Le Devoir d'histoire: William Lyon Mackenzie contre le «destin canadien»

Pour mieux comprendre l’idéologie «canadian», il faut s’intéresser au personnage de William Lyon Mackenzie, l’«alter ego» de Papineau dans le Haut-Canada, et à son rôle pour l’historiographie canadienne-anglaise.
Photo: John Wycliffe Lowes Foster, Bibliothèque et Archives Canada, Domaine public Pour mieux comprendre l’idéologie «canadian», il faut s’intéresser au personnage de William Lyon Mackenzie, l’«alter ego» de Papineau dans le Haut-Canada, et à son rôle pour l’historiographie canadienne-anglaise.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Il y a 180 ans eurent lieu des rébellions manquées qui scellèrent l’union des provinces du Haut et du Bas-Canada. Comment penser ce moment fondateur qui précèderait les véritables naissances du pays en 1867 et en 1917 ?

L’historien Allan Greer notait que les historiens canadiens-anglais « n’aimaient pas beaucoup les rébellions » de 1837-1838 et que leur récit des événements, « souvent vague à l’extrême », présentait l’épisode comme une « anomalie nécessaire » de l’histoire canadienne, « le triste sort des insurgés servant à valider un pattern plus large, en plus d’offrir aux Canadiens de puissantes leçons morales et politiques ».

Photo: Maurice Couillard Simon Couillard est doctorant en études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Si Greer s’en désolait, ces récits ouvrent toutefois une fenêtre sur l’idéologie canadian. Pour mieux la comprendre, il faut s’intéresser au personnage de William Lyon Mackenzie, l’« alter ego » de Papineau dans le Haut-Canada, et à son rôle pour l’historiographie canadienne-anglaise.

D’une part, Mackenzie incarne une ambiguïté : comment concilier la loyauté envers l’Empire et la fidélité aux principes démocratiques et libéraux qui caractérisent censément les gens d’origine britannique ? D’autre part, la réhabilitation du personnage sous le règne de son petit-fils Mackenzie King (premier ministre du Canada entre 1935 et 1948) par la nouvelle génération des professionnels de l’histoire témoigne d’une plasticité susceptible de convenir aux impératifs changeants de l’idéologie.

L’agitateur

Mackenzie combine tour à tour les traits de l’irlandicité, de la britannicité, de l’écossité et de l’américanité, sans perdre ce qui fait l’essentiel de sa cohérence d’un récit à l’autre. Du « little man » décrit par John Mercier McMullen, premier véritable historien national au Canada anglais, il deviendra « a crusader », « a man to who Canada owes much » moins d’un siècle plus tard, chez Arthur Lower.

Chez McMullen (1855) d’abord, les rébellions sont envisagées dans le prisme juridique et policier inspiré par la rébellion irlandaise de 1798. Les leaders patriotes sont rangés dans la même catégorie que les Smith O’Brian et John Mitchell. Comme ces derniers, Mackenzie est un « agitator » — l’usage de ce terme prend une connotation négative avec les événements de 1798.

Mackenzie est « malicieux et malfaisant ». Lui et ceux qui l’ont suivi appartiennent à l’« école extrémiste » de la politique, là où d’autres appartiennent à l’« école modérée ». Ces schèmes sont à peine modifiés dans la synthèse de John Bourinot (1900), même si, dans ce cas, la condamnation de Mackenzie s’atténue. Ce dernier recourt aux « mesures extrêmes », mais l’auteur le considère néanmoins comme « profondément empreint de l’esprit du libéralisme politique ».

Mackenzie n’est plus l’outsider que décrivait McMullen. Son problème est qu’il « manque cruellement de jugement et de bon sens lorsque ses sentiments sont excités ». Il est victime de ses « impulsions passionnelles » et de son « tempérament controversé ». Il s’emporte et se laisse manipuler. Dans ce narratif, l’agitateur, c’est d’abord Papineau, même si, une fois ce dernier hors du coup, « on ne trouve aucune circonstance atténuante pour sa folle conduite ».

Dans The Canadians. The Story of a People (1938), George M. Wrong décrit un Mackenzie moins « libéral » que « radical » : « Il était en phase avec les dirigeants radicaux de l’époque, et surtout avec Joseph Hume et J. A. Roebuck, tous deux députés au Parlement [britannique]. » Mackenzie est « empreint de radicalisme ». Wrong le compare à John Wilkes, le controversé maire de Londres, banni lui aussi du Parlement 70 ans plus tôt. Exit l’Irlandais ? « Il était un agitateur, il trouvait du mal en abondance auquel s’attaquer », mais c’est son « écossité » qui le définit : le « zèle incandescent », son « esprit ardent », l’« esprit d’un martyr ». Un feu intérieur le rend « furieux », « émotionnel » et « excessif », et explique qu’il soit rongé par les « griefs ». Après sa rencontre avec Papineau, un « agitateur irréfléchi », Mackenzie devient « à demi fou ».

D’un narratif à l’autre, que Mackenzie accède à la britannicité (qui fonde sa légitimité d’acteur dans l’histoire canadienne), par son libéralisme (Bourinot), puis par son radicalisme (Wrong), mais aussi dans la mesure où sa révolte contre l’Empire s’explique, à terme, moins par la « petitesse » que par la folie. Son agitation, d’abord associée à la malice et à la malfaisance, s’explique ultimement par son tempérament, colérique et irrationnel chez Bourinot, « écossais » chez Wrong. Par ailleurs, si la perspective d’ensemble demeure fondamentalement celle de l’Empire, elle tend à passer du juridico-policier au domaine moral, au culte évangélique de la modération qui prend son essor dans la Grande-Bretagne au XIXe siècle. Avec Bourinot et Wrong, l’« extrémisme » de Mackenzie devient intempérance.

L’Américain

Dans l’historiographie ultérieure, la perspective est moins celle de la dynamique entre l’Empire et ses dissidents que celle de la différence entre le modèle britannique/canadien (modération, constitutionnalisme absolu, prudence, rejet de l’extrémisme et de la violence) et le modèle américain/républicain (excitation, révolution, violence, radicalisme).

La manifestation la plus notoire de ce changement se trouve dans l’interprétation du radicalisme de Mackenzie, qui ne sera plus principalement d’inspiration anglaise ou écossaise, mais dont les racines seront désormais américaines (Jefferson, Jackson). Le personnage conserve son caractère impétueux et son feu intérieur, mais ces traits sont dorénavant associés au frontiersman américain qu’il est censé incarner.

Dans la synthèse de Donald Creighton (1944), Mackenzie est animé d’une « ferveur puritaine » (d’écossaise, la fièvre devient américaine). « Émotionnel, loquace, violemment querelleur », il est néanmoins « le seul théoricien sérieux de la révolution sociale et politique dans les Canadas ». Ses idées, il les emprunte « aux théories de John Locke et de Thomas Jefferson », il étudie « les pratiques des gouvernements américains ». « Plus lettré que la plupart de ses contemporains et […] intensément intéressé aux principes premiers », Mackenzie est un homme exceptionnel, et c’est pourquoi son échec entraînera avec lui la possibilité de l’implantation du modèle américain au Canada.

Ce portrait constituait une petite révolution. Dans Colony to Nation (1946), Arthur Lower tend à rétablir la continuité perdue : « Dans le Haut-Canada, les deux courants de pensée, le radicalisme anglais et la démocratie américaine, se sont unis en Mackenzie. » Le personnage demeure « l’Écossais instable » animé d’un « esprit de justice brûlant ». Malgré les déboires des réformistes dans les années 1830, « sa capacité à trouver du carburant pour le feu était inépuisable ». Il maintenait les querelles avec « sa parole tranchante et sa plume encore plus tranchante », mais « il se battait pour l’homme ordinaire, pour la majorité, pour la démocratie et contre les privilèges ».

Si Mackenzie échoue, il faut y voir plus largement les raisons qui expliquent son intégrité fiévreuse : « Le presbytérianisme américain était un calvinisme érodé par les forces de la frontière, au point de ressembler au méthodisme : il mettait en avant les éléments familiers à la frontière, les hymnes vigoureux, le revivalisme et d’autres formes d’émotionalisme. »

Presbytérianisme

« Jusqu’à la rébellion de 1837, le presbytérianisme américain demeurait la principale dénomination dans le Haut-Canada, mais après 1840, l’immigration écossaise et irlandaise a altéré la situation […]. Le presbytérianisme écossais a apporté les qualités auxquelles le calvinisme a été associé partout, les qualités qui construisent les carrières, la stabilité, la sobriété, l’efficacité, la fiabilité, l’humilité, la capacité à dissimuler ses émotions, la droiture du Canadien moyen, sa prudence […] », etc. L’échec de Mackenzie était donc non seulement celui de l’implantation d’une « démocratie jacksonnienne » obéissant à une « logique de la frontier democracy », mais il signalait plus fondamentalement la fin d’une certaine « américanité » de la société canadienne dans sa composante religieuse (capitale, pour Lower).

Dans les plus récentes synthèses, la défaite des patriotes est toujours présentée comme le refus du mode d’être américain : la population canadienne « préfère » le gouvernement responsable au Conseil législatif élu, son tempérament sobre est à l’opposé de l’enthousiasme américain. Mackenzie, toujours fièvre et feu, est redevenu un personnage négatif, dans la mesure où Papineau et lui, par leur « comportement extrême » font obstacle au « processus normal de démocratisation » entamé à la suite de la guerre de 1812. Variations sur un même thème, donc. On peut ainsi retracer le fil d’un récit national dont les historiens canadiens-anglais ont su maintenir la cohérence à travers les époques. Et il faut voir que l’idéologie qui en assure l’intelligibilité a des résonances ailleurs dans le monde.

L’année dernière, la République irlandaise commémorait le centenaire de l’Insurrection de Pâques. Pour les uns, dont l’historien James Heartfield, le soulèvement fut un acte juste et héroïque, une inspiration pour tous les peuples qui ont lutté contre la tyrannie des empires. Pour les autres, dont l’ancien Taoiseach Bruton, l’Insurrection traduisait une approche non constitutionnelle, violente, radicale, et surtout inutile puisque le Home Rule, un compromis acceptable, était à portée de main. Qui a raison ? On peut au moins affirmer qu’il y a un problème avec la position du Taoiseach, à savoir que le compromis, s’il fut acceptable, y apparaît néanmoins comme une virtualité… plus crédible, peut-être, que la démocratie dans les Canadas en 1837.

 

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