Ontario: une province «Ford Nation»?

Le nouveau premier ministre désigné ontarien, Doug Ford, s’est rendu, triomphant, à Queen’s Park, vendredi matin.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Le nouveau premier ministre désigné ontarien, Doug Ford, s’est rendu, triomphant, à Queen’s Park, vendredi matin.

C’est bien vrai : il y aura un gouvernement Ford en Ontario pour les quatre prochaines années. Et la victoire sans appel des progressistes-conservateurs aux élections de jeudi — 76 sièges sur 124 — va assurément secouer la scène politique canadienne. Que retenir de la victoire de Doug Ford ? Regard thématique en quatre points avec Geneviève Tellier, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, et Brian Tanguay, politologue de l’Université Wilfrid-Laurier.

Doug Ford en une promesse

Pour Geneviève Tellier, c’est par la promesse de retirer l’Ontario du marché du carbone — dont font partie le Québec et la Californie — et de rejeter toute taxe sur le carbone que l’on peut le plus facilement comprendre Doug Ford. « C’est une promesse qui illustre bien sa philosophie générale : c’est-à-dire que l’environnement ne doit pas primer le développement économique, et qu’il ne faut pas mettre des bâtons dans les roues des entreprises. Toute son orientation est là. »

Brian Tanguay évoque pour sa part l’intention de Doug Ford de… baisser le prix des bouteilles de bière. « C’est représentatif d’une attitude populiste, et aussi de la grande vision — si je peux dire — de ses idées. Mais c’est une promesse populaire, qui s’adresse au bon public — la classe moyenne, les gens moins fortunés… Ça incarne bien son message voulant que Kathleen Wynne [première ministre sortante] répondait pour sa part aux intérêts des gens plus aisés et de la classe professionnelle. » Cheers !

Un programme à définir

Doug Ford a promis bien des choses en campagne électorale, sans se soucier de présenter un cadre financier. « Son programme est resté mince et très vague », estime Brian Tanguay. Plusieurs doutent ainsi du réalisme des promesses de M. Ford, mais elles sont quand même sur la table.

Quoi donc ? Une réduction du prix de l’essence de 10 cents le litre ; l’élimination de l’impôt pour les Ontariens qui gagnent le salaire minimum ; la réduction de 20 % de l’impôt des particuliers qui gagnent entre 42 000 et 85 000 $; une diminution de 12 % des tarifs d’électricité ; la réduction du taux d’imposition des sociétés ; etc.

Cela priverait le gouvernement de milliards en pertes de revenus. Pour compenser, il a indiqué qu’il trouvera des « gains d’efficacité » dans la machine gouvernementale. « Je pense qu’il y aura des compressions importantes dans les dépenses gouvernementales, dit M. Tanguay, notamment en éducation. »

« Je m’attends à des mesures en début de mandat sur plusieurs éléments, dont les réductions d’impôt et du prix de l’essence, avance Mme Tellier. D’autant plus que Doug Ford ne promet plus un retour à l’équilibre budgétaire avant la quatrième année », ce qui lui laisse de la marge de manoeuvre, dit-elle.

Nouveau PM, nouvelles relations

On le sait : les relations entre la première ministre sortante, Kathleen Wynne, et son homologue québécois, Philippe Couillard, étaient très bonnes — et elles étaient encore plus naturelles entre Mme Wynne et Justin Trudeau.

Le changement de gouvernement à Queen’s Park modifiera-t-il en profondeur les relations politiques de la plus puissante des provinces canadiennes ? « La relation avec le Québec sera beaucoup plus formelle et axée sur les relations économiques, estime Brian Tanguay. Je ne suis pas convaincu qu’il comprend quoi que ce soit au Québec, il est très replié sur lui-même. »

C’est davantage à Ottawa que les deux observateurs entrevoient des impacts importants. « C’est populaire pour Doug Ford de taper sur Justin Trudeau, rappelle Geneviève Tellier. Il n’y a aucune sympathie entre les deux. La collaboration nécessaire pour mettre en place les initiatives fédérales pourrait manquer. Et les libéraux viennent de se faire rappeler que les idées conservatrices sont populaires en Ontario… »

Une « Ford Nation » avec des trous

L’expression « Ford Nation » vient des années turbulentes du règne de Rob Ford — le frère de Doug — à la mairie de Toronto. Jeudi soir, au moment d’annoncer l’élection du nouveau gouvernement, le Toronto Star a sorti cette image : « La province de l’Ontario fait maintenant partie de la Ford Nation. »

Vraiment ? Techniquement, oui. Concrètement, c’est beaucoup moins clair, estime Geneviève Tellier. « Je pense que c’est circonstanciel. Près de 60 % de la population n’a pas voté Doug Ford. Le nord de l’Ontario — avec les ressources naturelles — a voté NPD. Le sud-ouest aussi, là où on trouve les industries manufacturières et où les syndicats sont très présents. Le centre-ville de Toronto a voté NPD, et les libéraux se sont accrochés à Ottawa. La Ford Nation, vraiment, c’est beaucoup la grande banlieue de Toronto. »

« Ça veut dire que les politiques que Doug Ford va mettre en place risquent d’être impopulaires. Il aura la majorité pour tout faire passer, mais il y aura de la grogne. »

Brian Tanguay est d’accord. « L’Ontario n’est pas la Ford Nation. Nous sommes aujourd’hui une province plutôt divisée, segmentée, il y a beaucoup de résistance à Doug Ford. »