Sommets sans conquêtes?

Sera-t-il ambitieux ou pas, le prochain sommet du G7 tenu en sol canadien ? En 2010, Stephen Harper avait voulu laisser sa marque en exigeant (et en obtenant) de ses homologues des milliards de dollars pour la santé des mères dans le monde. Huit ans auparavant, Jean Chrétien avait récolté un joli pécule destiné au continent africain. Dans les deux cas, le gouvernement fédéral avait multiplié les appels du pied sur la scène internationale. Il n’y aura pas de grande quête cette fois, mais les attentes ne sont pas moins élevées pour autant.

La présidence canadienne du G7 a imposé cinq thèmes pour le sommet qui se tiendra vendredi et samedi prochains à La Malbaie : investir dans la croissance économique qui profite à tous, se préparer pour les emplois de l’avenir, construire un monde plus pacifique, protéger l’environnement et les océans en particulier, et enfin promouvoir l’égalité des sexes. Ce dernier thème est de loin celui sur lequel le premier ministre autoproclamé féministe, Justin Trudeau, mise le plus.

Avec des sujets aussi vastes, est-il réaliste de s’attendre à d’importants engagements ? John Kirton croit que oui. M. Kirton a cofondé et dirige encore le Groupe de recherche sur les G7, un centre universitaire unique au monde qui suit à la trace les sommets du même nom depuis 1988.

Ce qui est vraiment nouveau cette année, c’est l’énorme effort consacré à la consultation des Canadiens, en particulier les jeunes d’à travers le pays

« Ce sera un sommet au succès appréciable, prédit M. Kirton. Des 43 sommets du G7 qu’il y a eu, ce ne sera pas le plus fructueux, mais je dirais qu’il se classera dans la moitié supérieure. » Selon lui, l’engagement transversal de promouvoir l’égalité hommes-femmes est « plus ambitieux, si vous réussissez, que de choisir un beaucoup plus petit groupe de la population mondiale — les bébés et les mères en âge de procréer [comme au sommet de 2010] », dit-il. Il reconnaît néanmoins qu’en ratissant si large, il y a un risque que rien ne soit accompli.

L’ambassadrice canadienne à Paris, Isabelle Hudon, qui agit aussi comme coprésidente du Comité consultatif sur l’égalité des sexes pour ce sommet du G7, minimise l’impression de vastitude qui se dégage des thèmes choisis. « Ce sont des enjeux et des conversations incontournables que les leaders vont avoir. Donc, qu’on les ait définis ou pas, ce sont des conversations qu’ils vont avoir », dit-elle en entrevue avec Le Devoir.

Le sherpa (ou représentant du premier ministre pour le sommet) Peter Boehm assure qu’il y a « quelques initiatives » à l’état d’ébauche et qui seront discutées par les leaders, « pour lesquelles des montants d’argent sont prévus pour faciliter quelque chose. Les océans sont importants et nous sommes en train de monter quelque chose dans cette direction ».

Pas juste une affaire d’argent

John Kirton estime qu’il serait trompeur de juger de l’importance d’un G7 seulement par l’ampleur des sommes qui y sont récoltées. « Oui, ces sommets sont souvent de grosses collectes de fonds internationaux », reconnaît-il, mais ils ne se résument pas toujours à cela.

Les sommets du G7 existent depuis 1975, à l’initiative de la France. Ce sera le sixième sommet du G7 — ou G8, selon les années — tenu en sol canadien. Jean Chrétien est le seul premier ministre à en avoir présidé deux. Et effectivement, les réunions n’ont pas toujours consisté à amasser des fonds pour une cause désignée par le pays hôte. Le premier sommet canadien, tenu à Montebello en 1981, portait sur la guerre froide. Le second, en 1988 à Toronto, a élaboré des moyens de soulager les pays pauvres très endettés, par exemple en reportant l’échéance de la créance. Celui de 1995, à Halifax, portait sur la lutte contre les déficits nationaux même si, selon M. Kirton, l’objectif principal du Canada était de parler d’unité nationale, alors que le référendum sur l’indépendance du Québec devait avoir lieu à l’automne.

Le côté « collecte de fonds » s’est manifesté surtout en 2002, à Kananaskis. M. Chrétien a décidé de bâtir sur le Nouveau Partenariat pour le développement en Afrique (connu sous son acronyme anglais, NEPAD), une initiative de dirigeants africains proposant une voie pour réduire l’écart de développement entre leurs États et les autres. Le Canada y avait promis un demi-milliard de dollars.

En 2010, M. Harper a misé sur une des cibles ratées des Objectifs du millénaire pour le développement, soit la santé des femmes en âge de procréer et les enfants de moins de cinq ans. Il a obtenu des engagements totalisant 10 milliards sur cinq ans, qui se sont transformés en 40 milliards, calcule M. Kirton. « Une belle réussite. »

M. Kirton et son groupe mesurent le taux de mise en oeuvre des engagements pris au G7. « Depuis 1975, il y a eu 5210 engagements. Nous en avons étudié 10 % [les plus importants] et nous arrivons à un taux de mise en oeuvre de 73 %. Si on regarde seulement le dernier cycle de sommets [qui s’est ouvert avec le sommet français de Deauville de 2011 et se terminera avec le sommet de La Malbaie], le taux est de 79 %. » Selon M. Kirton, « ils respectent leurs engagements en général ». En comparaison des discours du Trône canadiens, des adresses à la nation américaines ou des discours de la Reine britanniques, « c’est au moins aussi bon que ce que les leaders arrivent à accomplir seuls dans leur pays ».

Une première

Outre le sommet lui-même, cette grand-messe internationale s’accompagne pendant l’année d’activités de mobilisation de la société civile. Il y a ainsi sept « groupes d’engagement » : le B7 (les chambres de commerce), le L7 (les syndicats), le W7 (les femmes), le S7 (les sciences), le T7 (les think tanks), le C7 (la société civile) et le Y7 (les jeunes). Pour chacun de ces groupes, des représentants de chaque pays du G7 se rencontrent et formulent des suggestions aux leaders.

« Les groupes de mobilisation ne sont pas des organisations gouvernementales, mais ils sont presque autorisés [par le gouvernement]. Il y a une reconnaissance que ces réunions se tiennent », explique Pierre Guimond, un fonctionnaire à Affaires mondiales qui a été « preneur de notes » pour le directeur politique canadien du G7 de 2010 à 2012.

De l’avis de tous, c’est à cet égard que la présidence canadienne se démarque cette année : dans l’importance accordée par le gouvernement à la mobilisation citoyenne. « Nous sommes plus transparents, et l’intention était d’avoir une discussion avec les Canadiens, explique Peter Boehm. Nous voulions monter une consultation qui ne soit pas juste de façade. »

Le premier ministre Justin Trudeau a personnellement assisté à la réunion du L7, du B7, du W7 et du C7. Ses ministres ont participé à d’autres réunions. M. Boehm a sillonné les universités du pays pour discuter avec les jeunes. Les hauts fonctionnaires qui organisent le sommet ont eu plus de 500 rencontres individuelles avec des citoyens engagés.

« Ce qui est vraiment nouveau cette année, c’est l’énorme effort consacré à la consultation des Canadiens, en particulier les jeunes d’à travers le pays », reconnaît John Kirton. Ottawa espère influencer ses partenaires. « Il est impossible de forcer les autres pays à faire quelque chose, mais je pense qu’avec le lien entre M. Trudeau et le président [français Emmanuel] Macron, il y a un grand intérêt à imiter notre modèle », conclut M. Boehm.

Avec Marie Vastel

Un sommet dans l’ombre de l’actualité

Le Canada a beau avoir, pour sa présidence du G7, choisi cinq thèmes de discussion, l’actualité rattrapera les leaders réunis à La Malbaie. À un point tel que certains parlent déjà d’un « G6 + 1 » où les États-Unis de Donald Trump font bande à part. Le mois dernier, déjà, le président américain s’était aliéné ses alliés européens en reniant l’accord avec l’Iran sur le nucléaire. Cette semaine, ce sont les tarifs sur l’acier et l’aluminium qui ont refroidi encore davantage les relations. Justin Trudeau a voulu tempérer l’impact de ces tensions sur la rencontre à venir. « Depuis le début de la présidence canadienne du G7, nous savions qu’il y aurait des enjeux qui ne feraient pas consensus ou l’unanimité, en particulier à propos du commerce et du climat, a dit M. Trudeau jeudi. Mais nous savons aussi qu’il y a beaucoup de valeur dans le fait de réunir les sept nations les plus industrialisées du monde pour parler de priorités communes. » M. Trudeau a prédit des « discussions robustes », mais aussi des consensus. « Il y a beaucoup d’éléments sur lesquels nous allons être d’accord. » Par ailleurs, les récents tumultes politiques ont laissé planer un doute sur la présence d’un leader italien à la rencontre. Mais jeudi, l’ambassade à Ottawa a indiqué que le premier ministre nouvellement assermenté, Giuseppe Conte, « représentera fort probablement » l’Italie à La Malbaie.

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