Harcèlement: la famille néodémocrate dans l’embarras

On ignore la teneur des allégations, mais «rien ne laisse entendre qu’elles sont de nature sexuelle», a précisé le chef Jagmeet Singh. 
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne On ignore la teneur des allégations, mais «rien ne laisse entendre qu’elles sont de nature sexuelle», a précisé le chef Jagmeet Singh. 

Le Nouveau Parti démocratique a établi de nouvelles normes en matière de dénonciation de comportements inappropriés en ouvrant une enquête indépendante sur Erin Weir sur la foi d’un courriel envoyé par une personne qui ne se dit pas elle-même victime du député de Regina-Lewvan, en Saskatchewan.

« Un courriel a été envoyé aux membres du caucus du NPD, a déclaré le chef Jagmeet Singh. Il comportait des allégations selon lesquelles un député de notre caucus, Erin Weir, aurait eu des comportements harcelants envers des femmes, plus particulièrement des membres du personnel du NPD. […] Les préoccupations étaient soulevées non pas par un « survivant » ou par quelqu’un qui a personnellement vécu quelque chose, mais par quelqu’un qui voulait nous faire part de préoccupations. Ces préoccupations sont si sérieuses que j’ai voulu passer à l’action. »

On ignore la teneur des allégations, mais « rien ne laisse entendre qu’elles sont de nature sexuelle », a précisé M. Singh. La dénonciation provient de la députée néodémocrate Christine Moore. M. Weir avait écrit à ses collègues en leur annonçant qu’il désirait devenir président du caucus. Mme Moore lui avait répondu : « Tu es la dernière personne dans le caucus que je voudrais voir dans ce poste. Il y a trop de femmes (principalement des employées) qui m’ont confié que tu les harcelais. En tant que femme, je ne me sentirais pas à l’aise de te rencontrer seule. » On ignore si Mme Moore a été témoin d’actes inappropriés ou si elle relaie seulement des rumeurs. M. Weir a indiqué par communiqué de presse qu’il ignorait ce qui lui était reproché.

« Nous [les politiciens] faisons et devons faire l’objet des plus hautes attentes et il est absolument vrai que notre parti dispose d’un processus pour enquêter sur toute allégation de harcèlement. Toutefois, je ne sais pas ce qui est allégué. Je suis certain de ne pas avoir harcelé qui que ce soit, et j’accueille favorablement une enquête prompte qui blanchira mon nom », a écrit M. Weir.

Dans le contexte des dénonciations d’inconduite sexuelle, M. Singh a insisté sur l’importance de croire les « survivantes » et de mettre en place des processus de traitement des plaintes centrés sur celles-ci. M. Singh admet que là réside toute la difficulté dans le cas de M. Weir.

« C’est exactement le problème. C’est vraiment un problème. Dans ce cas, c’est très difficile. Mais si on a des allégations, même si on n’a pas de survivante, comme chef, il faut agir. »

Le courriel contenant les allégations a été envoyé à tout le caucus du NPD dans la nuit de mardi à mercredi, 36 heures avant la déclaration publique de M. Singh. Par la suite, d’autres informations parvenues aux oreilles du chef et de son équipe leur ont donné des raisons d’aller de l’avant, a indiqué la directrice des communications adjointe, Sarah Andrews.

M. Weir est suspendu de ses fonctions : il ne sera plus le porte-parole du NPD en matière de services publics et d’approvisionnement, ne siégera plus aux comités et ne posera plus de questions à la Chambre des communes. Il n’est toutefois pas expulsé du caucus. « Une fois le travail de l’enquêteur terminé, le rôle du député au sein du caucus sera réévalué », a précisé M. Singh.

Une adjointe se vide le coeur

Une ancienne employée du Bloc québécois a dénoncé publiquement le député sur Twitter. « Le mot se passait qu’Erin Weir était harcelant, a écrit Camille Goyette-Gingras jeudi. Quand je travaillais au Parlement, je me cachais littéralement d’Erin Weir. »

Le comportement du député était connu parmi les jeunes employées parlementaires, a-t-elle raconté au Devoir. L’élu néodémocrate abordait toujours les jeunes femmes lors de réceptions en marge d’activités politiques, mais il n’accordait pas la même attention aux hommes de l’assistance, selon Mme Goyette-Gingras. La jeune femme de 24 ans, qui était attachée de presse de Martine Ouellet et qui est maintenant présidente du Forum jeunesse du Bloc québécois, dit s’être sentie traquée par M. Weir, qui faisait « le tour de la salle comme un faucon » en attendant le bon moment de s’approcher d’elle. « Il était insistant dans sa volonté de me parler. »

Un député néodémocrate, témoin de la scène un soir, était venu la voir en lui expliquant que c’était le personnage qu’est Erin Weir. « On l’appelle Erin Weird [bizarre] », aurait lancé à la blague l’élu. Camille Goyette-Gingras avait pris l’habitude de demander à ses collègues masculins de venir la « sauver » si elle se retrouvait coincée en conversation avec lui.

« C’est super difficile à dénoncer, parce qu’il n’y a pas de harcèlement concrètement, il n’y a pas de gestes physiques, mais des gestes “malaisants” », explique-t-elle en parlant d’un « malaise permanent ».

Il est d’autant plus difficile de parler pour les employées politiques, note-t-elle, du fait qu’elles sont dans une « situation vulnérable », sans sécurité d’emploi. « Je suis super tannée du contexte, qu’au Parlement, pour les employées femmes, ce soit super difficile de dénoncer. Parce que t’as peur de nuire à ton parti, tu ne peux pas envoyer promener les élus, c’est les patrons. »

La plupart des députés interceptés à leur entrée à la Chambre des communes ont dit appuyer la décision de M. Singh. Le député libéral Denis Paradis a toutefois exprimé quelques bémols.

Il rappelle que ce genre d’accusation publique, « ça ne pardonne pas ». « Une allégation demeure une allégation. Avant que ça devienne public, à mon humble avis, ça prendrait un filtre qui ferait en sorte qu’on ne fait pas juste alléguer, dit M. Paradis. On sait ce qui se passe entre les partis politiques. Il y a toutes sortes de jeux politiques qui se jouent. C’est complètement intolérable [le harcèlement], mais il faut s’assurer que ça sert aux bonnes choses. »

Son frère, le député provincial Pierre Paradis, a fait l’objet d’allégation d’inconduite sexuelle l’an dernier, ce qui lui a valu d’être expulsé du cabinet et du caucus libéraux. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales n’a pas porté d’accusation. L’ex-ministre n’a pas réintégré ses fonctions.