Le débat sur les débats télévisés des chefs peut reprendre

Stephen Harper, Gilles Duceppe, Thomas Mulcair et Justin Trudeau lors d’un des débats des dernières élections fédérales.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Stephen Harper, Gilles Duceppe, Thomas Mulcair et Justin Trudeau lors d’un des débats des dernières élections fédérales.

La prochaine élection fédérale n’aura lieu que dans 21 mois, mais les Canadiens seront invités sous peu à soumettre leur avis à propos de l’organisation… des débats des chefs. Il s’agit de réaliser une promesse électorale de Justin Trudeau, même si celle-ci semble déjà avoir du plomb dans l’aile.

En 2015, un débat sur les débats avait déchiré le pays. Le chef conservateur Stephen Harper avait annoncé qu’il ne participerait pas aux débats traditionnels organisés par le consortium des télédiffuseurs. Le chef néodémocrate Thomas Mulcair avait mis son grain de sel en menaçant de ne participer qu’aux joutes où M. Harper serait présent, puis en rendant sa présence conditionnelle à la tenue d’autant de débats en anglais qu’en français.

Au final, une des campagnes électorales les plus longues de l’histoire aura été ponctuée de cinq affrontements à géométrie variable : celui du magazine Maclean’s s’est fait à quatre, sans Gilles Duceppe, ceux du quotidien The Globe and Mail et de l’institut Munk se sont déroulés à trois, sans Elizabeth May, les duels de TVA se sont déroulés à quatre, sans Mme May. Seul le débat du consortium des télédiffuseurs en français, auquel M. Harper a finalement accepté de participer, a réuni les cinq chefs.

Dans leur programme de 2015, les libéraux ont promis de mettre « un terme aux manoeuvres partisanes en confiant l’organisation des débats des chefs à une commission indépendante », mais ils n’ont pas explicité qui composerait cette commission ni quelle serait l’étendue de son mandat. Aussi la ministre responsable des Institutions démocratiques, Karina Gould, effectuera-t-elle en janvier et février une tournée pancanadienne pour recueillir l’avis des experts. Elle lancera aussi une consultation citoyenne en ligne.

Déjà, la conviction du gouvernement semble fléchir. « Je me demande, entre autres, si nous ne devrions pas établir quelque chose d’officieux et de temporaire afin de voir un peu comment cela fonctionnerait avant de passer à une mesure législative qui pourrait couler certains éléments dans le béton », a déclaré la ministre Gould devant un comité parlementaire qui a entrepris fin novembre une étude de son cru sur le sujet. En coulisses, on admet que tout est sur la table, autant une loi qu’un simple consensus entre tous les partis ou un vote à la Chambre des communes.

Le comité a invité les grands partis politiques à lui soumettre un mémoire. Le Parti conservateur a refusé. « Le grand parti qui s’est défilé [à l’élection], c’était le conservateur, et c’est encore lui qui refuse même son mémoire à notre comité, a déploré le néodémocrate David Christopherson. Il faut voir l’automatisme, la répétition. Nous avons ici un parti qui tient à éviter ces débats parce que ça fait son affaire. »

Le Parti vert est le seul à avoir proposé des idées concrètes. Il suggère que, pour faire inviter son chef à un débat, un parti remplisse deux des trois critères suivants : recueillir 4 % d’appui populaire, avoir au moins un député au Parlement, présenter des candidats partout au pays. Le Parti vert propose de sanctionner les partis snobant un débat national en amputant de 20 % le remboursement de dépenses électorales auquel il a droit.

Des avis divergents

Le comité parlementaire a aussi reçu les avis de Radio-Canada, de CTV, de CPAC, de Corus (Global News), de La Presse, de Maclean’s, de HuffPost, de Twitter et de Facebook. Les avis divergent quant à la direction à prendre.

La Presse, Twitter, HuffPost et Maclean’s ont invité les parlementaires à prendre acte de la transformation du paysage médiatique et à ne plus considérer les télédiffuseurs comme les seuls capables de rejoindre un large public.

« Il est temps d’ouvrir le processus pour permettre aux entités médiatiques d’abord numériques de contribuer à la discussion et à la prise de décisions, et d’en élargir la portée », a fait valoir Andree Lau, la rédactrice en chef du HuffPost. Twitter et La Presse ont plaidé pour un libre accès au débat pour diffusion. (Radio-Canada soutient que la production du débat de 2011 lui a coûté 250 000 $, sans compter la perte de revenus publicitaires.)

De l’autre côté, Radio-Canada, CTV et Global News ont tenu à rappeler que le consortium des télédiffuseurs dont ils font partie est né d’une nécessité : celle de ne pas multiplier les demandes de débats aux partis qui n’en sont en général pas très friands.

« Dans le cas du consortium, il s’agit simplement d’un accord ad hoc entre divers médias pour travailler ensemble dans l’intérêt public », a rappelé Troy Reeb. Il a fait subtilement comprendre que, lorsque les médias se lancent dans une surenchère, cela peut mener à des compromissions néfastes. « Nous ne voulons toutefois pas nous lancer dans des batailles avec les autres réseaux pour savoir qui l’obtiendrait cette année ou l’année prochaine. Cela relancerait le processus du va-et-vient auprès des partis pour essayer d’obtenir leur faveur, et personne ne veut revenir à cela. »

Le député conservateur John Nater a reproché aux grands réseaux de ne pas avoir diffusé les trois débats en anglais. Ceux-ci ont répondu qu’ils ne diffusaient que ce pour quoi ils pouvaient se porter garants. M. Nater s’est alors emporté, leur reprochant de mettre en doute la crédibilité de ces organes de presse.

« Ce que j’affirmerai au nom de CBC/Radio-Canada, a répondu Jennifer McGuire, c’est que nous connaissons la nature des discussions qui ont eu lieu dans les négociations en vue de la tenue d’un débat. Nous savons qu’elles impliquaient de choisir ceux qui seront admis à participer au débat. Nous savons qu’elles portaient aussi sur le format, les lieux, les dates, les thèmes du débat. Pour nous, le fait de ne pas participer à ces discussions constitue un problème pour ce qui est d’offrir la mise en ondes. »

Des obligations et des sanctions ?

Aucun média n’a accepté d’emblée une éventuelle obligation de diffusion du débat des chefs. Troy Reeb, de Corus, l’a carrément rejetée. « Pourquoi ne pas ordonner que le débat soit diffusé sur TSN, sur Food Network, sur la myriade d’autres stations en activité ou encore sur Netflix, YouTube ou Facebook ? Où est-ce que cela mène ? […] Je pense que nous serions très réfractaires à une mesure de ce genre. »

Tous ont indiqué que, si une commission des débats devait être instaurée, le choix des thèmes abordés et des questions posées devrait continuer d’être fait par les journalistes, pour que le tout demeure un « exercice journalistique ».

La multiplication des débats en 2015 a mené à une diminution des cotes d’écoute. Selon la ministre Gould, « les débats de 2006, de 2008 et de 2011 ont attiré en moyenne plus de trois millions de téléspectateurs » chacun. En 2015, 1,5 million de personnes ont regardé celui de Maclean’s, presque un million celui de TVA, 780 000 celui du Globe and Mail, 490 000 celui de Munk et 290 000 celui du consortium en français.