Le Canada, un médiateur pour apaiser la Corée du Nord?

Les tensions entre la Corée du Nord et les États-Unis ont atteint un niveau supérieur la semaine passée.
Photo: Kim Won-Jin Agence France-Presse Les tensions entre la Corée du Nord et les États-Unis ont atteint un niveau supérieur la semaine passée.

Discret sur l’escalade des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord ces derniers mois, le Canada veut désormais jouer un rôle pour mettre un terme au conflit et sera l’hôte d’une rencontre internationale début 2018. Ottawa peut-il vraiment avoir un impact ?

« [Kim Jong-un et Donald Trump] sont comme deux enfants fâchés dans une cour de récréation. On ne les laisse pas entre eux, on envoie un intermédiaire respecté pour négocier la réconciliation », explique Jean-François Bélanger, chercheur au Centre d’études sur la paix et la sécurité internationale de l’Université McGill, qui estime que le Canada est capable de jouer ce rôle.

Les tensions ont atteint un niveau supérieur la semaine passée. Après deux mois sans essai, la Corée du Nord a tiré un missile balistique d’une portée inédite mardi soir.

« Acte dangereux », « menace directe pour le monde » : la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a vivement critiqué ce nouvel essai, tout en annonçant que le « Canada a un rôle à jouer » en tant que « pays pacifique ».

De concert avec les États-Unis, le pays organisera une rencontre internationale — la date reste inconnue — avec les ministres des Affaires étrangères des pays impliqués dans la guerre de Corée et des acteurs importants de la région asiatique. Une occasion de mettre de nouvelles propositions non militaires sur la table.

[Kim Jong-un et Donald Trump] sont comme deux enfants fâchés dans une cour de récréation. On ne les laisse pas entre eux, on envoie un intermédiaire respecté pour négocier la réconciliation.

Du côté américain, le tir de Pyongyang a jeté un froid puisqu’il a démontré la capacité du régime à frapper partout aux États-Unis — et de fait même au Canada —, déjouant les pronostics du président Trump. Ce dernier a assuré qu’il allait « s’occuper de la situation » et a appelé à de nouvelles sanctions économiques.

Devant le Conseil de sécurité des Nations unies réuni d’urgence mercredi, l’ambassadrice américaine, Nikki Haley, a affirmé que, si d’autres gestes d’« agression » entraînent la guerre, « le régime de la Corée du Nord sera totalement détruit ».

Le Canada, un médiateur ?

Si l’heure n’est pas encore au calcul de scénarios catastrophes, Jean-François Bélanger accueille favorablement l’initiative du Canada, « un État pacifique à qui Pyongyang et Washington peuvent faire confiance ».

Le politologue de l’École nationale d'Administration publique (ENAP) Stéphane Roussel n’est pas de cet avis. « C’est quoi, la légitimité du Canada aux yeux de la Corée du Nord ? Je doute que [Justin Trudeau] réussisse à faire s’asseoir les deux dirigeants pour discuter d’une solution. […] Il peine déjà à se faire entendre du président américain dans les négociations de l’ALENA. »

« Il n’a pas de levier, pas d’armée sur place, pas de ressources économiques consacrées à la Corée du Nord : avec quoi on négocie ? » renchérit le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal, Charles-Philippe David. Il craint qu’un sommet peu concluant ne donne à Donald Trump une justification à son attitude belliqueuse envers son adversaire nord-coréen.

MM. Roussel et David estiment que le gouvernement canadien cherche surtout à retrouver sa place sur la scène internationale, et peut-être même un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Le plan présenté par Ottawa à la mi-novembre sur les missions de paix des Nations unies a déçu de nombreux acteurs et observateurs, ne précisant pas dans quels pays ni de quelle façon les effectifs seraient déployés. « [Justin Trudeau] a bien dû voir que ça n’avait impressionné personne, il se rattrape », croit M. David.

Sceptique, M. Roussel estime qu’il peut quand même faire avancer les discussions. « Il lui reste le pouvoir de l’imagination. Je ne parle pas de licorne magique, mais du fait qu’un médiateur, c’est celui qui propose de nouvelles solutions novatrices et audacieuses ».

Un travail que le Canada ne pourra effectuer seul, d’après le politologue. « Ça va prendre d’autres États médiateurs qui ont du poids sur la Corée du Nord, comme la Chine ou la Russie. »

Changer de stratégie 

Mais les deux puissances ont critiqué l’appel à de nouvelles sanctions. Moscou et Pékin suggèrent plutôt une suspension des essais de missiles de Pyongyang en échange d’un arrêt des exercices militaires des États-Unis et de la Corée du Sud dans le secteur. Une proposition rejetée par le gouvernement américain.

Pour Charles-Philippe David, il faut accepter que « la Corée du Nord est et sera une puissance militaire et nucléaire », plutôt que de rêver à son désarmement.

« On pourrait négocier le nombre de missiles balistiques que le pays peut posséder, le type de bombe autorisé », propose M. Bélanger, de l’Université McGill. Il espère que la rencontre début 2018 mettra de côté la stratégie des sanctions économiques qui a depuis longtemps atteint ses limites.


Une menace préoccupante

Le missile balistique lancé par Pyongyang aurait parcouru 950 km et atteint une altitude de 4475 km, d’après l’armée nord-coréenne. Sa trajectoire verticale en cloche suggère plutôt une portée de 13 000 km, suffisante pour frapper les États-Unis, d’après des spécialistes.

Mais Kim Jung-un n’est pas prêt à frapper le pays dès demain, selon le docteur en génie nucléaire et professeur à l’Université de Sherbrooke, Marcel Lacroix. « Ce missile interbalistique peut être équipé d’une tête nucléaire, l’arme atomique développée au pays est suffisamment légère. Encore faut-il que le missile tombe à l’endroit prévu, et on n’en est pas encore là », prévient M. Lacroix.

Dans un tel scénario, la capacité de la première puissance mondiale à détecter et à intercepter une telle arme n’est pas assurée, croit Guy Marleau, professeur à la Polytechnique de Montréal et membre du Groupe d'analyse nucléaire. « Les tests des Américains datent de la guerre en Irak, sur des missiles d’une moins longue portée et surtout moins puissants », fait-il remarquer.
4 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 4 décembre 2017 06 h 52

    Le but de Trump: faire vendre des armes. Rien de plus

    La guerre verbale entre la Corée du Nord et les États-Unis dure depuis avril 2017.

    À l’époque, Trump prétendant que des navires de guerre américains se dirigeant vers la Corée, ce qui n’était qu’un bluff.

    Plutôt que d’abattre les missiles coréens et ainsi empêcher la Corée du Nord de développer son expertise balistique, les États-Unis laissent faire. Leur but est que la dangerosité (réelle) de la Corée du Nord incitent le Japon et la Corée du Sud à acheter de l’armement américain.

    Dans le texte « Les États-Unis et la Corée du Nord », j’écrivais :

    « Tout comme leur appui aux Talibans en Afghanistan avant les attentats de New York, les États-Unis ont choisi de laisser la Corée du Nord acquérir des technologies de plus en plus menaçantes.

    Ce laisser-faire est un pari. Le pari que les dirigeants américains pourront y mettre fin quand bon leur semblera.

    Si le président américain se préparait vraiment à la guerre, les États-Unis déplaceraient une colossale armada vers cette partie du monde.

    Mais depuis sept mois, seuls les redoutables gazouillis présidentiels frappent sans relâche la Corée du Nord. Quand, épuisée, finira-t-elle par capituler ? »

    • Pierre Fortin - Abonné 4 décembre 2017 12 h 45

      Une hypothèse, comme ça.

      Sur quoi se fonde réellement la menace que représente la Corée du Nord ? La démonstration qu'elle dispose désormais de la bombe et de vecteurs de portée intercontinentale est la meilleure assurance de Pyongyang contre les visées agressives US. C'est du moins la prétention, au demeurant parfaitement rationnelle, de Kim Jong-un. Qui peut croire qu'il serait assez fou pour déclencher un conflit qui l'anéantirait à coup sûr ?

      Par ailleurs, comment les USA justifieraient-ils leur présence massive en Asie du Sud-Est s'ils procédaient à la neutralisation complète de la Corée du Nord ? La menace coréenne, fictive ou réelle et qu'on a tout intérêt à gonfler, est bien utile. Elle est le prétexte parfait pour les USA qui peuvent ainsi justifier une présence imposante dans cette région du monde.

      Au carrefour de la Russie, de la Chine et du Japon, les USA ne peuvent pas, sans nuire à leurs intérêts nationaux, s'absenter de cette région qui devient de plus en plus le pôle économique dominant sur la planète. Mais s'ils ne disposaient plus de la menace coréenne, quelle serait la raison de leur présence envahissante en Mer de Chine ? Devraient-ils alors inventer une nouvelle menace chinoise, russe ou japonaise pour y demeurer ?

      Il est difficile de croire que les USA peuvent se priver de l'épouvantail coréen qui leur permet de jouer les gendarmes dans cette région du monde. Kim Jong-un semble l'avoir bien compris et savoir que le président Trump est coincé avec sa rhétorique guerrière qui le mène tout droit dans un cul-de-sac.

  • Michel Lebel - Abonné 4 décembre 2017 10 h 22

    Un peu de sérieux!


    Vraiment! Qui peut entrevoir Justin Trudeau comme médiateur international? C'est pas sérieux!

    M.L.

  • Pierre Fortin - Abonné 4 décembre 2017 13 h 40

    Le Canada serait-il un médiateur crédible ?


    Il est loin le temps de Lester B. Pearson et des casques bleus qui ont fait la réputation enviée d'un Canada défenseur de la paix dans le monde. Le Canada a depuis perdu sa virginité — ainsi que son siège au Conseil de sécurité de l'ONU – en prenant parti dans le conflit israélo-palestinien malgré les abus commis, en bombardant illégalement la Libye, en intervenant en Ukraine pour défendre un gouvernement illégitime, bref, en s'alignant le plus souvent sur la politique étrangère US. Qui peut croire que le Canada puisse être vraiment neutre dans l'affrontement US – Corée du Nord ?

    Pour jouer les médiateurs, il faut d'abord se faire accepter comme interlocuteur valable par les deux parties. Qui peut croire que Kim Jong-un puisse faire confiance à l'un des plus proches partenaires des USA, son pire ennemi, lorsque les enjeux sont aussi élevés ?