Les consommateurs de cannabis n’intégreront pas le marché légal

Au Colorado, les débuts de la légalisation de produits dérivés – mis sur le marché en même temps que la plante séchée – ont donné lieu à des surdoses accidentelles
Photo: iStock Au Colorado, les débuts de la légalisation de produits dérivés – mis sur le marché en même temps que la plante séchée – ont donné lieu à des surdoses accidentelles

Le gouvernement Trudeau a beau vouloir légaliser la marijuana, les consommateurs, eux, continueront de fréquenter le marché illicite. Des militants « pro-pot » ont déploré, joints en poche, que le cannabis ne soit pas déjà décriminalisé et que la légalisation de produits comestibles soit remise plus à tard. Une lacune qui, à leurs avis, assurera la survie de dispensaires illégaux qu’ils comptent bien continuer de fréquenter plutôt que les magasins d’État, qu’ils promettent de boycotter.

« La loi sur le cannabis est un mauvais projet de loi », a tranché d’entrée de jeu l’activiste Dana Larsen devant le comité parlementaire qui épluche le projet C-45. « Il est imparfait à plusieurs égards. Il ne décriminalise même pas le joint que j’ai dans ma poche et que je vais fumer après cette rencontre du comité », a lancé ce militant qui avait envoyé un gramme de marijuana par la poste à tous les députés libéraux l’an dernier pour leur rappeler qu’ils avaient promis de la légaliser.

Le plan libéral maintenant dévoilé le déçoit. M. Larsen est propriétaire de deux dispensaires à Vancouver, qui vendent notamment des produits comestibles, des huiles et du haschisch. Des produits qui ne sont pas inclus dans le projet de loi du gouvernement Trudeau, qui promet de les réglementer plus tard.

« En tant qu’activiste qui veut voir de meilleures lois contre les drogues au Canada, je n’aime pas ça du tout. Mais en tant que propriétaire d’entreprise, c’est super. Cela va permettre à mon entreprise et à d’autres dispensaires de rester en affaires pendant plusieurs, plusieurs années. Ça ne fera rien du tout pour forcer les dispensaires à fermer leurs portes ou pour affecter le marché noir », a prédit M. Larsen.

Une inquiétude partagée par le premier ministre québécois, qui appréhende un trou juridique sur les produits dérivés le 1er juillet prochain. Philippe Couillard a sommé vendredi le fédéral de « préciser » les modalités de la possession de « muffins [au cannabis] et ces affaires-là » le plus rapidement possible.

Ce ne sera qu’une question de « quelques mois », a promis Joël Lightbound, le secrétaire parlementaire de la ministre de la Santé. Ottawa veut d’abord faire un peu plus de recherches. « Il vaut mieux y aller de manière prudente, étape par étape, pour éviter que la réglementation ne soit pas à la hauteur quand ces produits-là seront disponibles commercialement », a fait valoir M. Lightbound.

La science ne permet en effet pas encore d’établir des méthodes de vérification d’équivalence de la puissance entre brownies ou bonbons au cannabis, a témoigné Ryan Vandrey de l’Université Johns-Hopkins. Mais le Canada ne devrait pas pour autant attendre trop longtemps, selon lui, car autoriser une catégorie de produits et en laisser une autre au marché noir « n’a aucun sens ».

Au Colorado, les débuts de la légalisation de produits dérivés – mis sur le marché en même temps que la plante séchée – ont donné lieu à des surdoses accidentelles. L’État américain en a depuis resserré la vente – avec des emballages à l’épreuve des enfants, des campagnes d’information – et les statistiques ont diminué. « À terme, [les dérivés] devraient être inclus. Mais c’est important de ne pas se tromper, et de prendre le temps », a prévenu Daniel Vigil du département de la Santé publique du Colorado.

Les consommateurs de marijuana estiment en outre que le gouvernement est hypocrite en prétendant légaliser la drogue, puisque la vente et la possession seront toujours fortement restreintes. « Il y a plus d’actes illégaux en vertu de cette loi sur le cannabis que sous la loi actuelle », a dénoncé Marc Emery, le « prince du pot », qui s’est notamment fait arrêter à Montréal l’an dernier dans l’un des six dispensaires ouverts par son épouse, Jodie Emery.

Marc Emery en a aussi contre le monopole d’État qui sera instauré en Ontario et au Nouveau-Brunswick — et que le Québec semble aussi privilégier. Pas question pour lui de fréquenter ces succursales du gouvernement qui a prohibé le cannabis et qui a persécuté ses consommateurs. « J’encourage tout le monde à boycotter les magasins du gouvernement. Nous tenterons d’empêcher physiquement les gens d’y entrer », a-t-il annoncé.

 

Rendez-vous en cour

Le projet de loi C-45 est si restrictif que Marc Emery promet de s’organiser pour se faire arrêter dès le lendemain de la légalisation, afin de contester la nouvelle loi devant les tribunaux. Il estime notamment que l’intention de Québec d’interdire possiblement la culture à domicile sera immédiatement contestée. « Plusieurs vont continuer d’en faire pousser à la maison. Dès que le premier sera accusé, mon avocat le représentera en cour », a promis Marc Emery, aux côtés de son épouse qui avait apporté un joint de marijuana médicale à présenter aux députés.

À Québec, les libéraux demeurent divisés quant aux paramètres de production, de distribution et de vente de la marijuana qu’ils souhaiteraient voir proposés. « Sur quelques enjeux, on s’est entendus. Il en reste d’autres à clarifier », a indiqué Philippe Couillard en refusant de dévoiler « à la pièce » les consensus qui ont émergé au cours de son caucus présessionnel à Val-d’Or.

À Ottawa, le comité parlementaire entendra mardi prochain les ministres de la Justice, de la Santé et de la Sécurité publique. L’opposition espérait prolonger ensuite l’étude encore seize heures, mais la majorité libérale s’y est opposée.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 septembre 2017 11 h 17

    Muffins

    Dans les États américains qui ont légalisé la vente de produits dérivés de là marijuanas, un muffin contenait quatre fois la dose pour adulte.

    Qui mange un quart de muffin ?

    Les responsables de la santé publique ont recommandé la commercialisation de ces produits dérivés parce qu'ils sont moins nocifs, notamment parce qu'ils ne sont pas cancérigènes comme l'est la fumée de marijuana ou de haschich.