Aide internationale: Trudeau sommé d’en faire plus pour les Rohingyas

L’envoyé spécial de Justin Trudeau, Bob Rae, n’hésite pas à parler de génocide perpétré contre la minorité musulmane rohingya du Myanmar.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne L’envoyé spécial de Justin Trudeau, Bob Rae, n’hésite pas à parler de génocide perpétré contre la minorité musulmane rohingya du Myanmar.

Le Canada doit agir en chef de file pour répondre à la crise humanitaire qui frappe les Rohingyas du Myanmar, clame l’envoyé spécial de Justin Trudeau pour la région. Bob Rae somme le premier ministre de bonifier son aide humanitaire, d’accueillir sa part de réfugiés, mais aussi de mener la charge internationale contre les tortionnaires du pays d’Asie du Sud-Est.

« Ce que nous faisons, ou ne faisons pas, en réponse à la crise au Myanmar et au Bangladesh, sera un test décisif de la politique étrangère du Canada », tranche l’ancien chef libéral dans son rapport rendu public mardi.

Violences sexuelles commises par des militaires, morts d’enfants lors de la périlleuse fuite vers les camps du Bangladesh, villages brûlés ; le document fait état d’une panoplie d’atrocités qui ont été racontées à M. Rae lors de ses visites au Myanmar et dans la région en novembre et en mars derniers.

Si la communauté internationale hésite à parler de génocide contre la minorité musulmane rohingya du Myanmar — et de l’obligation légale d’intervenir qui vient avec lui —, l’ancien politicien canadien se permet d’évoquer le mot. Car il ne peut que constater la discrimination et la marginalisation qu’a subies cette population, dont des dizaines de milliers de membres sont morts ou disparus.

« Il y a des éléments dans ce qui est arrivé qui sont similaires aux événements du passé qu’on nomme depuis longtemps génocide », observait Bob Rae en présentant son rapport à Ottawa.

Tradition canadienne

Le gouvernement canadien devrait d’abord contribuer à répondre au conflit, en accueillant des réfugiés qui ont fui les violences ailleurs au Myanmar ou dans le pays voisin du Bangladesh. M. Rae ne chiffre pas l’effort auquel devrait consentir Ottawa, mais note qu’il en va de la tradition canadienne.

« Ce serait un peu bizarre si on disait qu’on est prêts à faire quelque chose pour les réfugiés du Yémen, ou ceux en Irak et en Syrie, mais qu’on n’ouvrait pas la conversation en ce qui concerne la population rohingya. »

Ils sont plus de 671 000 à s’être réfugiés au Bangladesh, dans des abris de fortune empilés dans des camps qui débordent déjà et qui craignent le pire avec l’arrivée de la saison des pluies. Bob Rae aimerait voir Ottawa convaincre de surcroît d’autres pays d’héberger eux aussi des réfugiés rohingyas.

Le Canada devrait en outre, plaide-t-il, tripler son aide humanitaire, qui s’est chiffrée à 46 millions depuis le début de la crise en août 2017. M. Rae appelle Ottawa à y consacrer 150 millions par année pendant quatre ans.

Une part de cette somme permettrait de soutenir le travail des Nations unies et d’autres organisations internationales sur le terrain. Mais Bob Rae souhaite aussi que le Canada mène la charge sur le front diplomatique, en établissant, de concert avec des alliés, une enquête internationale sur les crimes contre l’humanité perpétrés au Myanmar.

Ce serait un défi, reconnaît-il, puisque le gouvernement local refuse d’accueillir les autorités onusiennes ou les groupes de défense des droits de la personne. Des villages ont en outre été rasés au bulldozer, ce qui rend la récolte de preuves difficile.

« Des choses terribles se sont produites et les gens doivent être tenus pour responsables de ce qui s’est passé », a-t-il cependant martelé.

Engagement de Trudeau

Le premier ministre Justin Trudeau a pris acte des recommandations de son ancien chef. « Le Canada s’engage à contribuer à résoudre cette crise », a-t-il affirmé par écrit, en s’engageant à étudier les propositions de M. Rae et à présenter « d’autres mesures que nous avons l’intention de prendre ».

Le plan de M. Rae est « plutôt ambitieux », selon Alexandre Pelletier, étudiant au doctorat en sciences politiques à l’Université de Toronto.

Mais si le Canada souhaite « jouer un rôle de leadership » en coordonnant la mise sur pied d’un processus d’enquête internationale, il « est crédible » dans ce domaine compte tenu de ses efforts diplomatiques passés en matière de négociation de paix, estime ce chercheur associé au Centre d’études de l’Asie du Sud-Est de l’Université de Montréal.

Le rôle d’Aung San Suu Kyi ?

Par ailleurs, Bob Rae a beau avoir affirmé que les responsables des crimes contre les Rohingyas devront être traînés en justice, il a évité de s’avancer quant à la responsabilité de la leader birmane et Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi.

Cette dernière s’est fait reprocher de ne pas avoir condamné les violences perpétrées contre les Rohingyas. Une pétition de plus de 40 000 signatures réclamait l’automne dernier que le gouvernement canadien lui retire la citoyenneté honorifique qu’elle s’était vu remettre en 2007.

Bob Rae n’a pas voulu se mêler de ce débat mardi. Il a toutefois rappelé qu’Aung San Suu Kyi ne dirigeait pas de facto le gouvernement, qui reste entre les mains de l’armée.

« Je ne défends personne. Ce qui s’est passé au Myanmar est terrible et je crois que tout le monde au gouvernement du Myanmar doit assumer ses responsabilités quant à ce qui s’est passé », a-t-il tranché.