Jean Chrétien reprend goût à l'espace public

Jean Chrétien, à 84 ans, n’a rien perdu de sa verve et de son humour.
Photo: Sylvain Marier Collaboration spéciale Jean Chrétien, à 84 ans, n’a rien perdu de sa verve et de son humour.

Jouer aux gérants d’estrade, très peu pour Jean Chrétien. Le p’tit gars de Shawinigan s’est retiré de la vie publique il y a près de 15 ans et, par respect pour la difficile tâche de ses successeurs, s’est imposé le mutisme. Mais à la faveur d’un documentaire lui étant consacré, que Radio-Canada présentera à compter de ce samedi, l’ancien premier ministre du Canada a accepté de s’entretenir avec Le Devoir. Au menu : cautionnement de la partition du Québec, reconnaissance possible d’un « oui » à la séparation à 51 % et critique acerbe du vote proportionnel.

L’homme de 84 ans l’admet d’emblée : il a pris goût à se raconter. Il publiera cet automne un florilège de ses meilleurs souvenirs politiques, et il a multiplié cette semaine les entrevues médiatiques pour mousser son documentaire. Il s’adonne à l’exercice avec un plaisir évident.

« Je suis dans un mood pour parler. Je suis devenu un raconteur », lance-t-il au cours d’une entrevue d’une heure accordée à son bureau d’Ottawa. C’est un Jean Chrétien prolixe et espiègle qui parle, à mille lieues du politicien expéditif au regard dur et au ton parfois cassant auquel il nous avait habitués. « Je raconte avec beaucoup de boutades et d’humour. Parce que la vérité à froid, ça fait mal. La vérité enrobée de sucre passe mieux. Je m’en suis servi beaucoup. »

S’en servir. Cette idée d’un style politique étudié émaille les réminiscences de Jean Chrétien. Celui qui a été élu à chacune de ses douze campagnes électorales et qui a remporté, en tant que premier ministre, trois majorités consécutives a construit son personnage autour de son authenticité. Mais il admet que c’était une authenticité travaillée, qu’il n’a pu conserver qu’au prix de beaucoup d’efforts.

« J’ai dit à mon prof d’anglais : “Enlevez-moi ça, ce maudit accent-là.” Elle m’a dit : “Jamais ! Quand on est dans l’auto et qu’on ouvre la radio et que vous êtes là, tout le monde au Canada sait que c’est Jean Chrétien. Coca-Cola payerait cher pour un même niveau de reconnaissance !” » Dans le documentaire radio-canadien, il explique avoir adopté le ton populiste parce qu’il devait faire compétition au créditiste Camil Samson, lui aussi de Shawinigan.

Au Devoir, il raconte comment il feignait de chercher ses mots en anglais pour séduire les foules. « Quand je faisais des discours, j’avais un truc. Je bloquais en anglais. […] Je demandais : “Y en a-tu un qui peut me dire comment on dit ça, en anglais, tel mot ?” Le monde partait à rire. Y en avait un qui me le criait. Je le savais, mais c’était une façon pour moi de montrer qu’on est Canadien et que si on est Canadien, on est différent. »

Encore aujourd’hui, il n’hésite pas à actionner les mécaniques du charme. Alors que le photographe s’apprête à prendre congé de lui, Jean Chrétien lui lance : « Si tu veux rire, reste ! Non, non, ça va être sérieux. C’est pour Le Devoir, il faut que ce soit plate. » Mais l’entrevue est tout sauf ennuyeuse.

Partition et souveraineté

Celui qui a été au coeur de tous les psychodrames constitutionnels canadiens, du rapatriement de la Constitution au renvoi sur la sécession en passant par deux référendums, brandit le spectre de la partition du Québec pour justifier l’absence d’un seuil de victoire du « oui » quantifié dans sa Loi sur la clarté référendaire. Selon Jean Chrétien, ce n’est pas tant le niveau d’appui à l’option souverainiste qu’il faut évaluer que son uniformité territoriale.

« Même 55 %, ça aurait pu être trop [exiger] ! » lance-t-il, évoquant pour la première fois un chiffre dans ce débat. « Si c’est égal partout, c’est 51 %, 52 % partout, c’est clair que c’est ça que les gens veulent faire, tu peux dire oui. Mais si tu as toute une partie du Québec qui dit qu’elle ne veut pas partir et l’autre partie qui veut partir… »

M. Chrétien se lance alors dans un exemple hypothétique. « Si c’est 90 % dans un coin et à 90 % contraire dans l’autre partie de la province… Si on a le droit de séparer le Canada en deux, on a le droit de séparer le Québec en deux. En vertu de quoi le Québec deviendrait inséparable ? […] Tout le Nouveau Québec a été donné en 1911. Ce n’est pas les Français qui ont conquis ça. C’était à la Compagnie de la Baie d’Hudson, c’étaient les Anglais. Ce n’est pas l’héritage des Canadiens français qui vient du roi. »

C’est pour cette raison, dit-il, que le résultat d’un référendum doit être évalué de manière qualitative et qu’un pourcentage d’appui, à lui seul, ne saurait commander l’obligation du Canada de discuter une séparation avec le Québec.

Pas de vote proportionnel

Au détour de la conversation, l’ancien premier ministre admet ne pas être du tout un partisan de réformes électorales, de celles qui instaureraient le vote proportionnel. À son avis, ce système contrecarre l’esprit du parlementarisme britannique dans lequel les grands partis, parce qu’ils accueillent dans leurs rangs des personnes aux idées diverses, doivent prendre en compte toutes les tendances de la société.

« Mon ami Jim Bolger, le premier ministre de la Nouvelle-Zélande, l’a fait, lui [en 1995]. “C’est la pire erreur que j’aie jamais faite”, m’a-t-il dit. Parce que ça a amené l’instabilité en Nouvelle-Zélande. »

Il estime que l’octroi de sièges aux petites formations politiques se fait au détriment d’une certaine recherche du compromis. Il rappelle la présence dans son caucus de feu Charles Caccia, un député torontois « qui était à la gauche de tous les néodémocrates. Et il y avait de l’espace, en plus ! » « C’était un de mes meilleurs amis. Il était très utile. Il était, les trois quarts du temps, en désaccord avec ce que je faisais, mais il savait qu’il avait accès [à moi et aux ministres]. » Certes, dit-il, « à un moment donné, le chef du parti décide et tu as le choix de sacrer ton camp si tu veux ou de continuer. Mais souvent, tu as fait du progrès à l’intérieur ».

Il se souvient avoir eu « toutes les tendances » dans son caucus. « J’avais des gens de l’extrême droite dans mon parti et des gens de l’extrême gauche, et ça me donnait des problèmes. Le gun control, l’avortement, la peine capitale : j’ai passé à travers toutes ces affaires-là. Les gens disent qu’il n’y a pas de démocratie, mais j’étais obligé d’écouter. »

Jean Chrétien déplore surtout le corollaire du vote proportionnel : l’élection de députés à partir de listes, ce qu’il apparente à « rentrer au Parlement par la porte arrière ». Ces élus, critique-t-il, sont ensuite indélogeables. « Parce que ce sont les apparatchiks du parti. Ils n’ont pas fait comme tous les députés, aller au coin de la rue donner la main et demander un vote. C’est ça, la démocratie. Mais tous ces professeurs qui voudraient être au Parlement et qui ne seraient pas capables de se faire élire dog catcher [employé de la fourrière], ben, c’est le bon système. »

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