Doug Ford inéluctable?

Doug Ford s’est engagé à injecter 5 milliards de dollars supplémentaires dans le transport en commun. Et en bon conservateur, il a promis de réduire les impôts et de geler à 14$ l’heure le salaire minimum.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Doug Ford s’est engagé à injecter 5 milliards de dollars supplémentaires dans le transport en commun. Et en bon conservateur, il a promis de réduire les impôts et de geler à 14$ l’heure le salaire minimum.

C’était lundi soir, à l’occasion du premier débat de la campagne électorale ontarienne qui débutait officiellement cette semaine. Les partisans de la première ministre sortante, Kathleen Wynne, scandaient « Quatre ans de plus ! » pour encourager leur poulain libéral, tandis que les militants conservateurs, venus appuyer Doug Ford, répondaient « Plus que quatre semaines ». Cet affrontement choral résume à lui seul la dynamique de cette campagne dont l’issue semble inéluctable, mais qui promet bien des étincelles.

Sondage après sondage, les conservateurs de Doug Ford, cet ancien conseiller municipal torontois, frère et fidèle allié de feu le maire narcomane Rob Ford, arrivent en tête. L’agrégateur de CBC, qui compile tous les sondages effectués par toutes les firmes, place les bleus à 41,1 %, le NPD d’Andrea Horwath à 27,2 % et les libéraux à 25,7 %. Cette compilation évalue à 90 % les chances que les conservateurs remportent une majorité le 7 juin prochain, au terme de quatre semaines de campagne.

Pourtant, selon Quito Maggi, le président de la firme de sondage Mainstreet Research, « cette campagne n’est pas jouée d’avance ». En s’appuyant sur le second choix des électeurs, M. Maggi en arrive à la conclusion que le NPD est en bonne position pour tenir la dragée haute à Doug Ford, et peut-être même défier les pronostics.

Des conservateurs vers le NPD

Les électeurs conservateurs jettent leur dévolu en second choix à 30 % sur le NPD, et à 5 % seulement sur les libéraux. « Pour tous les sept votes que perdent les conservateurs, les néodémocrates en ramassent six et les libéraux un seul. » Inversement, lorsque le NPD perd des plumes, elles se répartissent assez uniformément entre les rouges (34 %) et les bleus (23 %). Le vote libéral, s’il s’effondre, profitera massivement au NPD (43 %) plutôt qu’à la formation de Doug Ford (11 %). Bref, en cas de dérapage conservateur, c’est le NPD qui est en meilleure position pour récolter la manne. « Cette campagne pourrait changer du tout au tout d’un coup », pense le sondeur.

La plateforme électorale de Doug Ford est la moins précise des trois. Sous Patrick Brown — l’ancien chef écarté pour inconduite sexuelle alléguée —, les conservateurs s’étaient bien dotés d’un programme étoffé (la People’s Guarantee), mais M. Ford a dit qu’il en retrancherait des pans. Lesquels ? Cela reste à voir, mais il a déjà répudié la taxe sur le carbone qui devait générer 4 milliards de dollars par année. Comme il promet aussi d’abolir l’actuel système de plafonds et d’échanges de droits d’émission de gaz à effet de serre, M. Ford, s’il est élu, expose sa province à l’imposition de la taxe sur le carbone de Justin Trudeau l’an prochain.

Doug Ford s’est engagé à injecter 5 milliards de dollars supplémentaires dans le transport en commun. Et en bon conservateur, il a promis de réduire les impôts et de geler à 14 $ l’heure le salaire minimum. Surtout, il s’engage à retrancher 4 % des dépenses du gouvernement ontarien, soit 6 milliards par année.

Pour Quito Maggi, il ne faut pas sous-estimer la puissance du message de Ford, un message d’abord testé à l’échelle municipale par le frère Rob, qui promettait d’arrêter le « gravy train ». « Il comprend que chaque dollar versé en impôt est un dollar de moins dans les poches des gens. Ce message résonne auprès des gens. »

Cette campagne pourrait changer du tout au tout d’un coup

 

Wynne à gauche

Du côté libéral, Kathleen Wynne fait le pari de mener une campagne très à gauche. Elle a promis d’instaurer la gratuité des garderies pour les enfants de deux ans et demi à quatre ans (âge auquel débute la scolarisation en Ontario), au coût de 2,2 milliards. Elle propose d’étendre aux aînés le programme d’assurance médicaments qui offre déjà gratuitement les médicaments courants à tous les citoyens de moins de 24 ans. Et elle maintient le cap pour hausser le salaire minimum à 15 $ l’heure en janvier prochain.

Le NPD aurait pu être démonté de se faire ainsi voler ses thèmes électoraux de prédilection, mais Andrea Horwath en a rajouté. Elle propose un programme d’assurance médicaments encore plus généreux, au coût de 475 millions par année. Elle propose des garderies (sans limite d’âge) gratuites pour les parents à faible revenu et à 12 $ par jour en moyenne pour les autres. Elle promet l’instauration d’une assurance dentaire et s’engage à injecter pas moins de 19 milliards de dollars dans le système de santé pour mettre un terme à la « médecine de corridor ».

Selon le sondeur, Mme Wynne fait face à un vent contraire extrêmement difficile à renverser. « Entre 65 % et 70 % des répondants à nos enquêtes disent qu’ils veulent du changement. » La première ministre sortante porte le poids de ses cinq années de règne, mais aussi des 15 années de pouvoir libéral ininterrompu. Le niveau d’insatisfaction à son endroit atteint des sommets. Le sondeur croit que la privatisation d’Hydro One hante Mme Wynne parce que cette mesure, considérée comme de droite (et qui a eu pour effet de faire gonfler les tarifs d’électricité), ne cadre pas avec cette politicienne qui se dit très à gauche. « Il y a deux choses que les électeurs ne pardonnent pas aux politiciens : l’hypocrisie et lorsqu’ils s’en mettent plein les poches. »

La première semaine de campagne de Doug Ford a connu quelques embûches. Il a été découvert qu’une vingtaine de comédiens avaient été embauchés, au coût de 75 $ chacun, pour jouer les militants conservateurs enthousiastes pendant le débat de lundi. Un journaliste a mis en lumière la méconnaissance totale de M. Ford du système parlementaire lorsqu’il lui a demandé d’expliquer comment une loi était adoptée à l’Assemblée législative. M. Ford a refusé de répondre, accusant le reporter de vouloir le coincer.

M. Ford fait aussi la guerre aux médias. Contrairement à l’habitude, aucun autobus de campagne n’est prévu pour eux. Les représentants des médias doivent donc chaque jour se déplacer par leurs propres moyens pour se rendre, avec très peu de préavis, aux événements tenus aux quatre coins de la province. (Les autobus de campagne soulagent de ces tracas logistiques les médias, qui payent par ailleurs leur place à bord.) De manière générale, M. Ford entretient une animosité envers les journalistes qui, pense-t-il, ne lui rendent pas justice.