard, de la FFQ, qui considère "plus féministe" de s'occuper d'autres groupes discriminés [que les femmes] et raillent les femmes qui trouveront « inconfortable de ne plus occuper le haut du pavé des débats sur le droit à l’égalité ». Ou encore  Alexandre Baril, professeur de l’Université d’Ottawa, qui édicte que « la lutte des femmes pour obtenir une parfaite parité avec les hommes [...] ne doit pas se faire au détriment d’autres groupes marginalisés ».

    Difficile d'être plus clair: le mouvement féministe devrait dorénavant céder le pas aux problèmes des "vrais" opprimés! Comment s'en surprendre, puisque ces ideologues considerent que les femmes "ordinaires" (comprendre ici: blanches occidentales) sont dorenavant a classer dans le clan des oppresseurs colonialistes.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 25 août 2018 17 h 13

      Je suis parfaitement d'accord avec vous M. Thibaudeau
      Paradoxale et extrêmement choquante cette affirmation de Gabrielle Bouchard qui tancent les femmes qui trouveront «inconfortable de ne plus occuper le haut du pavé des débats sur le droit à l’égalité». Vous rendez-vous compte que cette personne est à la présidence de la Fédération des femmes du Québec!