Le choc de visions opposées

Le doyen des députés du Bloc québécois, Louis Plamondon, a pris le micro le premier pour annoncer que sept députés du groupe parlementaire avaient décidé de quitter la chef Martine Ouellet. Cette dernière ne dirige plus qu’une équipe de trois députés. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le doyen des députés du Bloc québécois, Louis Plamondon, a pris le micro le premier pour annoncer que sept députés du groupe parlementaire avaient décidé de quitter la chef Martine Ouellet. Cette dernière ne dirige plus qu’une équipe de trois députés. 

Aussi inopiné qu’il puisse paraître, l’éclatement retentissant du Bloc québécois résulte de tensions qui remontent à bien avant l’arrivée de Martine Ouellet. Il découle de la prise de contrôle des instances du parti par les émules « purs et durs » de Mario Beaulieu, estiment plusieurs anciens bloquistes interrogés par Le Devoir. Certains craignent maintenant que la même dynamique soit à l’oeuvre au Parti québécois, avec l’affrontement Maxime Laporte–Jean-Martin Aussant à l’investiture dans Pointe-aux-Trembles.

En juin 2014, Mario Beaulieu est élu chef du Bloc québécois en promettant qu’il mènera une « campagne permanente à l’indépendance ». Pas question pour lui de poursuivre l’oeuvre de ses prédécesseurs en se portant simplement à la défense des intérêts du Québec à Ottawa. Aussi choque-t-il plusieurs anciens, Gilles Duceppe en tête, lorsqu’il lance dans son discours de victoire que « le temps de l’attente et du défaitisme est terminé ».

À peine deux mois plus tard, deux des quatre députés bloquistes — André Bellavance et Jean-François Fortin — claquent la porte parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans cette nouvelle direction. M. Fortin fondera même un nouveau parti, Forces et Démocratie. Devant la catastrophe électorale annoncée par les sondages, Mario Beaulieu rappellera finalement en renfort Gilles Duceppe deux mois avant le début de la campagne.

« Mario Beaulieu a apporté un changement assez fondamental à la définition du Bloc, note l’ex-député saguenéen Robert Bouchard. Il a choisi de faire la promotion de la souveraineté et de l’indépendance du Québec alors que le Bloc, dans le temps où j’étais député, était voué à la défense des intérêts du Québec, des dossiers régionaux et des consensus de l’Assemblée nationale. » M. Beaulieu n’est plus le chef du Bloc, mais il en est encore le président et il exerce, selon M. Bouchard, un fort ascendant. « Mario Beaulieu est arrivé avec un réseau assez puissant, ce qui fait de lui une personnalité qui a un certain impact sur le parti. »

Aussi, quand est venu le temps de lui choisir un successeur, M. Beaulieu a activé son réseau pour privilégier une candidate — Martine Ouellet — aussi pressée que lui sur la question de l’indépendance. « Les dés ont été pipés dès le départ. Il a amené son monde quand il était chef et il voulait quelqu’un qui paraissait intransigeant sur la question du Québec. Martine, pour Mario, représentait ça », analyse l’ex-député Pierre Paquette.

Jean-François Fortin, aujourd’hui maire de Sainte-Flavie et professeur de sciences politiques au cégep de Rimouski, estime lui aussi que le groupe de Mario Beaulieu est « très bien organisé ». « Ils ont été en mesure de faire élire Martine Ouellet en étant capables de précipiter la course, croit-il. Le groupe n’est pas majoritaire, mais il contrôle les instances. »

Par exemple, le Forum jeunesse du parti est présidé par Camille Goyette-Gingras, qui était jusqu’à tout récemment l’attachée de presse de Martine Ouellet. Plusieurs personnes interrogées par Le Devoir ont vu comme une « mission commandée » la déclaration publique diffusée mercredi matin par le Forum reprochant aux sept députés dissidents leur « entêtement à ne pas vouloir bouger des positions qu’ils ont depuis des années ».

Martine Ouellet a justement martelé cette semaine qu’elle avait été « élue » chef et qu’à ce titre, sa préférence pour faire du Bloc québécois un outil de promotion de l’indépendance avait été avalisée par les membres. En réalité, Mme Ouellet a été choisie par acclamation. Ce « couronnement », estime Robert Bouchard, n’a pas permis de tenir un vrai débat sur la mission que devrait se donner le Bloc. « Depuis l’arrivée de Mario Beaulieu, le débat n’a pas été tranché. »

Mario Beaulieu estime que ses détracteurs sont « mauvais joueurs ». « Je ne vois pas en quoi je noyaute de quelque façon que ce soit. Je suis très présent dans les instances, je le suis depuis 25 ans. Et tout le monde peut faire la même chose. Tous les gens qui ont des opinions différentes ont le droit de se faire élire et ont un droit de vote égal. Quand ce sont des indépendantistes assumés, ils noyautent, mais quand ce sont des gens qui sont pour une approche plus attentiste, ce n’est pas noyauter. C’est deux poids, deux mesures. »

Les absents ont toujours tort

 

Plusieurs anciens députés bloquistes notent que cette prise de contrôle par les purs et durs n’a été rendue possible qu’à cause de la défection des éléments moins pressés. « Mario Beaulieu a vendu des cartes de membre et ceux qui avaient appuyé une vision différente sont partis par attrition », constate l’ancien chef Daniel Paillé. Lui-même admet qu’il n’est même plus membre de la formation qu’il a dirigée. « Ma carte a expiré et personne ne m’a rappelé pour la renouveler. C’est un signal. »

L’ex-député Nicolas Dufour estime que la situation est paradoxalement à l’image de la ferveur indépendantiste fléchissante des Québécois. « C’est le reflet du désintéressement des Québécois pour la cause souverainiste. […] À la fin, les seuls militants qui sont restés au Bloc québécois étaient les plus purs et durs et les plus indépendantistes. »

Pierre Paquette abonde, mais estime que la crise actuelle pourrait rameuter des militants plus modérés. « On appelle ça voter avec ses pieds. Comme ils ne se sentent pas à l’aise, ils désertent certaines instances. Mais peut-être que, justement, cette crise va provoquer une forme de mobilisation à l’interne. Pour que les gens qui appuient les orientations des sept députés démissionnaires se remobilisent pour être présents dans les instances. »

Selon Daniel Paillé, ce sont les mêmes éléments qui sont à l’oeuvre ces jours-ci sur la scène provinciale dans la circonscription de Pointe-aux-Trembles. Maxime Laporte veut porter les couleurs du Parti québécois dans ce bastion souverainiste. Les militants de la circonscription devront choisir entre lui et Jean-Martin Aussant, qui fait un retour au PQ. M. Laporte a succédé à Mario Beaulieu comme président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Certains le présentent comme son « dauphin ». La circonscription de Pointe-aux-Trembles se superpose, au fédéral, à Pointe-de-l’Île, la circonscription de M. Beaulieu.

« C’est le même groupe qui soutient Laporte, indique M. Paillé. Jean-Martin Aussant prend un grand risque, car il pourrait se faire planter. » Une autre source confirme au Devoir qu’elle a vu aux événements de Maxime Laporte les mêmes organisateurs qui avaient été vus dans l’entourage de M. Beaulieu en 2014.

M. Paillé explique d’ailleurs qu’au Bloc québécois, les problèmes dans la pointe de l’île montréalaise ont débuté dès 2011, quand Gilles Duceppe avait voulu y présenter le transfuge néodémocrate Jean-Claude Rocheleau. Selon M. Paillé, c’est le même groupe qui a contrecarré ce plan et fait perdre l’investiture à M. Rocheleau au profit de Ginette Beaudry… qui a été emportée par la vague orange.

 


Avec Dave Noël

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