La commission sur les femmes autochtones en panne de leadership

La commissaire Michèle Audette discute avec Bella Bresse avant son témoignage à propos du meurtre de sa fille à Whitehorse aux Territoires du Nord-Ouest.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne La commissaire Michèle Audette discute avec Bella Bresse avant son témoignage à propos du meurtre de sa fille à Whitehorse aux Territoires du Nord-Ouest.

Les pépins logistiques n’expliquent pas tous les problèmes de l’Enquête nationale sur les femmes autochtones. Bien qu’elles partagent cette explication de la commissaire Michèle Audette au Devoir, deux démissionnaires de la commission d’enquête soutiennent que des causes plus profondes expliquent la lenteur des travaux — notamment un manque de leadership à l’interne, qui doit être corrigé.

La commission d’enquête nationale était handicapée d’entrée de jeu, expliquent en entrevue l’ancienne directrice générale, Michèle Moreau, et l’ex-directrice des communications, Sue Montgomery. Le mandat était large, seulement d’une durée de deux ans, et cinq commissaires devaient malgré tout parvenir à s’entendre sur la façon d’y répondre.

« C’est tellement une grosse machine, à laquelle on n’a pas donné les moyens nécessaires pour faire le mandat », déplore Michèle Moreau en entrevue pour la première fois depuis qu’elle a quitté l’équipe de l’enquête nationale au mois de juillet. « Il ne faut pas se le cacher ; c’est impossible de réussir ce mandat-là avec les conditions données à l’équipe. Cinq commissaires, c’est beaucoup trop ! C’est impossible que cinq commissaires arrivent à s’entendre sur tout. Et ça crée des frustrations », rapporte-t-elle au Devoir.

D’autant plus que la commission d’enquête est la cible de critiques véhémentes depuis presque ses tout premiers débuts. Cet été, des familles de femmes autochtones assassinées ou disparues réclamaient carrément la fin de l’enquête ou le congédiement de ses commissaires. Les commissaires n’étaient pas insensibles à ce flot de doléances. Ils en ont peut-être trop tenu compte, selon Mme Moreau et Mme Montgomery, car les décisions internes étaient sans cesse remises en question.

Revoir la gouverne

« Le gros problème, pour moi, c’était qu’il n’y avait pas de plan. Chaque jour, on avait des réunions et on décidait d’un plan. Et le lendemain, ça changeait », regrette à son tour Sue Montgomery, qui a quitté les communications de la commission d’enquête au mois de mai avant de se lancer en politique municipale à Montréal.

Son constat : les commissaires « manquent de leadership ». Et la solution, à son avis, serait de n’en compter que trois — plutôt que les quatre qui restent en poste, depuis la démission de la commissaire Marilyn Poitras — et de remplacer la commissaire en chef Marion Buller. Sue Montgomery n’a rien à lui reprocher, couvrant d’éloges cette ancienne juge. « Mais ce n’est pas une leader. Elle ne tranche pas en prenant des décisions. » La situation n’aurait pas changé à l’interne depuis son départ, selon les échos qu’elle reçoit lorsqu’elle discute avec ses anciens collègues toujours en poste à la commission.

« C’est un projet tellement important pour la société canadienne et pour les communautés autochtones que tout le monde veut mettre son petit grain de sel », note Michèle Moreau, qui recevait, lorsqu’elle était directrice générale, les conseils ou les demandes de dizaines de personnes de l’externe qui voulaient s’impliquer.

« C’est facile d’écouter tout le monde, de réagir et de s’ajuster tout le temps. S’ils continuent à faire ça, ça fait en sorte qu’ils vont manquer de temps. » Mme Moreau ne propose pas de son côté de limoger certains commissaires. « Ils n’auraient jamais dû être cinq. Maintenant que c’est fait, c’est correct, il faut continuer avec ça. »

Visions divergentes

La commissaire Michèle Audette confirmait au Devoir, la semaine dernière, que la commission réclamerait qu’Ottawa double la durée de son mandat pour le prolonger de deux ans. Michèle Moreau et Sue Montgomery estiment qu’il le faudra, pour que la commission puisse achever son travail. Elles croient toutes deux que c’est possible. Mais les commissaires devraient selon elles se doter d’un plan détaillé pour la suite, auquel ils se tiendront.

L’Enquête nationale a dévoilé cet été son calendrier d’audiences publiques pour l’automne. Les premières sont prévues en Colombie-Britannique à la fin du mois. Les commissaires visiteront ensuite huit autres communautés, dont Maliotenam, au Québec, à la fin novembre.

L’horaire a mis du temps à être établi. La commission souhaite aller là où elle est invitée et prend soin de ne pas brusquer les communautés en organisant ses travaux trop rapidement.

Certains à l’interne souhaiteraient que les démarches avancent plus vite. Des familles et des proches de victimes dénoncent toutefois la structure coloniale de la commission et refusent de témoigner dans une salle de tribunal. À l’assemblée générale de l’Assemblée des Premières Nations cet été, une intervenante martelait que la tradition autochtone prévoyait que chacun puisse avoir l’occasion de livrer son témoignage à son rythme et qu’en fin de compte, les conclusions devaient être tirées par consensus.

On sent aussi cette ligne de fracture culturelle entre certains employés de l’Enquête nationale, comme Mme Moreau et Mme Montgomery, et d’autres membres de l’équipe.

Lourdeur administrative

Michèle Audette et ses collègues Marion Buller, Qajaq Robinson et Brian Eyolfson assurent que la commission est bel et bien lancée désormais, avec un calendrier d’audiences et d’autres dates qui suivront pour l’hiver et le printemps. Il fallait simplement leur donner le temps d’arriver, disait Mme Audette en entrevue avec Le Devoir, en citant notamment des délais administratifs comme l’ouverture de bureaux, l’embauche de personnel, le branchement de téléphones et l’envoi d’ordinateurs.

Sue Montgomery confirme que cela faisait partie du problème, elle-même ayant dû travailler durant un certain temps avec deux ordinateurs portables qui ne fonctionnaient ni l’un ni l’autre parfaitement. Le Bureau du conseil privé n’avait pas non plus recruté d’employés supplémentaires pour épauler la commission dans ses débuts. Mais ces écueils n’expliquent pas tout, insistent les deux employées démissionnaires.

Sue Montgomery a quitté la commission d’enquête au mois de mai. Sa décision avait été mûrie et l’invitation de Projet Montréal à se porter candidate aux municipales a précipité sa décision. Mais elle nie que cela ait été le facteur décisif. « C’était le poste de mes rêves de travailler avec l’Enquête », affirme l’ancienne journaliste de The Gazette qui avait beaucoup écrit sur la violence contre les femmes et les agressions sexuelles — c’est elle qui avait lancé le mot-clic #AgressionNonDénoncée en 2014.

Michèle Moreau a de son côté quitté la direction générale car, une fois en poste, ses tâches et ses responsabilités ne correspondaient pas au mandat qu’on lui avait promis au départ.

Toutes deux disent croire encore en la commission d’enquête.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 8 septembre 2017 10 h 00

    une lutte féroce entre les contraires

    si des objectifs sont précisés d'autre sont par contre plus difficiles a atteindre, comme en toutes choses certains évoluent et d'autres stagnent, en fait n'est ce pas l'histoire du monde beaucoup affirmations et beaucoup de restrictions, en fait n'est ce pas la limite de la démocratie,j'ai envie d'ajouter que ce ne sont pas des mondes faciles, n'est ce pas une lutte féroce entre les contraires

  • Jean-Pierre Petit - Abonné 8 septembre 2017 11 h 44

    Espérons

    Que de cafouillages voilà un témoignage expliquant une partie des retards et des déceptions causées par cette Commisison. La peur de casser les oeufs, la peur de l'omelette et la peur de décevoir. Franchement à deux ou trois décennies d'événements tragiques il est grand temps de pousser l'agenda vigoureusement avec les ressources nécessaires surtout. Un bon secrétariat surtout qui organise la logistique,(déplacements, hotels, paie des employés etc) filtre les appels, organise les réunions en assure la prise de notes et la mise en rapport, prioritise les rendez-vous et réfère le cas échéant. Organiser c'est prévoir.

  • Serge Lamarche - Abonné 8 septembre 2017 14 h 28

    Dirigeants incompétents?

    Qu'y a-t-il de si difficile à enregistrer les faits et témoignages? Les commissions d'enquêtes n'ont pas de système fonctionnel?

  • Micheline Dionne - Inscrite 8 septembre 2017 16 h 00

    Les hommes autochtones... des fois....?

    Est-ce qu'en faisant la lumière sur les malheurs des femmes autochtones, on ne risque pas trop d'éclabousser grave certains hommes autochtones? Pour cette raison, ils préfèrent peut-être faire leurs enquêtes à l'interne avec des fonds fédéraux?