Ni monsieur ni madame pour les usagers des services fédéraux

Une consigne a été envoyée à aux fonctionnaires fédéraux leur enjoignant de ne pas d’emblée aborder les citoyens avec des salutations genrées.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Une consigne a été envoyée à aux fonctionnaires fédéraux leur enjoignant de ne pas d’emblée aborder les citoyens avec des salutations genrées.

Le gouvernement de Justin Trudeau tente tant bien que mal de calmer le jeu devant le barrage de critiques dont il fait l’objet à cause d’une consigne envoyée à ses fonctionnaires leur enjoignant de ne pas d’emblée aborder les citoyens avec les salutations genrées « Monsieur » ou « Madame ». Si le NPD se présente comme un allié dans ce débat, conservateurs et bloquistes y voient une préoccupation complètement déconnectée de celles des citoyens ordinaires.

Le document mis au jour par Radio-Canada mercredi émane de Service Canada. Il s’agit de « notes d’allocution pour les gestionnaires et les chefs d’équipes qui rencontreront leurs employés au sujet de l’usage du langage de genre neutre ».

« Nous vous demandons, personnel de première ligne, d’utiliser un langage neutre au niveau du genre », peut-on y lire. « L’usage de titres honorifiques dans les interactions avec les clients (Monsieur, Madame, Mademoiselle, etc.) peut également être perçu comme étant genre spécifique [sic] par le client. Les agents de Service Canada peuvent s’adresser aux clients par leurs noms au complet et leur demander de quelle façon ils préfèrent que l’on s’adresse à eux. »

Sentant la soupe chaude, le ministre responsable de Service Canada, Jean-Yves Duclos, a voulu assurer que les termes « Monsieur » et « Madame » n’étaient pas proscrits du vocabulaire des fonctionnaires. La question sera plutôt posée, a-t-il expliqué, « dans les cas où Service Canada n’est pas sûr de la façon dont on peut parler au citoyen ».

Mais voilà : les circonstances dans lesquelles la question devra être posée ne sont pas claires. Selon le ministre, c’est lorsqu’il n’est pas spécifiquement mentionné au dossier du citoyen qu’il veut se faire appeler Monsieur ou Madame. En coulisses, un responsable de son entourage prétend plutôt que les fonctionnaires utiliseront leur jugement : si par exemple le prénom et la voix du citoyen sonnent féminins, le fonctionnaire aura le droit de dire « Bonjour Madame X » en prenant soin de demander par la suite si elle accepte d’être abordée ainsi. Cette personne n’a pas pu expliquer en quoi une telle présomption respecterait la directive.

Les partis d’opposition à la Chambre des communes n’ont eu cure de ces louvoiements.

« Je suis un homme. Je ne m’excuserai jamais d’être un homme. Je suis un Monsieur », lance le conservateur Gérard Deltell. Son collègue Alain Rayes juge la chose « ridicule ». Steven Blaney s’est dit pour sa part « abasourdi ». « On fait un débat de sémantique superfétatoire », a-t-il lancé sarcastiquement au Devoir. Le chef Andrew Scheer voit dans cet épisode la preuve que lorsque Justin Trudeau a parlé à un rallye de « peoplekind » au lieu de « mankind » début février, il ne blaguait pas, contrairement à ce qu’il avait prétendu par la suite.

Chez les anciens députés bloquistes, la réaction est la même. « Ça devient presque farfelu. Il ne faut pas devenir fou avec ça », lance Rhéal Fortin. Il dit qu’il se « sentirait impoli » de s’adresser à quelqu’un par son prénom et son nom au lieu du « Monsieur » ou « Madame » d’usage.

Louis Plamondon va plus loin en voyant dans cette initiative la pensée politique profonde de Justin Trudeau. « On dirait que la réaction qu’il a eue avec les autochtones, que je crois correcte, a été interprétée comme devant se répandre dans toute la société, qu’il faudrait répondre oui à toute demande de pression qui peut exister ou toute demande que je qualifierais d’extravagante. Alors, pour ne pas déplaire à personne, toujours dans sa vision du multiculturalisme à l’extrême, il a provoqué ce genre de demandes de certains que je qualifierais presque de secte. »

Inversement, le chef du NPD, Jagmeet Singh, estime que l’initiative est positive, d’autant plus qu’elle est proactive. « Je pense que c’est une bonne idée. Si on veut créer une société où on respecte les droits des communautés par rapport à leur identité, il faut avoir des règles qui soutiennent les gens pour respecter leur identité. »

L’Agence du revenu du Canada, qui entre elle aussi souvent en contact avec les citoyens, ne s’est pas dotée d’un tel mot d’ordre. « Il n’y a pas de politiques en place traitant spécifiquement de l’utilisation d’expressions de genre neutre pour s’adresser à tous les contribuables », indique par courriel le porte-parole Karl Lavoie.

Des félicitations

Le Centre canadien pour la diversité des genres et de la sexualité (CCDGS) salue la décision de Service Canada. « Nous sommes tellement heureux, c’est une nouvelle fantastique et importante », lance Jeremy Dias, le directeur général du CCDGS. « Ça va faire avancer les droits des personnes transgenres et non binaires. » Mx Dias (refusant la binarité, Jeremy Dias préfère cette salutation anglaise qui se prononce « mix ») espère que tous les autres ministères fédéraux adopteront une politique similaire.

« Le gouvernement fédéral est un leader en cette matière. J’espère que ça va encourager les banques, les Walmart ou les communautés à travers le pays à changer la façon dont on parle. » Mais que répondrait-il à une personne tout à fait à l’aise avec son genre qui se sentirait insultée de se faire demander si on doit l’appeler « Monsieur » ou « Madame » alors que la chose paraît évidente ? « Oui, certainement, il y aura des gens qui seront peut-être heurtés par ça, mais la société change. Quand on explique à ceux qui sont heurtés, qui sont âgés ou qui pensent que c’est une stupidité, ils sont toujours heureux d’accommoder les gens. »

Jeremy Dias réfute l’idée qu’on enlève quelque chose aux personnes genrées pour accommoder une minorité. « On n’enlève rien ! On ajoute la question ! […] Le respect ne coûte rien, alors calmez-vous ! »

À Québec, la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, a indiqué que le gouvernement n’avait pas l’intention d’emboîter le pas à Ottawa. « On n’en est pas là pour le moment. » Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a pour sa part tourné en ridicule la consigne. « Il y a des limites, à un moment donné. Moi, je pense qu’il y a encore des “Monsieur”, des “Madame”. On est dans le dérapage complet ! »

Aucune statistique fiable sur le nombre de trans n’existe. Le chiffre de 1 % circule. L’Aide aux trans du Québec estime qu’une personne sur 6000 fera une transition. Lors du recensement de 2016, les répondants avaient l’option de ne cocher ni homme ni femme sur le formulaire. Cent personnes l’ont fait.

Avec Marie Vastel et Marco Bélair-Cirino

Parent plutôt que père ou mère

Pour les couples homosexuels et les parents d’enfants trans, les notes fédérales dévoilées hier privilégiant l’usage du mot « parent » en lieu et place de « mère » et « père » dans les formulaires officiels de demande de numéro d’assurance sociale constituent un grand pas en avant.

« Revoir les façons de faire touche aussi les familles, car il y a de plus en plus de modèles atypiques, autant des familles homoparentales, monoparentales que reconstituées qui ont besoin de cette inclusion », affirme Alexe L. Dubois, directrice des communications pour le Conseil québécois LBTGQ.

Mona Greenbaum, directrice générale de la Coalition des familles LGBT, applaudit aussi à cette mesure, qui arrive quinze ans après la reconnaissance des parents de même sexe par les lois du Québec. « Il est temps que l’usage suive la loi. Nos droits sont protégés, mais ce pas supplémentaire est important pour les dizaines de milliers d’enfants qui vivent dans des familles homoparentales », dit-elle. Au Québec, seulement 15 % des commissions scolaires seraient dotées de formulaires tenant compte de la reconnaissance légale des parents de même sexe, selon cet organisme.

Quant à la directive fédérale prônant l’abandon des dénominations genrées dans les services offerts aux Canadiens, Kimberley Manning, directrice de l’Institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia, spécialiste des politiques sur le genre et mère d’un enfant trans, croit que cela facilitera la vie de dizaines de milliers d’enfants. « À l’hôpital et dans les milieux scolaires, l’identification genrée est souvent source de malaises et de discriminations pour bien des jeunes qui ne s’identifient pas à un sexe, surtout quand ils n’ont pas le soutien de leurs parents ou viennent de pays où l’on ne peut pas changer de statut. Il faudrait étendre cette vision à tous les formulaires officiels. Le gouvernement a bien d’autres moyens d’avoir cette information. »
Isabelle Paré
19 commentaires
  • Jean-Marc Simard - Abonné 22 mars 2018 04 h 44

    On est soit homme ou femme peu importe le genre choisi...

    En quoi est-il offensant de dire «Monsieur» ou «Madame » à des personnes transgenres ou à des personnes homosexuelles...Si une personne masculine adopte le genre féminin et change son nom en conséquence, en quoi est-il offensant ou irrespectueux de dire «Madame»...N'est-ce pas ce qu'est devenue cette personne ? De même si une personne du genre féminin adopte le genre masculin, en quoi est-il irrespectueux de l'appeler «Monsieur» ? Si des hommes gais adoptent des enfants, ils deviennent des papas et si des femmes gais font de même, elles deviennent des mamans...Les enfants sont moins compliqués et reconnaissent facilement qu'ils ont deux papas ou deux mamans...Il n'y a pas cinquante genres dans la nature...Il n'y en a que deux, même si certains prétendent le contraire...Les transgenres ou les homosexuels ne forment pas un troisième genre neutre. Il restent soit hommes ou femmes tels que la nature les a définit...On peut changer de genre, mais on ne peut prendre que l'un ou l'autre des deux genres...Il me semble que ça va de soi...Pourquoi certains fonctionnaires ou politiciens du PLC ou du NPD cherchent-ils tant à confondre les genres ? La nature peut faire des erreurs quand il s'agit de déterminer le sexe d'une personne. Mais elle n'invente pas un genre qui n'existe pas...On reste soit homme, soit femme peu importe le genre choisi...

    • Chantale Desjardins - Abonnée 22 mars 2018 16 h 18

      On naît homme ou femme et on meurt homme ou femme. Le sexe de la naissance ne change pas et on meurt avec. Cela n'empêche pas le transgénisme bien défini par un spécialiste et non déterminé par un goût personnel sans le qualifié de caprice...

  • Maryse Veilleux - Abonnée 22 mars 2018 06 h 49

    Votre titre est faux

    Vous faussez l'information: ce qui est annoncé s'applique uniquement à Service Canada, les autres ministères fédéraux ne sont pas touchés par cette décision.

  • Pierre Samuel - Abonné 22 mars 2018 07 h 04

    De l'obsolescence déjà programmée...

    Pourquoi tant se creuser le ciboulot ? Dans le cyberespace robotisé où nous évoluons de plus en plus, ces problèmes cruciaux de civilité d'usage, à savoir si l'on doit s'interpeller erronément par un < Monsieur, Madame, bonjour, hi... > n'auront heureusement même plus cours.
    Eh, misère humaine...que de temps perdu dans nos sociétés exemplaires ou tout va, par ailleurs, pour le mieux dans le meilleur des mondes !

  • Jean-Marc Simard - Abonné 22 mars 2018 07 h 35

    Neutralité du genre ???

    Un genre neutre ça n'existe pas, du moins pas dans la nature...

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 mars 2018 08 h 23

    … où va-t-on ?!?

    « Ça va faire avancer les droits des personnes transgenres et non binaires. » (Jeremy Dias, Directeur général, CCDGS) ; « Jeremy Dias réfute l’idée qu’on enlève quelque chose aux personnes genrées pour accommoder une minorité. « On n’enlève rien ! On ajoute la question ! […] » » (Hélène Buzzetti, avec Marie Vastel et Marco Bélair-Cirino, Le Devoir)

    De ces honorables citations et de leur impact-défis de Société, une inspiration trans-genre non binaire et neutre, et ce, en trois-temps :

    A Bien que je vois des Justin, des Philippe, des Jean-François, des François, ou des Alexandre, ce sont, en réalité, des femmes non genrées ;

    B Bien que je vois des Manon, des Françoise, des Pauline, des Angela, des Hillary ou des Hélène, ce sont, aussi en réalité, des hommes non genrés, et ;

    C Bien que je vois des « yahou », ou des une bateau et un rivière, ce sont, en principe, des transgenres non binaires et neutre !

    De cette inspiration, ce questionnement :

    Que se passe-t-il ou …

    … où va-t-on ?!? - 22 mars 2018 -