La dichotomie de l’indépendantisme

La nouvelle chef du Sinn Féin, parti souverainiste irlandais et nord-irlandais, Mary Lou McDonald, était de passage à Londres la semaine dernière.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse La nouvelle chef du Sinn Féin, parti souverainiste irlandais et nord-irlandais, Mary Lou McDonald, était de passage à Londres la semaine dernière.

À ce niveau de justesse, la science bascule presque dans la prophétie. Le professeur de science politique de l’Université Laval Éric Montigny a publié l’an dernier, dans la revue Civitas Europa (2017, no 37), un article intitulé « Partis autonomistes et indépendantistes : paradoxes et influences institutionnelles ». L’analyse compare différentes formations souverainistes dans le monde. Le tout dernier paragraphe semble décrire par projection rationnelle la crise majeure et fondamentale traversée maintenant par le Bloc québécois (BQ).

« En définitive, conclut le professeur de l’Université Laval, les partis autonomistes jouent un rôle central quant à la capacité pour une communauté de s’affirmer collectivement. S’il existe plusieurs formes, plusieurs stratégies d’action et plusieurs objectifs différents, les partis appartenant à cette famille vont généralement préférer tenter de maximiser leurs résultats en s’adaptant aux règles institutionnelles en place. À défaut d’être en mesure de le faire, ils seront tentés de recourir à des stratégies antisystèmes potentiellement génératrices de conflits plus importants. »

Sept députés sur dix qui quittent un caucus, c’est le signe d’un conflit majeur. Une chef qui s’entête contre l’avis de son prédécesseur et de nombreux bonzes de sa formation, c’est un désaccord extrême. Le BQ qui implose sous les tensions entre pro et antisystèmes, c’est la rivalité suprême. Et selon la science politique, il pouvait difficilement en être autrement.

« Le Bloc vit une phase naturelle d’une telle formation, explique le professeur Montigny en entrevue au Devoir. Le Bloc a toujours vécu cette dualité, cette tension, entre le désir d’institutionnalisation et la volonté d’être un parti antisystème. Elle a été vécue à différents degrés dans le temps. Sous Lucien Bouchard et Gilles Duceppe, on observait davantage une institutionnalisation. Le Bloc a été jusqu’à former l’opposition officielle. Sous Mario Beaulieu et Martine Ouellet, c’est davantage un parti qui s’affirme comme étant antisystème, c’est-à-dire qui refuse les règles du système en place et qui le conteste de plusieurs façons pour le changer. »

Realos contre Fundis

Le professeur Frédéric Mérand, qui enseigne la science politique à l’Université de Montréal, aboutit à la même lecture de la crise, mais en partant d’autres oppositions fondamentales. Avec le politologue classique Maurice Duverger (1917-2014), il distingue les partis de gouvernement et les partis de protestation.

« En Suisse, il y a eu un parti des automobilistes, dit-il en rigolant un peu. Le Bloc a un projet qui ne semble pas pouvoir se réaliser à moyen terme et la cohésion d’origine en vient à s’effriter, ce qui semble propre à l’évolution de certains partis de protestation. »

Le directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM) ajoute deux options défendues au sein du parti des verts en Allemagne à la fin du dernier siècle, celle des Realos (pour les partisans de la Realpolitik) d’un bord et celle des Fundis (pour Fundamentalisten) de l’autre. Les réalo-gestionnaires à la Cohn-Bendit voulaient améliorer le système de l’intérieur. Les écolo-fondamentalistes cherchaient à le casser.

« Au-delà des histoires de personnes, que j’avoue ne pas trop comprendre, ces deux clés me semblent aider à y voir un peu plus clair dans la crise au Bloc, dit le professeur Mérand. Ce parti de protestation est déchiré entre ses Realos et ses Fundis, comme les partis autonomistes en Europe sont partagés entre les jusqu’au-boutistes et les partisans du compromis. »

Trois cas types

Les bloquistes eux-mêmes résument la dichotomie fondamentale à la défense des intérêts du Québec d’un côté (l’option duceppienne, pour faire court) et la défense de l’option indépendantiste pour le Québec de l’autre (l’option ouelletienne). Le Parti québécois est tiraillé par les mêmes tensions entre l’idée de former un bon gouvernement et la volonté de ne travailler d’abord et avant tout que pour l’article 1 et le prochain référendum. D’ailleurs, la circonscription de Pointe-aux-Trembles se transforme en champ de bataille fratricide où les monomaniaques de l’indépendance pro-Ouellet affrontent les zélateurs d’un énième bon gouvernement pro-Lisée.

« C’est le même dilemme, dit le professeur Montigny. Lorsqu’on est aux prises avec un article 1 qui n’est pas en phase avec l’environnement et l’opinion publique, on opte pour des stratégies d’adaptation, par exemple en reportant le référendum à 2022. On gagne du temps. Mais le paradoxe, c’est qu’on renonce à l’essentiel. On préfère donc l’institutionnalisation à l’option antisystème. »

Dans son article de l’an dernier comme dans ses recherches courantes, le professeur Montigny s’intéresse aux partis autonomistes en Europe, où il observe les mêmes tiraillements, mais avec des résultats différents en fonction des conjonctures. Ces actions concrètes se situent sur une échelle de gradation.

Irlande du Nord. Le Sinn Féin a renoncé à la violence et est un des rares partis présents dans deux pays. Il compte 23 députés à Dublin, capitale de la République d’Irlande. La formation a par contre démissionné il y a un an du gouvernement de coalition avec les unionistes en Irlande du Nord. L’Ulster se retrouve sans exécutif et Londres l’administre de fait. Sept autres députés du Sinn Féin ont été élus pour représenter l’Irlande du Nord à Westminster, mais aucun ne siège par refus strict de collaborer aux institutions britanniques. Le Sinn Féin, c’est le BQ d’une Martine Ouellet bien plus radicale.

Écosse. Voilà l’exemple le plus comparable à celui du Québec et du Bloc avant la direction de Mme Ouellet. Le mouvement indépendantiste y est tout aussi pacifiste, il a pris le pouvoir à Édimbourg après la dévolution et il siège à Westminster, avec le même dilemme qui le conduit à jouer le jeu des institutions tout en s’enferrant dans le piège du « bon gouvernement » en Écosse, ce qui pourrait renforcer le système au lieu de le transformer. Cela établi, les indépendantistes écossais ne veulent pas se référer au Québec, ajoute le professeur Montigny. « Pour eux, le Québec, c’est un cas deux fois perdant et ils ne veulent pas y être associés. Ils ne veulent pas non plus de rapprochement avec les déclarations de Jacques Parizeau lors du référendum de 1995. »

Catalogne. La région catalane jouit de beaucoup moins d’autonomie que la province québécoise. Madrid peut interférer légalement (mais non légitimement) dans les affaires de la Catalogne. Là aussi, les autonomistes adoptent des positions plus ou moins pro ou antisystème, alors que le gouvernement central choisit de durcir le ton. « La principale différence, c’est que c’est Madrid qui pousse les indépendantistes à devenir antisystèmes », résume le professeur Montigny.

Et alors ?

Que prédit la théorie pour l’avenir immédiat du Bloc ? Le théoricien un peu prophète répond que, pour envisager cette évolution à partir de la crise actuelle, il faut revenir à la constitution du parti.

« La chef dispose des outils institutionnels, dit Éric Montigny. Le vote de confiance est prévu au prochain congrès. Elle a du temps. Le Bloc vit manifestement une crise entre pro et antisystèmes. La tension entre la défense de l’indépendance et la défense des intérêts du Québec a toujours existé. Pour l’instant, Martine Ouellet contrôle les leviers, elle est aux commandes, et elle a les moyens de se défendre. »

Blocage à l’irlandaise

Tout est affaire de décor. Martine Ouellet passerait pour une modérée en Irlande du Nord, où la position de blocage systématique poursuit une longue tradition amorcée au XIXe siècle par les républicains. La tactique atteint un sommet en 1881, alors que Westminster discute de l’Irish Coercition Bill, loi coercitive et répressive parmi les plus critiquées du XIXe siècle. Charles Stewart Parnell (1846-1891), nouvellement désigné à la tête de l’Irish Parlementary Party, réussit alors à faire siéger les Communes pendant 41 heures consécutives. Westminster change ensuite les règles de procédure pour permettre à la majorité de bloquer les tentatives de sabotage des débats. Le Sinn Féin, lointain héritier de l’option autonomiste, vient de se choisir une nouvelle chef, Lou McDonald. Elle pourrait bien réussir le pari très, très difficile de séparer l’Irlande du Nord de la Grande-Bretagne pour la réunir à la République indépendante depuis 1916. Sa désignation à la tête de la formation indépendantiste signale en plus l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération (elle a 48 ans), un changement de garde (elle remplace le leader historique Gerry Adams de 69 ans) et un changement de sexe au sein d’un parti réputé pour son machisme. La réunification irlandaise, tout comme la séparation écossaise, va peut-être se produire à cause de la séparation de la Grande-Bretagne de l’Union européenne. Il faut souvent une crise profonde pour faire ou défaire un pays.