Le défi posé au Parlement par Romeo Saganash

Le député Romeo Saganash tente de convaincre ses collègues du Parlement canadien de permettre aux élus autochtones de s’exprimer dans leur langue et d’assurer la traduction de leurs propos pour être compris de l’ensemble des élus.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Le député Romeo Saganash tente de convaincre ses collègues du Parlement canadien de permettre aux élus autochtones de s’exprimer dans leur langue et d’assurer la traduction de leurs propos pour être compris de l’ensemble des élus.

Le député néodémocrate Romeo Saganash est catégorique : c’est son droit constitutionnel de pouvoir s’exprimer aux Communes — et d’y être compris par ses collègues — dans sa langue maternelle autochtone. Les libéraux n’excluent pas l’idée. Mais d’entrée de jeu, le greffier de la Chambre prévient que la traduction simultanée d’une cinquantaine de langues autochtones serait ardue.

Romeo Saganash s’était exprimé en cri à la Chambre des communes en juin dernier, mais encore à ce jour la transcription des débats ne rapporte pas ses propos. On y lit simplement que « le député s’est exprimé en langue autochtone ».

« Je ne veux pas qu’on me dise que, en tant qu’autochtone, “oui tu as le droit de parler ta langue ; oui, tu as la permission de parler ta langue à la Chambre des communes”. C’est de la charité », a déploré M. Saganash en comité parlementaire mardi. « Je ne veux pas de charité. Je veux que mes droits soient reconnus et respectés en cette Chambre. »

Le comité de la procédure et des affaires de la Chambre entamait mardi une étude sur la possibilité d’utiliser les langues autochtones lors de débats parlementaires — et d’en assurer une traduction simultanée.

Romeo Saganash estime qu’on « s’attarde trop » à la section de la Constitution qui reconnaît les deux langues officielles du Canada comme étant l’anglais et le français. Si l’on tient compte des sections qui reconnaissent aussi les droits ancestraux autochtones, le député estime qu’il existe « un droit constitutionnel clair » des élus autochtones de pouvoir s’exprimer dans leur langue ancestrale.

Les députés libéraux de Justin Trudeau ont admis qu’ils souhaitent eux aussi y parvenir, mais ont tour à tour nuancé que la logistique pour y arriver n’était pas sans embûches.

Des difficultés en vue

Premier défi : recruter les interprètes. Le Sénat offre depuis 2008 la traduction de l’inuktituk vers l’anglais, pourvu que les sénateurs qui souhaitent s’exprimer en inuktituk donnent un préavis « raisonnable ».

Le greffier des Communes Charles Robert, qui était auparavant greffier au Sénat, a cependant relaté au comité que la Chambre haute n’avait pas réussi à offrir la même traduction simultanée vers le français — celle-ci se faisait à partir de la première traduction vers l’anglais.

Une situation qui n’est pas idéale, consent M. Robert, puisque les nuances et précisions se perdent avec une double traduction. Et le Parlement courrait le risque que les francophones soient moins bien servis que les anglophones.

Quelques minutes plus tard, Romeo Saganash prenait la parole en cri devant le comité. Une interprète crie avait été invitée exprès pour traduire ses propos en anglais, mais la traduction française en était une de la traduction anglaise.

Recruter des interprètes

Autre pépin : la traduction de l’inuktituk au Sénat a révélé que les interprètes n’étaient pas toujours disponibles à Ottawa. Ce qui a mené le conservateur Blake Richards à se demander quel serait le défi de recruter des interprètes de langues autochtones de l’ouest du pays capables de venir travailler à Ottawa pour des mandats occasionnels de courte durée, en anglais et en français.

La traduction de toutes ces langues entraînerait enfin nécessairement des coûts. Au Parlement européen, 28 langues sont parlées et la traduction simultanée est « l’item budgétaire le plus dispendieux de leurs opérations », relate M. Robert.

Le ministère des Services publics alloue présentement 5,9 millions par année aux services de traduction simultanée des Communes, du Sénat et de leurs comités.

Les traducteurs anglophones et francophones suivent en outre une formation universitaire, note Charles Robert, qui prévient qu’il faudrait assurer une formation professionnelle aux interprètes de langues autochtones.

Le recensement de 2016 dénombrait jusqu’à 57 langues autochtones au Canada. De l’avis de Romeo Saganash, aucune d’entre elles ne devrait être exclue au Parlement. Il accepterait toutefois de donner un préavis d’un jour ou deux aux Communes lorsqu’il voudrait s’exprimer en cri et de ne pas réclamer qu’une traduction simultanée lui soit offerte en retour de l’anglais ou du français vers sa langue autochtone.