L’armée canadienne, au rapport

Un soldat des Forces armées canadiennes encadre une séance d’entraînement des soldats de l’Armée nationale afghane au Centre d’entraînement militaire de Kaboul, en Afghanistan, le mercredi 7 mars 2012.
Photo: Anja Niedringhaus Archives Associated Press Un soldat des Forces armées canadiennes encadre une séance d’entraînement des soldats de l’Armée nationale afghane au Centre d’entraînement militaire de Kaboul, en Afghanistan, le mercredi 7 mars 2012.

Critiqué par le président Trump pour ne pas assez contribuer aux dépenses militaires de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Justin Trudeau a assuré cette semaine que les ressources déployées sur le terrain étaient plus importantes que « les gros sous ». Le Devoir s’est entretenu avec Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) de l’Université de Montréal, pour dresser un portrait de la présence des Forces armées canadiennes (FAC) à l’étranger. Propos recueillis par Annabelle Caillou

Combien de militaires canadiens peuvent être envoyés sur le terrain dans les missions internationales à l’heure actuelle ?

Pendant les crises, le Canada est en mesure de déployer environ 3000, 3500 militaires. Ça paraît peu sur les 65 000, mais c’est difficile de déployer un grand nombre de soldats. On l’a vu au lendemain du 11 septembre 2001, quand 5000 militaires canadiens ont été déployés. Il fallait en compter 5000 de plus prêts à prendre la relève six mois plus tard, mais aussi prévoir la relève des six mois suivants. Ça fait beaucoup de militaires mobilisés sur une année, d’autant plus qu’il faut toujours en avoir sur le territoire canadien pour agir en cas de catastrophe ou d’attaque. Il y a eu des critiques au sein même de l’armée à l’époque, c’est pour ça que maintenant, on se limite à en envoyer 3000 , 3500 au maximum.

Cette réduction de notre déploiement se fait en parallèle avec la réduction des forces armées canadiennes. On utilise beaucoup moins de F-18 lors des conflits : il devait y en avoir une vingtaine lors de la guerre du Golfe en 1991, juste 7 en Libye en 2011, et 6 en Irak pendant le mandat de l’ancien premier ministre Stephen Harper.

65 000
C’est le nombre de membres de la force permanente de l’armée canadienne. On y compte également 25 000 réservistes et 28 000 employés civils à travers le pays, selon le ministère de la Défense nationale du Canada.

Les États-Unis reprochent au Canada, entre autres, de ne pas être assez impliqué financièrement et sur le terrain. Le Canada devrait-il en faire plus ?

Pourquoi déployer davantage de forces canadiennes alors que les Américains sont là ? Prenons l’exemple de la guerre en 2003 entre les États-Unis et l’Irak. Les Américains n’ont eu que deux gros alliés dans cette guerre, la Grande-Bretagne, qui amenait 40 000 soldats, et l’Australie, 2000 soldats. Quand la Grande-Bretagne a failli ne pas embarquer dans l’opération, le ministre américain de la Défense est resté catégorique et a prévenu qu’ils iraient sans eux. Avec 250 000 soldats, les États-Unis n’avaient pas besoin de la Grande-Bretagne. Les États-Unis ont une force militaire incroyable, ils peuvent entreprendre toutes les opérations militaires qu’ils souhaitent à eux seuls sans avoir besoin de faire partie d’une coalition, contrairement au Canada et à la majeure partie des pays du monde.

Alors, six avions canadiens de plus ou de moins en Irak, 500 militaires de plus ou de moins, cela va-t-il changer quoi que ce soit ? On a 65 000 militaires, les États-Unis en ont 1,4 million. C’est mieux d’envoyer 200 militaires canadiens ici et 400 là, dans des missions de paix de l’ONU auxquelles les États-Unis ne participent pas, ou à peine. C’est là que les FAC ont un réel impact.

24 novembre 1956
C’est la date de la première mission de maintien de la paix de l’ONU, lancée par le Canada, et donc de la création des Casques bleus. En pleine crise du canal de Suez en Égypte, le Canada propose un cessez-le-feu et l’intervention d’une force de l’ONU sur le terrain pour calmer la situation. La Force d’urgence des Nations unies est créée et dirigée par un général canadien. Sa mission ? Maintenir la paix et la sécurité internationales en assurant le retrait des forces armées françaises, britanniques et israéliennes d’Égypte. L’intervention des Casques bleus est un succès et elle vaudra au ministre des Affaires étrangères du Canada de l’époque, Lester B. Pearson, le prix Nobel de la paix en 1957.

Quelle est la stratégie adoptée par le gouvernement Trudeau pour les missions militaires à l’étranger ?

La stratégie du Canada a toujours été la même depuis ses premières participations. L’idée est de prendre part à des opérations multinationales pour préserver la paix et la sécurité internationales. C’est la rhétorique de la politique étrangère du Canada. Nos plus grosses missions sont en ce moment au Mali, en Lettonie et en Irak, des missions avec d’autres pays.

Sous Stephen Harper, il n’était par contre pas question de participer à des missions de paix, ce qui est un contraste profond avec le gouvernement libéral, qui renoue avec cette tradition. Les conservateurs ne croyaient tout simplement pas aux missions des Nations unies et s’impliquaient davantage avec l’OTAN. Justin Trudeau vient changer la donne.

Au Mali

Le 24 juin dernier, les premiers membres des FAC sont arrivés au Mali. Leur mission débutera officiellement début août et durera un an. En tout, 280 militaires seront déployés en Afrique de l’Ouest en plusieurs phases. Ils se joindront aux forces armées de 57 autres pays afin d’assurer la paix et une stabilité durable au Mali et dans le Sahel. Le rôle du Canada est d’apporter un appui aérien à la mission de l’ONU, grâce à deux hélicoptères Chinook et quatre Griffon, afin de mener à bien des évacuations médicales d’urgence et assurer une surveillance aérienne du territoire en conflit.

Il s’agit de la première mission des FAC sur le continent africain, et l’une des plus « à risque ». Depuis le début de l’opération MINUSMA en 2013, plus de 150 Casques bleus sont décédés, « mais pas un seul provenant d’un pays occidental », précise Jocelyn Coulon.

En 2016, Justin Trudeau a annoncé que la mission coûterait 450 millions de dollars au Canada pendant trois ans.

En Lettonie

Sur le terrain depuis 2017, les forces armées canadiennes prolongeront finalement leur présence en Lettonie quatre ans de plus, soit donc jusqu’en mars 2023. Si jusqu’alors 455 de soldats avaient été déployés au camp Adazi près de la capitale, le premier ministre Justin Trudeau a décidé que 85 militaires de plus les rejoindront.

Cette mission de l’OTAN a été lancée en réponse à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et à son invasion dans l’est de l’Ukraine. Dirigée par le Canada, l’opération REASSURANCE comprend aussi des troupes de l’Albanie, de la République tchèque, de l’Italie, de la Pologne, de la Slovaquie, de la Slovénie et de l’Espagne. Il s’agit du plus grand renforcement de l’OTAN sur son flanc oriental depuis la fin de la guerre froide.

À l’heure actuelle, les FAC participent à la surveillance et à la police aériennes, font de la formation et contribuent aux opérations maritimes. La mission coûte annuellement 134 millions de dollars.

En Irak

Cet automne, les FAC commanderont une mission d’entraînement militaire de l’OTAN en Irak. Une mission qui devrait durer un an, et où jusqu’à 250 militaires canadiens seront déployés dans la capitale, Bagdad, et les villes alentour. Quatre hélicoptères CH-146 Griffon de l’Aviation royale canadienne seront utilisés pour la recherche et le sauvetage, la surveillance et la reconnaissance, les opérations d’évacuation de sinistrés et des missions d’aide humanitaire.

Cette mission vient compléter l’opération IMPACT pour laquelle les FAC apportent conseil et assistances aux troupes locales pour lutter contre le groupe armé États islamique depuis 2014. Un nombre maximal de 850 militaires avait été approuvé pour participer.

En 2017, le Canada estimait avoir consacré environ 371,4 millions en deux ans à cette mission.