De l’art de démissionner avec fracas

La chef démissionnaire du Bloc québécois, Martine Ouellet, en conférence de presse, lundi dernier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La chef démissionnaire du Bloc québécois, Martine Ouellet, en conférence de presse, lundi dernier

Pour une démission fracassante, c’en fut toute une : Martine Ouellet a tiré sa révérence du Bloc québécois en multipliant les diagnostics incisifs et les coups de semonce. Une stratégie plutôt rare, aux impacts incertains.

À bien des égards, Martine Ouellet a réécrit lundi le livre sur l’art de la démission en politique. Et l’encre ne manquait pas de vitriol.

La chef démissionnaire du Bloc québécois a tiré sur pratiquement tout ce qui bouge — sauf sa garde rapprochée, composée pour l’essentiel de deux députés et de quelques conseillers. Les médias, jugés partiaux dans leur couverture de la crise du Bloc, y sont passés. L’ancien chef Gilles Duceppe aussi, de même que le président du parti, Mario Beaulieu (qui a « renié » et « trahi » sa parole à plusieurs reprises, a-t-elle dit).

Plus largement, c’est tout le mouvement souverainiste que Martine Ouellet a pris de front. « Actuellement, le principal obstacle à la réalisation de la république provient de l’interne du mouvement, a-t-elle dit. Ce n’est pas normal. Le mouvement est malade », rongé par des « luttes intestines fratricides » et par la « logique tordue et détraquée » de ceux qui, selon elle, estiment que c’est « en ne parlant pas d’indépendance qu’on va faire avancer l’indépendance ».

À cela, on ajoute les dirigeants de ce mouvement souverainiste, que Mme Ouellet a écorché en réponse à une question sur sa responsabilité personnelle dans la débâcle actuelle. « Je regarde bien d’autres chefs indépendantistes et je suis loin d’être la pire, je peux vous dire ça. Je pense que je suis pas mal moins pire que la plupart d’entre eux. »

Quand on lui a mentionné que sa sortie avait des airs de politique de la terre brûlée, Martine Ouellet a coupé court à la question. « Je vous arrête tout de suite. Je ne critique pas, je n’attaque pas, je dis des faits. C’est factuel. Vous, comme journalistes, quand vous commentez une partie de hockey et que vous dites que tel joueur a levé son bâton et frappé tel autre joueur, êtes-vous en train de l’attaquer ? Non, vous dites des faits. »

Après elle, le déluge

Faits ou attaques, peu importe pour Réjean Pelletier (politologue à l’Université Laval), le bilan de Martine Ouellet avait des airs d’« après moi, le déluge ». « C’était une façon cavalière de finir » son mandat, croit-il. « Et toute son allocution va contribuer à diviser encore plus les souverainistes. Ce sera certainement dommageable pour le mouvement, parce que ça renvoie l’image d’une division profonde et que c’est généralement mal vu dans la population. »

M. Pelletier note qu’habituellement, « on ne règle pas ses comptes en annonçant sa démission. Ou si on le fait, on atténue les choses dans un deuxième temps », de manière à envoyer le message aux militants qu’il y a un avenir pour le parti que l’on quitte.

L’art de la démission politique est un principe à géométrie variable, mais la plupart des chefs quittent le font avec une certaine solennité. S’il n’est pas interdit de tirer des constats déçus — en 2001, Lucien Bouchard s’était étonné que les Québécois soient restés si « impassibles » devant les offensives fédérales post-référendaires —, le ton se veut généralement conciliant.

Lui aussi bouté hors de la chefferie de son parti lors d’un vote de confiance (en 2016), Thomas Mulcair avait ainsi choisi d’encaisser la gifle en lançant un appel à l’unité du Nouveau Parti démocratique. « La seule chose qui est importante, c’est qu’on sorte d’ici unis », avait indiqué M. Mulcair dans son discours.

Martine Ouellet a pour sa part semblé plus inspirée par l’éphémère chef de l’Action démocratique du Québec (ADQ) Gilles Taillon. Ce dernier avait annoncé sa démission en 2009 en dénonçant les « luttes intestines stériles » au sein de l’ADQ (il avait montré du doigt l’ancien chef Mario Dumont) et en dévoilant qu’il songeait à appeler la Sûreté du Québec pour l’informer de faits « troublants » dans le financement du parti. Un règlement de comptes, une petite bombe, et puis bonsoir.

Pas étonnant

Pour autant, la manière choisie par Martine Ouellet n’a pas totalement surpris Thierry Giasson, chercheur principal au Groupe de recherche en communication politique. Car non seulement ce fut à l’image du style combatif qui est le sien depuis son entrée en politique il y a huit ans, mais les circonstances favorisaient aussi une telle sortie explosive, dit-il.

« On a vu et entendu un règlement de comptes en bonne et due forme avec des alliés qui n’en furent plus quand les choses se sont compliquées pour elle, relève M. Giasson. Ce qu’elle a fait, ç’a été de dire : “Ça va faire, j’en ai assez.” Et elle n’a plus rien à perdre » à agir ainsi, pense-t-il.

« C’est vrai que les gens qui quittent une famille politique veulent souvent protéger la marque du parti, ajoute M. Giasson. Parce qu’ils ont généralement été soutenus dans cette famille. Mais c’est précisément la différence avec Martine Ouellet : elle n’a pas été soutenue par son parti. Elle a été larguée par les gens qui étaient allés la chercher pour qu’elle fasse cet exercice de transparlementarisme [élue à Québec et chef à Ottawa]. »

Thierry Giasson estime que Martine Ouellet a mis en lumière quelques vérités crues. « Elle a parlé d’un problème fondamental du mouvement souverainiste, cette tension polaire entre deux visions qui semblent difficilement conciliables », dit-il en faisant référence au schisme apparu entre une stratégie de promotion de l’indépendance sur toutes les tribunes et une défense des intérêts du Québec.

« Martine Ouellet a dit des choses qui sont vraies, et que le mouvement ne veut peut-être pas entendre ou reconnaître, croit M. Giasson. Elle a révélé ces tensions-là, et le vote du référendum [ou les deux tiers des participants ont réitéré leur foi dans l’article du programme du Bloc qui fait de la promotion de l’indépendance le fondement de chaque intervention publique] est aussi un bon indicateur de l’étendue du problème. »

Il ajoute : « Le parti ne voulait plus de cette figure conflictuelle, mais les membres ont voté pour sa position par rapport à l’indépendance. Ce n’est pas la position d’un Gilles Duceppe, par exemple. Et ce n’est pas celle des cinq députés [qui vont créer le parti Québec debout plutôt que de revenir siéger au Bloc]. Ces oppositions existent et le Bloc est pris avec elles. »

La suite

Et maintenant ? « Il va falloir voir la manière dont le mouvement souverainiste va composer avec ça, dit Thierry Giasson. Il y a manifestement une rupture, une possibilité de refondation qui pourrait donner quelque chose d’intéressant. »

Réjean Pelletier est d’accord pour dire que Martine Ouellet a abordé le « problème de fond » pour le mouvement souverainiste. Mais il doute du réalisme de l’option d’une promotion tous azimuts de l’indépendance. « Mme Ouellet dit qu’il faut en parler… Je veux bien, mais c’est un sujet qui prend de moins en moins au sein de la population. Je crois que les cinq démissionnaires ont bien vu ça, et qu’ils ont compris que, pour demeurer à Ottawa, il valait mieux défendre les intérêts du Québec. »

Une autre question en suspens concerne plus précisément l’avenir politique de Martine Ouellet. Pour résumer l’enjeu : elle n’a pas répondu précisément à une question sur sa volonté de continuer à militer au sein du Bloc québécois ; elle a réitéré qu’il n’est pas prévu qu’elle soit candidate aux élections provinciales d’octobre, et a aussi dit que « rien n’est terminé pour [elle] »…

Visée comme femme ?

Martine Ouellet a-t-elle subi des attaques plus dures parce qu’elle est une femme politicienne ? « Assurer un leadership indépendantiste assumé au féminin, ça dérange doublement », a-t-elle dit lundi. Thierry Giasson, du Groupe de recherche en communication politique, est convaincu qu’elle a « parfaitement raison ». « Les études le montrent : nos attentes ne sont pas les mêmes envers une femme en politique. Si elle est combative, qu’elle prend sa place et qu’elle impose sa vision, ce sera beaucoup moins bien perçu que pour un homme. » Le professeur dit avoir « trouvé ça courageux, qu’elle le souligne. Parce que c’est vrai que ses adversaires ont été très durs avec elle sur la place publique ».

11 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 9 juin 2018 09 h 02

    La fricassée des fracassés

    Oui, plusieurs, dans le discours de Martine, méritaient largement d'être fracassés et ils l'ont été largement, félicitations Martine ! L'histoire de certains qui auraient préféré qu'elle s'excuse de demander pardon, devraient lui demander pardon.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 juin 2018 09 h 09

    Les critiques de Martine Ouellet ont tort à mon avis.

    « Mme Ouellet dit qu’il faut en parler… Je veux bien, mais c’est un sujet qui prend de moins en moins au sein de la population. Je crois que les cinq démissionnaires ont bien vu ça, et qu’ils ont compris que, pour demeurer à Ottawa, il valait mieux défendre les intérêts du Québec. » (Réjean Pelletier)

    Si c'est un sujet qui prend de moins en moins au sein de la population est-ce que justement il ne faut pas en parler davantage au lieu de démissionner en se contentant de défendre les intérêts du Québec?
    L'important ce n'est pas la survie du Bloc à Ottawa pour moi mais de tenter de convaincre le plus possible de Québécois et même de Canadians du bien-fondé de faire du Québec un pays indépendant. Le Bloc il n'est pas indispensable.C'est le Parti québécois qui est indispensable.

    Si le sujet prend de moins en moins au sein de la population est-ce que ce ne serait pas parce que les indépendantistes véritablement convaincus du caractère souhaitable de l'Indépendance du Québec n'ont pas pas suffisamment pris de moyens pour tenter d' en convaincre le plus grand nombre possible?Je respecte les efforts et le travail que beaucoup d'entre eux ont faits mais j'ai parfois l'impression que nous avons trop pris pour acquis que la population suivrait.Nous avons très probablement sous-estimé ce qui était fait par nos adversaires pour empêcher le mouvement de progresser.
    Pour moi Martine Ouellet a bien raison de vouloir le faire et je la trouve bien courageuse.Et je déplore le fait que beaucoup de gens, y compris bien des journalistes, semblent être incapables d'accepter et de comprendre que Martine Ouellet se bat pour des ideés et non pas pour gagner pour gagner.C' est que tous ces gens-là à mon avis qui s'en prennent à la personne de Martine Ouellet au lieu de reconnaître la justesse de son combat semblent incapables de concevoir qu' on puisse se battre pour autre chose que son intérêt personnel.Ce sont eux que je blâme et non pas Martine Ouellet.Son combat est plus noble.

  • Germain Dallaire - Abonné 9 juin 2018 09 h 14

    Un passage obligé

    Enfin, dans les chroniques des journalistes, on commence à entendre autre chose que "Martine la pas fine". C'était la même chose cette semaine avec une chronique de Josée Legault. La démarche de Martine Ouellet s'inscrit dans une logique de clivage visant à mettre l'indépendance au centre du débat . Il faut situer cette démarche dans la suite de la fondation d'Option nationale par Jean-Martin Aussant. D'ailleurs, il n'est pas étonnant que plusieurs jeunes d'ON ont joint le Bloc sous Martine Ouellet. C'est le cas en particulier de la candidate du Bloc dans l'élection partielle de Chicoutimi. Option nationale, il est important de le rappeler, s'est sabordé en décembre après avoir obtenu de QS des changements qui font de ce parti, quoiqu'on dise quoiqu'on fasse, le seul parti indépendantiste au niveau provincial.
    Depuis la défaite de 1995, le mouvement indépendantiste s'est assoupi, endormi. C'était comme si cet important résultat avait créé un sentiment du genre "il ne manque pas grand chose" et ce quelque chose viendra tout seul. Mais voilà, quand on avance pas, on recule. En allant au Bloc, Martine Ouellet s'est attaqué à ce qu'on pourrait appeler la partie molle du mouvement indépendantiste. Un parti où il suffisait de se dire souverainiste un fois de temps en temps pour obtenir son sauf-conduit à Ottawa. Et même cette exigence minimale était de plus en plus rare. À preuve, le 35% des membres qui a répondu non à la première question du référendum et les prises de position des 5 démissionnaires restants. Le travail de Martine Ouellet a démasqué ces "indépendantistes de pacotille". C'est un passage obligé dans le processus de reprise en main de notre destin national.
    Germain Dallaire
    abonné

  • Solange Bolduc - Inscrite 9 juin 2018 09 h 52

    Plus elle se compare, plus elle se console ?

    «Je regarde bien d'autres chefs indépendantistes et je suis loin d'être la pire ,(...)je pense que je suis pas mal moins pire que la plupart d'entre eux..»

    Mais, Mme Ouellet, vous n'êtes pas supposée être une femme, faire de la politique autrement?

    Après tout, n'est-ce pas qu'elle est «pas mal», vous n'avez qu'à la regarder: elle est même pas mal pas pire, La Martine !

    Discours de cours d'école, celui d'une baveuse qui attaque tout le monde mais s'étonne qu'on l'attaque, qu'on renverse son leadership ?

    Le manque de grandeur de Martine Ouellet vous étonnera ? Pas pire...!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 10 juin 2018 16 h 46

      On n'a pas encore fini de parler d'elle...Et les québécois de coeur se rendront compte que Martine Ouellet
      l'avait à la bonne place, ce coeur ...Pas facile d'admettre votre erreur?!... erreur ! que dis-je ?!... votre hargne ..."Mam Bol duc" !

  • Francine Lavoie - Abonnée 9 juin 2018 12 h 13

    Visée comme femme? Évident!

    On a reproché en effet à Martine Ouellet, et avec acharnement, des traits de caractère qu’on présente comme des qualités chez les hommes politiques : franchise, détermination, ténacité, clarté du discours, etc.
    Il y a quelques années, on a traité de semblable façon Pauline Marois, à qui on reprochait même ses toilettes et ses bijoux...
    Thierry Giasson affirme qu’elle a parfaitement raison de s’être crue lésée comme femme. Souhaitons maintenant que la femme qu’elle est se relève des coups bas qu’elle a reçus et continue de travailler pour sa cause, notre Cause. Nous avons désespérément besoin d’elle!