Les conservateurs veulent forcer Trudeau à témoigner

Pendant les 10 mois et demi qu’a duré l’enquête, la commissaire Dawson s’est entretenue à deux reprises avec Justin Trudeau.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Pendant les 10 mois et demi qu’a duré l’enquête, la commissaire Dawson s’est entretenue à deux reprises avec Justin Trudeau.

Avec la fin du congé des Fêtes vient la reprise des hostilités politiques. Justin Trudeau n’échappera pas aux attaques de l’opposition même si le rapport le reconnaissant coupable d’avoir enfreint la loi avec son voyage sur l’île privée de l’Aga Khan a été déposé quelques jours avant Noël, alors que le Parlement ne siégeait plus. Un député conservateur tente de forcer le premier ministre à comparaître en comité pour répondre à quelques questions restées à ses yeux en suspens.

Peter Kent exhorte le Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique à inviter M. Trudeau pour une comparution le 17 ou 18 janvier prochain, soit deux semaines avant le retour normal de la Chambre des communes. M. Kent cherche notamment à savoir qui d’autre se trouvait sur l’île de l’Aga Khan pendant ce voyage effectué du 26 décembre 2016 au 4 janvier 2017. CBC a établi que l’un des invités mystères était John Kerry, alors secrétaire d’État américain.

« On est en droit de se demander quoi d’autre se passait sur cette île », lance M. Kent en entrevue avec Le Devoir. Il veut savoir si la présence de M. Kerry était un hasard. « Était-ce planifié ? Des affaires d’État ont-elles été discutées ? » Le fait que M. Kerry allait perdre son poste quelques jours plus tard avec l’arrivée du gouvernement de Donald Trump ne diminue pas l’importance de l’affaire, selon lui.

Le comité de députés se réunira mardi à Ottawa pour voter la demande d’invitation. Ce comité, comme seulement trois autres à Ottawa, est présidé par un député conservateur, mais ce sont quand même les libéraux qui y détiennent la majorité… et le pouvoir de bloquer l’invitation. Le bureau du premier ministre a refusé de faire des commentaires, indiquant qu’aucun mot d’ordre ne serait donné.

« Les comités parlementaires sont indépendants. Nous respectons leur indépendance et ne présumons d’aucune conclusion des discussions que les membres peuvent avoir entre eux », écrit la porte-parole Chantal Gagnon. Le vice-président libéral du comité, Nathaniel Erskine-Smith, n’était pas disponible vendredi pour faire des commentaires.

Un blâme pour Noël

Tout juste avant Noël, la commissaire sortante aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mary Dawson, a déposé son rapport très attendu à propos du voyage sur l’île privée de l’Aga Khan.

Un tel rapport aurait probablement accaparé les débats au Parlement pendant des jours et fait les manchettes aussi longtemps s’il avait été déposé à un autre moment de l’année. C’est un peu ce déficit de couverture que les conservateurs veulent pallier avec leur initiative, reconnaît M. Kent. Il estime normal que le premier premier ministre de l’histoire à avoir enfreint la Loi sur les conflits d’intérêts rende compte de ses actes publiquement en comité parlementaire. « C’est une conclusion sans précédent ! »

Pendant les 10 mois et demi qu’a duré l’enquête, la commissaire Dawson s’est entretenue à deux reprises avec M. Trudeau, a reçu de la documentation de 14 témoins et a parlé avec deux autres témoins. M. Trudeau a répondu aux questions des journalistes pendant 13 minutes lorsque le rapport a été rendu public. Que pourraient apprendre de plus les élus en l’interrogeant pendant une heure ou deux ?

« On veut savoir si ce gouvernement appuiera nos efforts pour améliorer les règles », explique le député Nathan Cullen, qui siège au comité et appuiera la démarche des conservateurs. M. Cullen veut entendre de la bouche du premier ministre s’il est prêt à refermer les failles de la loi, notamment par l’inclusion de pénalités.

« Je veux aussi savoir la différence entre demander des vacances à 100 000 $ et demander une enveloppe de cash avec 100 000 $ dedans », ajoute M. Cullen. C’est l’épouse de M. Trudeau qui avait sollicité l’Aga Khan pour aller sur son île. M. Cullen a contacté quelques agences de voyages avant de conclure qu’il en coûterait 100 000 $ à un individu pour acheter des vacances similaires pour neuf personnes (les cinq membres de la famille Trudeau étaient accompagnés de deux couples, soit celui du député — aujourd’hui ministre — Seamus O’Regan et celui de la présidente du Parti libéral du Canada, Anna Gainey). M. Cullen demande que M. Trudeau rembourse ce montant aux contribuables.

Le Parti conservateur exige plutôt que M. Trudeau et sa famille remboursent les quelque 215 000 $ qu’a coûté ce voyage au trésor public en frais de sécurité et en déplacement de personnel. Le voyage ayant été jugé inapproprié, ces dépenses n’auraient pas dû être faites, plaide-t-il. M. Cullen n’est pas d’accord. « Il est un peu dangereux de demander au premier ministre de rembourser les coûts de sécurité que sa fonction entraîne. » Cela, plaide-t-il, est hors de son contrôle.

La famille Trudeau a remboursé au gouvernement canadien l’équivalent de ce que coûtent des vols commerciaux entre le Canada et Nassau, soit 4895 $.