Commandites: menacé de mort, un témoin-clé quitte le pays

Un ancien vice-président de Groupaction, Alain Richard, a décidé de quitter le pays hier à la suite de menaces de mort qu'il aurait reçues à sa résidence de Saint-Lazare jeudi dernier. M. Richard promet cependant de se présenter devant le Comité des comptes publics des Communes dans la semaine du 5 avril pour faire des révélations-chocs sur le scandale des commandites.

La famille de M. Richard, qui reste au pays, est actuellement protégée par la Sûreté du Québec. Les menaces adressées à M. Richard ont commencé par des courriels et des appels anonymes lui enjoignant d'arrêter de raconter des histoires. Le site Internet de la compagnie de M. Richard, Rebelles.com, aurait également été piraté. «Au début, je portais plus ou moins attention à ces menaces. Mais il y a cinq semaines, j'ai commencé à devenir plus nerveux», a raconté hier au Devoir M. Richard lors d'un entretien téléphonique depuis une voiture, quelques minutes avant son arrivée à l'aéroport, d'où il s'est envolé vers une destination inconnue.

À la sortie d'une entrevue avec Jean-Luc Mongrain, M. Richard a en effet vu «deux taupins» à côté de sa voiture, qui voulaient, disaient-ils, lui «refaire la face».

Dans la nuit du 25 mars, l'ancien cadre de Groupaction recevait des menaces de mort. «Il y a quelqu'un qui a sonné chez moi à 4h15 du matin. J'ai ouvert la porte, j'ai vu le journal et je l'ai ramassé. En me retournant, j'ai vu une feuille dans ma poignée de porte».

Il était écrit sur la feuille en question «If you talk too much you will die [Si tu parles trop, tu vas mourir]». M. Richard était alors seul avec ses deux chiens. Depuis quelques semaines, sa conjointe n'habitait plus avec lui, «pour assurer sa propre sécurité». Malgré la protection de la Sûreté du Québec, M. Richard a décidé hier de s'exiler, jugeant que les menaces étaient devenues trop sérieuses.

Révélations

Avant d'occuper le poste de vice-président à la compagnie Groupaction, de 1996 à 1997, M. Richard a travaillé pendant deux ans à l'agence de publicité BCP. Les noms des deux compagnies sont revenus à diverses reprises depuis le début du scandale des commandites.

«Ça fait sept ans que je vis avec ça et que je le décris. J'ai vu la relation entre la politique et les publicitaires. Les agences de publicité qui sont proches du pouvoir bénéficient d'avantages importants pour l'obtention de contrats au niveau du gouvernement. Groupaction, Everest et BCP sont les agences du Parti libéral qui se partageaient les contrats», affirme-t-il.

Lors de son passage à Groupaction, M. Richard a constaté que «l'obtention des contrats était annoncée d'avance. On savait les contrats qui allaient rentrer. C'est un sacrilège. Ça veut dire qu'il y a des boîtes qui ont répondu à des appels d'offres pour absolument rien».

Selon lui, le processus d'attribution des contrats publicitaires «est loin d'être transparent au Canada». Les importants contrats donnés par Postes Canada, Via Rail, Tourisme Canada, Santé Canada et la Banque de développement du Canada «représentent plusieurs centaines de millions de dollars. Les contrats sont renouvelables aux quatre ans et, depuis 1994, ce sont toujours les mêmes agences qui sont impliquées dans les dossiers. Avant 1994, c'étaient d'autres agences qui étaient proches des conservateurs».

M. Richard soutient aussi avoir vu «des fonctionnaires se faire graisser la patte. J'ai aussi vu des sommes astronomiques passer dans les mains d'individus plutôt louches. J'ai vu, de mes yeux vu, et je vais témoigner.» Lors de son témoignage, M. Richard compte présenter «36 faits et gestes vérifiables. Pendant son témoignage, Myriam Bédard a dit ''j'ai entendu dire''. Moi, je peux vous confirmer qu'il n'y aura pas de ouï-dire. J'ai des documents et des listes pour le prouver».

M. Richard est aussi outré par le témoignage de l'ancien ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, devant le comité. «[Alfonso] Gagliano a décidé de faire comme s'il n'avait rien vu. Mais le M. Gagliano que j'ai vu à quelques reprises dans les bureaux de Groupaction, il était pas mal plus confiant et pas mal plus arrogant que lors de cette journée-là».

«J'ai vu plusieurs politiciens être très près de l'agence de publicité. Normalement, entre le gouvernement et le ministre, il y a un fonctionnaire. Qu'est-ce que le ministre venait faire à l'agence? J'ai travaillé dans deux agences proches des libéraux. Comment se fait-il que nous avions accès aux deux endroits aux coordonnées personnelles de certains ministres?», ajoute-t-il.

M. Richard craint que certains politiciens fassent des pressions pour ne pas qu'il témoigne devant le Comité. «Je suis sûr qu'ils vont trouver un moyen pour ne pas que je témoigne le 6 ou le 7 avril et je suis sûr qu'ils vont trouver un moyen pour faire avorter la commission d'enquête. C'est certain, M. [Paul] Martin ne paraîtra pas très bien lors de mon témoignage. [...] il est un ami de Claude Boulay [ancien président du Groupe Everest]. M. Martin ne peut pas ne pas être au courant. La population du Canada a le droit de poser des questions et a le droit de savoir.»

«Je vis dans une démocratie. Si ces gens-là veulent m'actionner, qu'ils m'actionnent. Moi je sais que c'est vrai et je vais aller au bout de mes convictions, promet M. Richard. Ce qui est important pour moi, c'est de savoir où est passé l'argent. Je veux aussi savoir si mon entreprise de publicité a les mêmes chances que les grosses boîtes d'obtenir des contrats payants du gouvernement. Pour le moment, on n'arrive pas à percer le mur, parce que nous ne donnons pas d'argent au parti au pouvoir. Combien je dois donner au Parti libéral pour obtenir des contrats?» s'interroge M. Richard.
2 commentaires
  • pierre sigouin - Inscrit 29 mars 2004 12 h 37

    Franchement !

    Encore une histoire a dormir debout ? Il me semble que si cet homme craint pour sa vie à ce point, il devrait au plus vite livrer aux autorités policières les preuves qu'il prétend détenir plutôt que d'attendre je ne sais quel moment de vérité ou il pourrait sans entraves dire n'importe quoi. Je n'ai pas entendu dire que d'autres témoins bien plus crédibles et déterminants dans cette affaire aient reçu quelque menace de mort.

    Peut-ëtre nos médias baissent-ils trop lâchement la garde lorsqu'il s'agit de distinguer entre ce qui est crédible et ce qui est rocambolesque?

    Le risque est que, si cet homme ne livre pas la marchandise, les vrais responsables (ils sont connus) de toute cette affaire vont bénificié d'un retour de sympatie qu'ils ne méritent certainement pas.

  • michel Harnois - Inscrit 30 mars 2004 14 h 10

    Anguille sous roche

    M.Richard dit vouloir s'exiler parce qu'il craint les menaces recues alors qu'il est mission économique à la SETi à Paris en france, voyage qui devait être prévu depuis quelques semaines déjà.

    Avez-vous remarqué que cet intervenant prend toujours bien soin de mentionner (name droppé) le nom de son entreprise lors de chacunes de ses sorties publiques.

    Pour ma part, je crois ce témoin aussi loufoque que Myriam Bédard.