Romeo Saganash combat le bilinguisme à la canadienne

Le député Romeo Saganash propose que toutes les langues autochtones parlées au Canada soient déclarées officielles.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le député Romeo Saganash propose que toutes les langues autochtones parlées au Canada soient déclarées officielles.

Le Nouveau Parti démocratique milite depuis des années pour imposer la nomination de juges bilingues à la Cour suprême du Canada. Mais l’idée ne fait pas consensus au sein même du caucus de députés. Parmi les opposants se trouve le Québécois Romeo Saganash, qui considère le bilinguisme anglais-français comme un symbole colonial à combattre.

L’opposition de M. Saganash au projet de loi C-203 de son collègue François Choquette s’appuie sur deux arguments : l’exclusion et le colonialisme. En imposant la maîtrise de l’anglais et du français pour accéder au plus haut tribunal du pays, on barre potentiellement le chemin à de « brillants » juristes, notamment autochtones. Mais surtout, fait-il valoir, on officialise une vision du bilinguisme qui écarte toutes les langues autochtones.

« La capacité de parler plusieurs langues, c’est bien, il y a du mérite là-dedans, mais avec ce projet de loi, on ne parle que de l’anglais et du français. Pourquoi ne parle-t-on pas des langues autochtones, qui existent depuis 5000, 7000, 10 0000 ans ? a lancé M. Saganash au cours d’une entrevue avec Le Devoir. On perpétue avec ce projet de loi le colonialisme. »

M. Saganash soutient que « tous les autochtones au pays parlent l’une ou l’autre des langues officielles du Canada, l’anglais ou le français. Exclure cette partie de la population de la possibilité de siéger à la Cour suprême m’a toujours paru inacceptable. » Quand on lui dit que c’est parce que seuls l’anglais et le français sont reconnus comme langues officielles, il rétorque qu’il s’agit d’un « argument colonialiste ». « Il faut repenser notre État en fonction du fait que ce ne sont pas juste les Anglais et les Français qui vivent ici. Il y avait des gens avant. C’est ça que je veux dire quand je parle de perpétuer le colonialisme avec le projet de loi de François Choquette. »

Le projet de loi C-203 stipulait que, pour être nommé à la Cour suprême du Canada, un juge doit comprendre l’anglais et le français « sans l’aide d’un interprète ». Il a été défait il y a deux semaines lors d’un vote à la Chambre des communes. Étonnamment, 14 des 44 députés néodémocrates ont raté le vote. Dix d’entre eux étaient absents, mais les quatre autres (M. Saganash, Georgina Jolibois, Don Davies et Jenny Kwan) étaient présents pour le vote précédent et le vote suivant, ce qui tend à indiquer qu’ils n’ont pas voulu se prononcer publiquement.

M. Saganash le confirme. « Certains députés sont sortis, dont moi, Georgina, Don, etc. […] J’ai préféré l’absence à l’abstention. » Mme Jolibois est elle aussi autochtone. Elle a catégoriquement refusé de parler au Devoir. Interceptée une première fois, elle a invoqué un manque de temps. La seconde fois, elle a demandé qu’on appelle d’abord son bureau. Après quatre messages laissés en vain en autant de jours, Le Devoir l’a interceptée une troisième fois. Elle a refusé de parler puis s’est réfugiée dans le hall de la Chambre des communes pour en ressortir accompagnée d’une attachée de presse.

Jenny Kwan a elle aussi refusé à trois reprises d’indiquer ce qu’elle pensait du projet de loi de son collègue. Elle a fini par crier qu’elle « appuie la politique du parti »… tout en refusant d’indiquer quelle était cette politique. Don Davies s’est contenté de dire qu’« il y a un consensus dans ce pays que les juges de la Cour suprême devraient être bilingues », sans dire s’il souscrivait à ce consensus. Mme Kwan et M. Davies ont tous deux expliqué leur absence à ce seul vote par le fait qu’ils ont dû sortir de la Chambre pour régler une affaire pressante de commettant.

Parmi ceux qui ont raté tous les votes ce soir-là, on compte Randall Garrison. Lui aussi a refusé de dire ce qu’il pensait du projet de loi, se bornant à répéter : « J’ai raté le vote. C’est tout ce que je vais dire. » Une autre des 10 personnes absentes, Sheila Malcolmson, a indiqué qu’elle a au départ craint que C-203 « érige un obstacle à la nomination de juges autochtones », mais qu’elle a été rassurée par divers témoignages que tel ne serait pas le cas. Elle aurait voté pour le projet de loi si elle avait été là, assure-t-elle.

Dans la même veine, le député libéral autochtone Robert-Falcon Ouellet a voté pour C-203. Il dit avoir entendu l’argument autochtone contre ce projet de loi, mais il n’y adhère pas. « Je suis la preuve qu’il est possible d’apprendre une troisième langue à l’âge adulte », dit celui qui parle couramment l’anglais, le français et le cri.

La fonction publique aussi

Le malaise de M. Saganash envers le bilinguisme tel que défini au Canada dépasse largement le cadre de la Cour suprême. Il y voit aussi un problème lorsqu’il est appliqué, par exemple, à la fonction publique du Canada.

« Le bilinguisme dans la conception de la fonction publique exclut le fait que tu parles anglais et mohawk. Ce n’est pas considéré comme du bilinguisme. C’est ça, mon problème. C’est juste anglais et français. Si le fonctionnaire au ministère du Transport parle l’anglais et le cri et un peu d’innu […], pourquoi on l’exclut de cette possibilité d’avoir un salaire plus élevé alors que la personne qui parle anglais et français a un salaire plus élevé que les autres ? »

M. Saganash propose que toutes les langues autochtones parlées au Canada soient déclarées officielles, avec tout ce que cela implique de traduction de documents officiels du gouvernement canadien. « Tout à fait. Ma mère aimerait lire les débats sur certains projets de loi, mais elle ne parle ni anglais ni français, juste le cri. »

Selon le recensement de 2016, il y a 263 840 locuteurs de langues autochtones au Canada, dont 118 470 qui utilisent principalement une langue autochtone à la maison. Le recensement dénombre jusqu’à 57 langues, dont certaines ne sont parlées couramment que par une poignée d’individus. La langue autochtone la plus courante est le cri (86 115 locuteurs), suivi par l’inuktitut.

M. Saganash avait fait les manchettes en juin dernier lorsqu’il s’est adressé à la Chambre des communes en cri. Encore à ce jour, la transcription des débats à la Chambre ne rapporte pas ses propos : « le député s’exprime en langue autochtone », est-il écrit. Le président de la Chambre a tranché que les députés désirant utiliser une autre langue dans l’enceinte doivent par la suite traduire leurs propos en anglais ou en français.

La situation est différente au Sénat. Depuis 2008, il est possible d’y parler inuktitut ainsi que dans deux comités sénatoriaux pourvu qu’un préavis « raisonnable » soit donné. De l’interprétation est alors offerte aux autres sénateurs. À la Cour suprême, on indique que personne n’a jamais demandé à plaider en langue autochtone et que la question ne s’est donc jamais posée.

44 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 novembre 2017 02 h 21

    ho! la,la quel pléonasme

    intéressant comme arguments, nous voulons redonner aux amérindiens leur fiertée mais nous ne sommes pas foutus de reconnaitre officiellement leurs langues, que va faire le gouvernement de cet argument

    • Dominique Vadeboncoeur - Abonné 9 novembre 2017 14 h 11

      Au détriment du français.. comme toujours..

    • Robert Beauchamp - Abonné 9 novembre 2017 17 h 13

      En fait vous condamnez le bilinguisme qui n'est même pas appliqué. Sachez que les Métis ont leurs origines dans les unions entre autochtones et francos. Ces Métis parlant anglais maintenant ont subi l'assimilation à l'anglais par des lois discriminitoires empêchant l'enseignement du français. Les paysans français qui ont mêlé leur sang au vôtre n'étaient pas colonislistes, mais leurs dirigeants qui ont quitté le pays à la signature du traité de 1763.

  • Lise Bélanger - Abonnée 9 novembre 2017 06 h 55

    Le Canada a été fondé par la population d'origine française. La population d'origine française compte pour 30% de la population canadienne et dont la majorité demeure au Québec.

    Le Canada a une population d'environ 36 millions d'habitants. Donc 30% de 36 millions ça fait bien du monde que M. Savanagh refusent de respecter. En comparaison la population autochtone est de moins de un million d'habitants au Canada.

    Pourquoi un indien, rendu au niveau d'être promu juge à la Cour suprême, n'aurait pas la capacité d'apprendre le français. C'est ce que dit M. Savanagh. Pourquoi une personne, parce que d'origine aérindienne, pourrait-elle manquer de respect à 30% de la population canadienne et ignorer son existence.

    Les anglais ont toujours diviser pour régner. Par exemple, il y a plusieurs siècles, l'Angleterre envoyait les très pauvres écossais en Irlande du nord, enlevait les terres aux irlandais et les donnait aux écossais. Ainsi divisée l'Irlande n'avait plus la capacité de s'opposer à l'Angleterre.

    Aujourd'hui les canadiens anglais (dont beaucoup sont issus de pauvres écossais) divisent encore pour régner. Ils utilisent présentement les autochtones pour anéantir l'existence de 30% de la population canadienne.

    Je dois apprendre ce matin à M. Cavanagh que le peuple canadien français est le peuple fondateur du Canada et qu'il représente une partie importante de la population. Ce qui n'est pas le cas des populations autochtones qui n'avaient que le territoire de leur tribu et ce bien avant l'arrivée des européens.

    Le multiculturalisme canadien donne le droit à tout individu d'origine autre qu'européenne, de contester, nier l'existence et le respect de la nation française qui forme encore une très grande partie du Canada.

    Et le multiculturalisme, ces gens qui n'osent plus remettre à leur place des déréglés parce qu'issus de population non européenne, creusent la tombe de la démocratie.

    • David Huggins Daines - Abonné 9 novembre 2017 12 h 20

      Sans nier le fait que les Québec-bashers ont souvent instrumentalisé les luttes des autochtones pour dépeindre les québécois en racistes arriérés, je pense que M. Saganash (dont la conjointe est québécoise et la fille et même souverainiste) serait très surpris d'apprendre qu'il participe à un complot anglophone "d'anéantissement des francophones".

      Les autochtones ont souvent les mêmes critiques du multiculturalisme que les québécois.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 novembre 2017 17 h 56

      Si vous me le permettez Mme Bélanger, j’aimerais ajouter ceci à votre excellent commentaire.

      Bon. Le méchant bilinguisme « Canadian » empêche les autochtones de parler leur langue. S’il y a une ethnie ou des ethnies qui se font assimiler à la vitesse de la lumière au carcan multiculturaliste anglo-saxon et à la langue de « Don Cherry », c’est bien les premières nations. Et ils le font de plein gré. Nous les français d’Amérique, nous n’avons rien à en cirer de cette situation.

      Ce n’est pas le bilinguisme qui est au cœur du problème, mais les attitudes existantes. Les autochtones devraient prôner l’indépendance politique, judiciaire et socio-économique. En bref, aller plus loin que les normes dictées par le fameux rapport Dussault-Erasmus. Sinon, il risque d’hériter du sort des « Tainos » de la République dominicaine.

      Parler du bilinguisme de façon cavalière tout en excluant les francophones d’Amérique est non seulement insultant, mais plutôt francophobe. Ce sont les Anglais qui les ont mis sur des terrains de « camping », oui ces prisons à ciel ouvert qu’on appelle communément les réserves. Que dire de ceux qui parlent italien, espagnol ou toutes les autres langues possibles? Eux aussi pourraient s’objecter à la définition du bilinguisme « Canadian ». Sans la présence francophone au nord du 45e parallèle, le Canada n’existerait même pas et peut-être pas les États-Unis d’Amérique tels qu’on les connaît aujourd’hui (clin d’œil à Donald Trump).

      Enfin, au lieu de toujours parler des p’tits jobs gouvernementaux où les heureux élus ne sont souvent ni compétents ou bien outillés pour l’emploi, on aimerait entendre parler de temps en temps, d’éducation scientifique dans les nouvelles technologies de la sphère privée, celle-là même qui va les frapper de plein fouet, automatisation, robotique et intelligence artificielle obligent.

      En passant, les francophones se rappellent encore d’un certain Elijah Harper.

  • Maxime Parisotto - Inscrit 9 novembre 2017 07 h 22

    Les autochtones sont des humains comme les autres, ils peuvent dire n'importe quoi!

    • Danielle Dufresne - Abonnée 9 novembre 2017 09 h 00

      Bonjour,
      Je ne crois pas que M. Saganash dit que les Amérindiens du Canada doivent parler anglais et une langue autochtone. Il dit que la connaissance d'une de ces langues ne comptent pas dans le bilinguisme car plusieurs parlent soit anglais ou français avec une langue des Premières nations. Cela pose un problème au moment des embauches ou des promotions. Il demande à ce que cette question soit mise à l'ordre du jour afin que nous puissions en parler et si possible trouver une solution. Il ne dit pas que les Améridiens ne sont pas capable ou ne désirent pas apprendre le français. Je propose que nous allions voir comemnt cette question est traitée dans des pays comme le Pérou ou la Bolivie ou l'espagnol (le castillan) cotoit des langues autochtones.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2017 12 h 26

      Le Paraguay, un état unitaire, a deux langues officielles: l'espagnol et le guarani (une langue indigène). Le guarani est assez parlé dans le pays. Mais c'est deux langues officielles - pas 59!

      Détails ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_au_Paraguay

      La Bolivie a, depuis peu, 36 langues officielles, mais j'imagine qu'il ne faut pas parler 36 langues pour être fonctionnaire. En pratique, je ne suis pas sûr de comment c'est appliqué - d'une lecture en diago du document cité ci-dessous, je crois comprendre que l'esprit est vers le droit d'échanger avec l'État dans sa langue lorsqu'on est sur un territoire où la langue autochtone donnée est parlée de façon significative et d'en tenir compte dans le recrutement et la formation des fonctionnaires.

      Note: même si appliquait ce principe de territorialité très ambitieux et généreux au Canada, on pourrait n'exiger des juges de la Cour suprême que le français et l'anglais - sans les dispenser de la connaissance d'une de ces deux langues s'ils étaient de langue maternelle autochtone.

      Détails ici: http://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/bolivie.ht

    • Raymond Labelle - Abonné 9 novembre 2017 12 h 31

      Pour le Pérou: selon l'article 48 de la Constitution, « sont langues officielles l'espagnol et, dans les zones où ils prédominent, le sont également le quechua, l'aymara et les autres langues indigènes, selon la loi. »

      Il y a donc ce principe de territorialité, comme en Bolivie. Les langues autochtones y sont encore beaucoup parlées.

      N'implique pas que les juges de la plus haute cour du Pérou soient exemptés de parler l'espagnol s'ils sont de langue maternelle autochtone - ce qui serait le cas si on appliquait le raisonnement de M. Saganash.

    • Jean Breton - Abonné 9 novembre 2017 13 h 13

      Et j'ajouterais que les électeurs francophones de sa circonscription auraient tout intérêt à s'en rappeler... lors du prochain rendez-vous électoral.

      Le mépris n'aura qu'un temps, pour reprendre les mots du cinéaste Fernand Dansereau.

  • Jacques Patenaude - Abonné 9 novembre 2017 08 h 00

    Dommage

    M. Saganash joue les nations colonisées les unes contre les autres comme au temps de Meech. Seuls les colonisateurs anglo-saxons y gagnent.

    Il propose que les langues autochtones parlées au Canada soient déclarées officielles, ce qui impliquerait la traduction de documents officiels du gouvernement canadien dans ces langues et que les autochtones qui désirent s'exprimer dans leur langue en chambre ou dans les tribunaux puissent le faire tout en étant traduit. C'est une bonne idée qu'on devrait soutenir. Mais son opposition actuelle ne fait que servir le colonisateur qui rêve de son pays incontestablement anglo-saxon uni par une langue commune, celle de l'empire britannique mais se voulant tolérant avec les nations minoritaires à la condition qu'elles se folklorisent.

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 novembre 2017 08 h 10

    Choisir ses combats

    M. Saganash,

    Historiquement et pour des raisons aberrantes, les Premières Nations ont appuyé le gouvernement libéral dans tous ses combats constitutionnels.

    Pas que les Libéraux les servent mieux mais parce qu'ils ont toujours su agiter quelques millions, ou utiliser quelques meneurs au bon moment.

    C'est ainsi que l'entente du lac Meech a été coulée.

    Il ne faut pas oublier que le multiculturalisme est né pour contrer le biculturalisme né de la commission Laurendeau-Dunton. Trudeau a ensuite pensé au bilinguisme pour faire passer la pilule, i.e pour faire taire le Québec et, un peu, le Manitoba et l'Acadie.
    Mais dans les faits le multiculturalisme reste une vaste entreprise de noyade des cultures dans celle qui domine.

    Toutes les cultures deviennent du gentil folklore en 2 ou 3 générations dans le multiculturalisme. Dans les faits, la Charte ne reconnaît qu'à UN SEUL endroit l'existence de groupement d'individus : sur la langue d'enseignement, "là où le nombre le justifie". Mais de communautés, rien. De Nations, cent fois rien!

    Si vous vroyez fare reconnaître quelque chose à l'intérieur du multiculturalisme, vous n'aurez que la bouche en coeur de Justin prononçant des promesse jamais tenues.

    Le bilinguisme est un cadeau de Grec conçu pour endormir les francophones en attendant qu'ils soient totalement assimilés, pas forcément du point de vue de la langue mais sur toute les facettes de la vie journalière. De l'aggrégation "naturelle" un peu aidée, disons.

    Dans les faits, le bilinguisme signifierait quelque chose si un nombre important de députés d'Ottawa pouvaient fonctionner uniquement en français et sans même connaître l'anglais. Vous savez comme moi que cette idée est farfelue. Non ?

    Alors, que cherchez-vous ?
    Vous voulez VRAIMENT que votre culture soit aussi "admirée" qu'un panache de plumes ?

    Vous transformer en allié objectif des Libéraux n'est pas une bonne idée.