Le retour des Casques bleus canadiens attendra

En août 2016, Justin Trudeau avait promis 600 soldats et 150 policiers dans une ou deux missions de paix de l’ONU.
Photo: Guillaume Bourgault-Côté Le Devoir En août 2016, Justin Trudeau avait promis 600 soldats et 150 policiers dans une ou deux missions de paix de l’ONU.

Les Nations unies et la communauté internationale attendaient depuis plus d’un an que Justin Trudeau précise à quelles missions de paix le Canada se joindrait. La réponse viendra… dans encore plusieurs mois. Car bien que le premier ministre leur ait promis hélicoptères, avions, formation et une équipe d’intervention d’urgence de 200 soldats, les détails, eux, se font toujours attendre. Ottawa n’a pas encore déterminé dans quels pays et de quelle façon il déploiera ces effectifs.

« La nature des conflits a changé. Les besoins des opérations de paix aussi », a fait valoir le premier ministre, devant la conférence internationale qui réunissait les représentants de 70 gouvernements à Vancouver pour les convaincre de contribuer davantage aux opérations de paix de l’ONU. Ce changement de contexte, c’est ce qui explique la promesse ajustée de Justin Trudeau à l’endroit des Nations unies. « Le Canada est prêt à aider à mener la charge. Afin de repenser de quelle façon on s’engage, et non plus seulement dans quel pays on s’engage », a-t-il lancé dans son discours à ses invités.

S’il promettait en août 2016 de déployer jusqu’à 600 soldats et 150 policiers dans une ou deux missions de paix de l’ONU, Justin Trudeau compte maintenant répartir ces forces au sein de divers engagements plus ciblés. « C’est vrai que c’est moins clair que de dire qu’on va envoyer tout le monde dans un pays », a-t-il consenti aux journalistes qui lui demandaient si l’ONU ne serait pas déçue de ce changement de cap. « Mais l’ONU a été très claire, a-t-il insisté. C’est ce genre d’engagements qui les aide le plus. »

Le Canada offrira donc aux missions de paix onusiennes le soutien d’avions ou d’hélicoptères qui pourront transporter du personnel et de l’équipement pendant au maximum un an. M. Trudeau a notamment annoncé mercredi l’envoi probable d’une équipe en Ouganda, où l’ONU compte une base régionale qui assure ses opérations de paix africaines. Le déploiement pourrait compter jusqu’à quatre hélicoptères armés et deux hélicoptères utilitaires. Le gouvernement n’a cependant pas précisé vers quel pays ces appareils pourraient ensuite se diriger.

L’ONU pourra en outre faire appel à une force d’intervention rapide d’environ 200 soldats canadiens, pour l’aider à gérer une crise ou une situation d’urgence. Là encore, Ottawa n’a pas su indiquer dans quelles régions l’équipe pourrait être déployée. Le gouvernement étudiera les demandes de l’ONU, verra comment il peut y répondre, et soumettra ses scénarios possibles au premier ministre pour approbation. Un processus qui prendra, pour chaque déploiement, de six à neuf mois, consent-on.

« Il semble y avoir encore beaucoup à faire, alors qu’il a fallu deux ans pour en arriver à l’annonce d’aujourd’hui », s’est étonné David Perry, analyste en défense à l’Institut canadien des affaires mondiales.

Le gouvernement a plaidé mercredi qu’il avait pris le temps d’évaluer la meilleure façon d’intervenir. « Ça ne tient pas la route. Parce qu’on connaît les besoins exacts de l’ONU depuis un an et demi », a rétorqué Jocelyn Coulon. Le chercheur au CERIUM et ancien conseiller du gouvernement Trudeau en matière d’affaires étrangères déplore « un faux retour des Casques bleus canadiens ».

Les Nations unies ont effectivement besoin d’équipement — au Mali notamment —, mais ce genre de soutien n’exclut pas pour autant un déploiement de troupes sur le terrain, note David Perry.

Le gouvernement canadien promet en outre d’offrir de la formation aux Casques bleus de pays alliés et de déployer quelques dizaines de conseillers de formation dans un ou deux pays, où ils entraîneront les troupes de maintien de la paix avant et possiblement pendant leur mission. Les annonces précises viendront aussi plus tard.

Des projets dans 20 ans ?

Justin Trudeau souhaite par ailleurs faire une priorité du recrutement des femmes au sein des Casques bleus. Son gouvernement versera 6 millions pour aider un ou deux pays qui contribuent aux opérations de paix de l’ONU à recruter et à entraîner davantage de femmes dans leurs rangs. Le Canada aidera aussi les missions à faire une plus grande place aux femmes.

La délégation canadienne a en outre fait adopter une déclaration de Vancouver, en vertu de laquelle une cinquantaine de signataires s’engagent à mieux s’outiller pour composer avec le phénomène des enfants-soldats.

« Ce sont de bonnes idées. Mais pas très concrètes », observe David Perry. « Ce sont des programmes qui vont mettre 10, 20, 30 ans à se concrétiser », craint à son tour Jocelyn Coulon.

Car dans le cas du recrutement des femmes au sein des Casques bleus, l’ONU s’était donné l’objectif il y a deux ans de doubler leur nombre d’ici 2020. Au rythme actuel, il faudra plutôt 37 ans, s’est désolé le premier ministre Trudeau. Le Canada créera en outre un fonds, auquel il consacrera 15 millions, pour encourager les pays à déployer davantage de femmes.

Ces dernières ne représentent que 4,4 % du personnel des missions onusiennes — 3,7 % des militaires déployés, 9,8 % des policiers. « C’est un objectif très difficile — quoique louable — à atteindre. Il est loin d’être garanti que nous arriverons à réussir avec succès ce qu’on a promis aujourd’hui », a prévenu David Perry. Les femmes représentent 15 % des forces canadiennes, mais environ 2 % seulement des forces d’infanterie qui font généralement partie des opérations de paix, souligne l’expert.

Si le Canada traîne la patte, il sera d’autant plus difficile de convaincre des pays comme le Pakistan, le Bangladesh, l’Inde et le Népal, qui fournissent 40 % des forces des missions de paix de l’ONU, prévient Jocelyn Coulon. « C’est toute une culture, des mentalités qu’il faut changer. Ça va prendre des décennies avant qu’on y arrive. Or, le maintien de la paix, ce sont des opérations immédiates qui ont besoin d’un appui immédiat. »

L’opposition déçue

Le constat était unanime chez les partis d’opposition : l’annonce de Justin Trudeau n’est rien de plus qu’une « promesse brisée »,ont-ils tour à tour martelé.

La néodémocrate Hélène Laverdière déplore que, un an après la promesse d’un retour des Casques bleus canadiens, « on se retrouve avec des promesses plus petites ». La députée craint que l’ONU et les alliés ne soient déçus, eux qui reprochaient déjà à Ottawa derrière des portes closes de trop tarder à se commettre. La réaction à l’annonce de mercredi ne serait pas bonne, selon Jocelyn Coulon.

De l’avis du conservateur Pierre Paul-Hus, les libéraux se retrouvent à faire ce que le Canada faisait déjà en s’impliquant dans divers efforts de maintien de la paix.Le bloquiste Michel Boudrias s’inquiète que les Nations unies envoient les troupes canadiennes en terrain dangereux, et ce, sans que le Parlement soit consulté.

7 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 15 novembre 2017 14 h 01

    Ça prend beaucoup de temps!

    Diable que cela prend du temps à accoucher d'une politique. Comme ça prend du temps pour acheter des nouveaux avions de chasse ou pour équiper nos sous-marins ou construire des nouveaux brise-glaces! Pas de presse, vraiment pas de presse! Tel est le Canada!

    M.L.

    • Pierre Robineault - Abonné 16 novembre 2017 09 h 53

      En effet. Mais dans ce cas-ci, peut-être que Trudeau s'est réservé une petite gêne de peur que son image de premier ministre multiculturel unique au monde soit écorchée par la participation de son armée en différents pays.
      Ah si au moins un certain Bernier avait été au poste, il se serait fait un grand plaisir d'aller redistribuer des caisses de Jos Louis.

  • Serge Picard - Abonné 15 novembre 2017 17 h 32

    Canada de Justin Trudeau est le 2e vendeur d'armements

    "Pas de mission de paix spécifique pour les soldats canadiens offerts à l'ONU"
    La vérité c'est que le Canada de Justin Trudeau est le 2e vendeur d'armements militaires au Moyen Orient il serait gênante sa part de parler de mission de paix en ce moment.

    • Francois Drolet - Abonné 16 novembre 2017 09 h 44

      Le 2e vraiment ? Tes sources ?

  • Francois Drolet - Abonné 16 novembre 2017 09 h 56

    De la prestidigitation

    Toute la rhétorique de Justin Trudeau en matière de défense et de participation à l'ONU c'est de la poudre aux yeux. Pas de nouveaux avions de chasse. Pas de sous-marins modernes. Pas de destroyers. Pas de chars modernes. Aucun brise-glace moderne. Pas de leadership en politique extérieure. Ce que notre premier ministre sait faire le mieux, c'est des selfies; ce qui est à la portée d'un enfant de 10 ans. Je ne suis pas militariste, mais je sais qu'un pays avec une faible politique militaire, c'est un pays vulnérable et/ou soumis aux politiques militaires étrangères.

  • Serge Lamarche - Abonné 16 novembre 2017 15 h 42

    Dépenses militaires, du gaspillage

    Le fait est que presque toutes les dépenses militaires sont du pur gaspillage. Les militaires d'autres pays s'imaginent avoir plus de pouvoir par la guerre mais ne font aussi que du gaspillage (de ressources humaines et des installations). Puis militaires contre militaires, c'est pire encore, du désastre.
    Les militaires et la police, c'est pareil. C'est bon d'en avoir mais moins on en a besoin, mieux c'est. La paix et l'absence de crimes ne sont pas du travail de gens armés qui tuent, détruisent ou emprisonnent.

  • Michaël Lessard - Abonné 16 novembre 2017 16 h 34

    Intérêt politique derrière (OTAN)

    L'OTAN aime avoir le pouvoir politique de déterminer quand intervenir, selon les intérêts de certains pays évidemment. L'OTAN et l'ONU n'avaient pas la même vision de comment et quand intervenir. Depuis, l'OTAN est le bras armé d'une petite partie du monde et l'ONU est plutôt obligé de suivre. Ce faisant, l'ONU est affaiblie. Elle peut difficilement agir sans l'OTAN.

    En fait, lors du conflit entre la Serbie et le Kosovo, l'OTAN avait décidé d'attaquer peu importe l'opinion des diplomates européens et peu importe l'ONU. C'était un précédent grave (attaquer sans une résolution de l'ONU), mais les politicien.nes (et même bien des professeur.es) occidentalistes canadiens n'y voyaient évidemment aucun problème. En Europe, plusieurs étaient en colère et mençaient de créer une organisation militaire européenne hors de l'OTAN, mais l'idée a disparue rapidement.

    L'élite canadienne, dont probablement l'armée, appuie l'OTAN et continue cette politique de rendre l'ONU dépendante de l'OTAN. Grosso modo, les pays plus riches du monde décident donc quels conflits ou crises et quelles populations « valent la peine » (intérêts).