Pas de place pour les tensions politiques dans l'étroite capsule Soyouz

Depuis 2011, pour monter à la Station spatiale internationale, les astronautes doivent embarquer dans une capsule Soyouz.
Photo: Dmitri Lovetsky Associated Press Depuis 2011, pour monter à la Station spatiale internationale, les astronautes doivent embarquer dans une capsule Soyouz.

La relation diplomatique entre le Canada et la Russie bat sérieusement de l’aile. Les liens entre Washington et Moscou sont tendus à l’extrême. Pour trouver l’un des rares havres de paix où les deux pays peuvent s’entendre, il faut se projeter à environ 400 km d’altitude : dans la Station spatiale internationale (SSI), où s’arrimeront bientôt David Saint-Jacques, Oleg Kononenko et Anne McClain.

Le Canadien, le Russe et l’Américaine s’envoleront le 20 décembre prochain de Baïkonour, au Kazakhstan, Et si, dans le contexte actuel, on imagine mal des politiciens d’Ottawa, Moscou et Washington partager une table, on arrive assez aisément à voir comment les astronautes des trois nations arriveront à se côtoyer dans un espace si exigu sans trop de frictions.

Au centre de formation Youri-Gagarine, en banlieue moscovite, les responsables ne sont pas peu fiers de leur programme et de sa place capitale à la poursuite de l’exploration spatiale. Chaque lieu de tournage, chaque entrevue, chaque déplacement entre les bâtiments de l’ère soviétique faisait l’objet de négociations serrées lors du passage d’une délégation de journalistes canadiens, jeudi et vendredi passés.

Il faut dire que la Russie occupe présentement une place de premier plan de en matière de missions spatiales : la dernière navette spatiale américaine a décollé des États-Unis en 2011. Depuis, pour monter à la SSI, les cosmonautes doivent embarquer dans une capsule Soyouz. Il y a donc en ce moment une forme de dépendance du Canada et des États-Unis face à la superpuissance russe.

Le commandant de l’équipage est d’ailleurs le Russe Oleg Kononenko. Son second est le Canadien David Saint-Jacques. C’est lui qui prendra le relais en cas de besoin. Et c’est justement sur cette fraternité spatiale, sur un objectif commun — plutôt que sur les rivalités nationales — que l’on préfère miser à la Cité des étoiles, ex-complexe militaire sis à une heure au nord-est de Moscou.

« C’est un bon exemple du fait que quand on arrive à trouver un terrain d’entente, on peut travailler ensemble ; on réussit des choses extraordinaires. Moi, Oleg et Anne, on est fiers d’être un exemple de comment travailler ensemble, que c’est possible. C’est ça qu’il ne faut pas oublier », plaide l’astronaute natif de Québec.

Et s’il soutient que les tensions politiques canado-russes, « ça ne rentre pas dans le cockpit », il concède que « bien sûr, on en parle », parce qu’« on n’est pas naïf ». Cependant, « on en parle entre amis », insiste l’ingénieur, astrophysicien et médecin. « C’est un peu comme si notre amitié, notre collégialité, qui est très forte, nous aide à comprendre et aller par-delà les problèmes politiques », illustre-t-il.

« Les tensions politiques, c’est réel. C’est difficile à résoudre, c’est clair, mais les solutions existent. Il faut les trouver […] parce que c’est notre avenir qui est en jeu, et surtout parce que comme on le démontre dans le domaine spatial depuis des décennies, quand on arrive à trouver une manière de travailler ensemble, c’est extraordinaire ce qu’on peut accomplir », conclut David Saint-Jacques.

L’une des démonstrations les plus éloquentes de cette coopération internationale est sans doute la station orbitale à laquelle le Soyouz s’arrimera dans quelques mois, la SSI, bâtie avec le génie combiné d’hommes et de femmes de divers pays, illustre l’ancien astronaute américain Doug Wheelock, qui est actuellement directeur du bureau des opérations de la NASA au centre Youri-Gagarine.

« Évidemment, nous sommes conscients des tensions géopolitiques qui peuvent surgir, et cela a été le cas dans les dernières années, mais avec cette énorme fierté nationale tant en Russie, qu’aux États-Unis que chez nos partenaires internationaux, on a construit ensemble ce qui est essentiellement un château dans le ciel », s’enthousiasme-t-il.

« C’est vraiment quelque chose que nous mentionnons tout le temps, en disant à la blague : » On arrive à s’entendre dans l’espace, pourquoi ne pouvons-nous pas nous entendre sur terre aussi ? «. Mais ici, on s’entraîne ensemble pour arriver à survivre dans l’espace, alors toutes ces tensions semblent se dissiper. Ça solidifie le lien encore davantage », argue-t-il.

Les débats politiques ne sont cependant pas la tasse de thé du commandant Kononenko. « En tant qu’astronaute, je ne pense pas beaucoup à la politique, mais dans le contexte de mon travail, je ne ressens aucune animosité entre nos pays, incluant le Canada », confie le Russe en entrevue à La Presse canadienne.

« Lorsque nous sommes dans la station spatiale, nous partageons surtout nos histoires de famille, nous discutons de sport, d’actualité, mais pas vraiment de politique. Il peut nous arriver d’en parler, mais c’est une très petite partie de nos interactions. Nous parlons surtout de nouvelles positives et réjouissantes », relate-t-il.

Celle qui complète le trio assure que le sujet n’est « pas évité » et que les liens qui se sont noués sont « d’abord et avant tout fondés sur des amitiés réelles ». Par ailleurs, « nous avons tant de choses à nous dire et tant de choses à faire que j’ai peine à me rappeler un jour où nous nous sommes assis et avons dit : » Et puis, la politique ? « », lance-t-elle dans un entretien avec La Presse canadienne.

Elle conclut sur une note philosophique.

« Pour moi, personnellement, et je crois que je peux parler pour la majorité des membres d’équipage — il y a une pression encore plus forte de montrer aux gens les choses formidables que nous pouvons réaliser lorsque nous travaillons effectivement ensemble. Et c’est plus qu’une phrase creuse ou un cliché », offre la lieutenant-colonel de l’armée américaine.