Populisme et politique: comment les chefs de partis fédéraux voient l’avenir

Le populisme n’a pas toujours été un vilain mot au Canada, fait remarquer le chef conservateur Andrew Scheer.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le populisme n’a pas toujours été un vilain mot au Canada, fait remarquer le chef conservateur Andrew Scheer.

Un an après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, il n’y a pas que les maisons de sondages et les commentateurs politiques qui continuent à se demander si un bouleversement populiste similaire pourrait se produire au Canada.

Des chefs de partis politiques fédéraux essaient eux aussi de lire dans le marc de café, tentant de voir ce que l’avenir leur réserve.

Le populisme n’a pas toujours été un vilain mot au Canada, fait remarquer d’emblée le chef conservateur Andrew Scheer.

« Parler d’un populiste des Prairies, de la Saskatchewan, il y a 40 ans, cela n’avait pas de connotation péjorative. Il s’agissait de quelqu’un qui se battait pour le peuple et contre les emblèmes du » centre du Canada « comme les banques et les chemins de fer », a expliqué M. Scheer.

« Dans le cycle politique actuel, le populisme a une connotation négative dans certains cercles. »

Le chef conservateur se retrouve à devoir combattre cette connotation, alors que ses adversaires politiques tentent fréquemment de dépeindre les conservateurs comme n’étant qu’à un pas du mouvement populiste de droite qui a porté Donald Trump au pouvoir.

« La gauche, les libéraux, le NPD vont dire que le gouvernement doit faire ceci maintenant et si vous n’êtes pas d’accord avec cela, alors vous ne vous préoccupez pas vraiment de ce problème », dit-il.

« Alors que les conservateurs disent qu’il y a d’autres façons de régler ce problème […] et qu’il faut regarder ces autres options avant d’aller voir le gouvernement. Cela prend un petit peu plus de temps à expliquer, et parfois, si les gens ne vous voient pas avec une réponse émotive, ils pensent que vous n’avez pas le même niveau de passion. »

Un style distinct de « populisme nordique » existe au Canada, laissent croire des sondages menés par Ekos Research et La Presse canadienne. Un populisme qui n’a pas pris racine dans une opposition à l’immigration ou au libre-échange, deux éléments qui ont caractérisé la base électorale de M. Trump.

Le populisme canadien est plutôt lié à une classe moyenne qui rétrécit, qui s’inquiète de son avenir et de celui de ses enfants, et qui a le sentiment que les choses empirent.

Deux Canada qui s’affrontent

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, croit qu’il y a aujourd’hui deux Canada qui s’affrontent : les gens qui vivent dans un monde riche et bien connecté, et les autres.

Les premiers se rangent généralement derrière les conservateurs et les libéraux, soutient-il.

C’est le reste des électeurs que M. Singh tente d’attirer au NPD, en prenant exemple notamment sur le politicien démocrate américain Bernie Sanders. Ce dernier a mené une dure bataille contre Hillary Clinton lors des primaires américaines de 2016, en tirant profit du désir d’une partie de la population qui souhaitait des politiques progressistes plus énergiques.

« J’essaie de construire une politique d’unité et d’amour et de rassembler les gens à un moment où nous avons Trump qui essaie de diviser », explique M. Singh.

« J’essaie de faire quelque chose de similaire à ce que Bernie a fait. Il l’a fait en étant un vieil homme blanc. Je le fais en étant un jeune gars brun. »

Les jeunes étaient d’une importance cruciale pour Bernie Sanders, et ils le sont aussi pour le NPD.

Lors des élections de 2015, le vote chez les Canadiens de 18 à 24 ans a augmenté de 18 points de pourcentage pour atteindre 57,1 %, le plus haut taux depuis qu’Élections Canada a commencé à recenser le taux de vote par âge en 2004. Une étude subséquente effectuée par la firme Abacus a suggéré que parmi eux, 43 % de ceux qui avaient soutenu le NPD en 2011 avaient changé leur vote en 2015 pour les libéraux.

Le cynisme semble s’être installé depuis.

Lors d’une assemblée publique en décembre à l’Université d’Ottawa, M. Singh s’est fait poser plusieurs questions de gens demandant pourquoi les politiciens n’écoutent pas les citoyens, ne se présentent jamais devant eux sauf en période d’élections, semblent ignorer ceux qui refusent de s’aligner avec un parti politique précis — et comment il entendait être différent.

M. Singh souligne que garder les jeunes impliqués en politique fera partie de ses priorités.

« Nous devons reconnaître que nous avions tous beaucoup d’espoir pour beaucoup de choses et que cela n’a pas fonctionné, et que cela fait mal », admet-il.

« Mais ce n’est pas une raison d’abandonner. On ne peut pas abandonner. On peut faire mieux. »

Libre-échange : une nouvelle approche

« Il est toujours possible de faire mieux » était par ailleurs le slogan des libéraux lors de la campagne électorale de 2015, et continuera de guider la direction du gouvernement en 2018 alors qu’il cherche à mettre en oeuvre des politiques qui, insiste-t-il, créera de la croissance économique pour tous.

Cela implique notamment d’adopter une nouvelle approche en matière de libre-échange.

« Les gens ne sentent pas que les échanges commerciaux leur apportent quelque chose. Cela aide les grandes entreprises. Cela peut peut-être fonctionner pour des objectifs politiques, mais cela n’aide pas les gens ordinaires », a affirmé M. Trudeau lors d’une entrevue de fin d’année accordée à l’émission The West Block du réseau télévisé Global.

« Et c’est pourquoi, vous savez, nous avons comme résultat du populisme et du nationalisme. »

Les efforts antipopulistes du gouvernement Trudeau comprennent notamment l’ajout éventuel d’un chapitre sur l’équité entre les sexes et l’environnement dans le traité de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) renégocié avec le Mexique et les États-Unis, ainsi que l’inclusion d’éléments semblables dans une potentielle entente commerciale avec la Chine.

C’est aussi dans une optique antipopuliste que s’inscrit la volonté du gouvernement fédéral d’« ouvrir les portes » du G7 qui aura lieu en juin dans la région de Charlevoix, au Québec. Le gouvernement espère qu’en faisant participer les Canadiens au processus du sommet, ils puissent contribuer à l’élaboration des politiques.

Justin Trudeau va également consacrer les premières semaines de 2018 à une tournée d’assemblées publiques à travers le pays.

« Si vous ne faites pas attention aux gens qui s’inquiètent de ne pas être capables de nourrir leurs enfants, de payer leur loyer et de se construire un meilleur avenir, vous allez vous retrouver avec cette vision négative de la politique, très polarisée, que nous voyons malheureusement en Europe et que nous avons vue un peu dans l’élection au sud de chez nous », a déclaré en décembre le premier ministre à la radio CHOM 97,7 FM.

« Nous voyons beaucoup de frustration et de colère contre un système qui n’inclut pas tout le monde sur le chemin du succès. »

1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 1 janvier 2018 20 h 34

    Faire avec le populisme plutôt que contre


    «Nous voyons beaucoup de frustration et de colère contre un système qui n’inclut pas tout le monde sur le chemin du succès.»

    Ainsi, quand les préoccupations individuelles égoïstes immédiates l’emportent sur la vision d’un bien collectif dont la jouissance des effets bénéfiques doit être différée dans le temps, le volume de la voix du peuple s’élève. Et on sait que les politiciens tolèrent mal le bruit. Quand en plus il nous semble qu’un courant de rectitude politique amène à penser qu’on doit accorder autant d’attention sinon plus aux droits et intérêts des groupes minoritaires sur lesquels on doit veiller pour ne pas qu’ils subissent la tyrannie de la majorité, le populisme voire même les populismes criards et la politique sont appelés à s’unir plus que jamais. Ainsi, l’union de la démocratie et des populismes crée cette tension dialectique qui consiste en ce que la majorité des individus, considérés tous égaux, confie l’exercice du pouvoir à une minorité d’entre eux, appelée élite, dont ils jugent qu’ils ont des compétences supérieures aux leurs pour le faire. On choisit son maître dont on demeure libre de le critiquer sans pour autant qu’il soit obligé de changer d’idée une fois qu’il détient le pouvoir. Au moment de vouloir se faire réélire, le gouvernant jouera le jeu de se soumettre à la volonté populaire tout en sachant qu’il pourra faire à peu près ce qu’il veut une fois élu. Car le gouvernant sait peut-être quelque chose que le peuple ne sait pas, c’est-à-dire que les intérêts égoïstes qui composent la Vox populi Vox Dei sont tellement variés et divergents qu’elle est en fait ingouvernable.

    Marc Therrien