Quand sikh rime avec politique

Le candidat à la chefferie du NPD Jagmeet Singh 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le candidat à la chefferie du NPD Jagmeet Singh 

Justin Trudeau aime se vanter qu’il a plus de ministres sikhs dans son cabinet — quatre — que n’en a son homologue indien. Jagmeet Singh, un sikh pratiquant, caracole en tête de peloton dans la course à la direction du NPD. Et il n’est même pas le premier aspirant chef portant le turban dans ce parti, Martin Singh l’ayant devancé en 2012. C’est le moins qu’on puisse dire : malgré le fait qu’elle ne compte que pour 1,4 % de la population canadienne, la communauté sikhe est très engagée et représentée en politique canadienne.

D’entrée de jeu, Balpreet Singh Boparai, l’avocat de la branche canadienne du World Sikh Organisation (WSO), offre une explication religieuse à cet engagement. « Si notre spiritualité est une affaire personnelle, elle a aussi un aspect public. Pour nous, Dieu est en nous, mais aussi partout dans la Création. Alors rendre service à l’humanité fait partie de notre foi. En tant que personne religieuse, on doit travailler sur soi, mais aussi tenter de rendre le monde meilleur. »

Ce concept s’appelle dans le sikhisme « le service altruiste ». « C’est un concept fort dans notre foi qui veut qu’en venant en aide à ceux qui nous entourent, indépendamment de leur identité ou de leurs croyances, on rende service à Dieu. Et ce service altruiste peut notamment prendre la forme de l’engagement politique. »

Le World Sikh Organisation a vu le jour en 1984 dans la foulée de l’attaque meurtrière par le gouvernement indien du Temple d’or, considéré comme le lieu le plus sacré du sikhisme. Le gouvernement d’Indira Gandhi avait lancé le raid au motif que des indépendantistes sikhs s’y étaient retranchés. Quatre mois plus tard, Mme Gandhi était assassinée par ses gardes du corps sikhs. Le WSO a longtemps milité pour la création d’un État sikh indépendant, mais n’en fait plus mention.

Le WSO s’est donné au Canada pour mission de protéger les intérêts des sikhs, notamment en menant des combats judiciaires pour faire respecter leurs droits. Ce sont des membres de la WSO qui, ayant été refoulés à l’Assemblée nationale en 2011 parce qu’ils voulaient y pénétrer sans se départir de leur kirpan, se sont adressés — en vain — aux tribunaux. La même année, le WSO s’était porté à la défense d’une jeune arbitre musulmane congédiée parce qu’elle avait porté son voile sur le terrain de soccer.

Au téléphone, Chattar Singh Saini abonde. Il est secrétaire général du gurdwara (temple) Nanak Darbar, à LaSalle, le coeur de la petite communauté sikhe du Québec. « Nous cherchons à pacifier la politique », lance-t-il après avoir longuement expliqué la croyance sikhe en une source originelle unique de la vie qui pousse à voir en chacun un être égal méritant le respect.

M. Saini est un cas en soi. Ce chercheur spécialisé dans les micro-ondes vit au Canada depuis plus de quatre décennies et son anglais reste difficile à comprendre. Néanmoins, il a été membre du Parti libéral, du NPD et même du Parti québécois parce qu’un de ses amis était un farouche souverainiste ! Il dit que Thomas Mulcair était son « héros », qu’il n’a pas voté pour Justin Trudeau même si à l’époque de son père, il a fait partie d’une délégation de 13 personnes pour aller le rencontrer à Ottawa. De son aveu même, il intègre un parti politique « chaque fois » qu’il en a l’occasion.

« Notre idée est de professer une philosophie et la meilleure tribune pour le faire, c’est le Parlement. Nous n’avons pas recours aux armes pour disséminer notre philosophie. On dit : “SVP, mettez l’humain au coeur du Parlement”. »

Balpreet Singh Boparai souligne que la religion sikhe est une religion égalitaire : hommes et femmes ont le droit de prêcher et s’astreignent aux mêmes obligations vestimentaires lorsqu’ils choisissent de devenir amritdhari (voir encadré). « La Charte des droits et libertés est similaire à nos propres croyances. Alors il y a une adéquation naturelle entre le Canada et les sikhs. »

Selon les données du recensement de 2011 (les données religieuses de celui de 2016 ne seront dévoilées qu’en octobre par Statistique Canada), il y a 455 000 sikhs au Canada, formant 1,4 % de la population. La grande majorité d’entre eux vivent en Colombie-Britannique (201 110), où ils représentent 4,7 % de la population, et en Ontario (180 000). Un fort contingent (52 335) se trouve en Alberta. Le Québec n’en compte que 9274. Il faut noter que s’il y a près de 21 millions de sikhs en Inde, ils n’en forment pas moins une très petite minorité, représentant à peine 1,72 % de la population totale selon le recensement indien de 2011.

Raisons politiques

Le journaliste Anirudh Bhattacharya, basé à Toronto, est un collaborateur régulier pour le quotidien indien Hindustan Times. Il voit surtout des racines politiques à cet engagement des sikhs au Canada. « Je pense que le mouvement séparatiste en Inde a amené la communauté ici à s’unir. Cela l’a amenée à vouloir s’imposer dans la politique canadienne pour avoir un impact. »

Il cite aussi l’incident du Komagata Maru en 1914 comme un événement qui « a eu un impact politique et a amené la communauté à se dire qu’elle devait faire sentir sa présence ». Le navire Komagata Maru avait à son bord 376 personnes, sikhes en très grande majorité, fuyant le Punjab dans l’espoir de s’installer au Canada. Le Canada a refusé l’entrée à la quasi-totalité des gens et a retourné le navire en Inde.

Enfin, il pense que la carrière politique d’Ujjal Dosanjh a pu en inspirer plusieurs. M. Dosanjh, un sikh d’origine qui ne pratique pas, a été, en 2000 et 2001, premier ministre néodémocrate de Colombie-Britannique. Il a été le premier dirigeant politique « racisé » du Canada. Il s’est ensuite recyclé au fédéral en 2004 et est devenu ministre libéral sous Paul Martin. Il a été défait en 2011.

M. Dosanjh n’a pas voulu parler au Devoir pour cet article. Il est historiquement très critique des voix religieuses de la communauté. En février 1985, alors que les velléités indépendantistes sikhes sont à leur apogée (l’explosion de l’appareil d’Air India surviendra quatre mois plus tard), il est battu à coups de barre de fer après s’être publiquement attaqué aux extrémistes qui ne condamnent pas le recours à la violence. Sur son compte Twitter, il a rédigé cette semaine deux entrées s’attaquant à l’aspirant chef néodémocrate Jagmeet Singh. Il laisse entendre que ce dernier appuie l’indépendance d’un Punjab sikh (le Khalistan) et y voit une contradiction avec son engagement dans la politique canadienne. « Comment quelqu’un peut-il endosser au Canada un État laïque et en Inde un Khalistan religieux ? Demandez à Jagmeet Singh. »

Le religiologue Frédéric Castel, membre du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le Montréal ethnoreligieux, tempère l’importance du religieux dans l’engagement sikh. « Oui, il y a un fondement religieux à cette participation, mais en deuxième lieu, il y a l’histoire politique et troisièmement, il y a un besoin tout naturel et banal de pratiquer un métier de prestige, comme on le voit dans toutes les communautés ! » Il insiste pour dire que même en Inde, les sikhs sont minoritaires et « ont eu à se défendre ». « Ce pli de défense est assez ancien. » Il croit aussi que le haut niveau d’éducation de cette communauté et sa préférence pour les carrières libérales (droit, service social, etc.) la prédisposent à l’action politique, contrairement à la communauté asiatique, par exemple, qui a tendance à privilégier les sciences « dures ».

Cela dit, si M. Castel admet d’emblée que les sikhs sont particulièrement engagés en politique, il nuance quand même la situation. « Il est trompeur de dire que les sikhs ne forment que 1,4 % de la population. Ils sont concentrés dans les centres urbains où ils sont élus », rappelle-t-il. Dans la région de Vancouver, qui compte une dizaine de circonscriptions, dont celle du ministre de la Défense Harjit Sajjan, les sikhs représentent en effet presque 7 % de la population.


Le sikhisme pour les nuls

Cette religion monothéiste est née au Punjab, en Inde, au XVe siècle sous l’impulsion du gourou Nanak Ji. Il y a environ 27 millions de sikhs dans le monde, dont 21 millions en Inde. Le Canada accueille la plus grande diaspora sikhe dans le monde, avec 455 000 membres. Les sikhs forment à la fois une religion et un groupe ethnique. Le gourou Nanak Ji s’opposait au système de castes hindou et à la mortification. Aussi l’égalité est-elle au coeur du sikhisme : égalité de race, de sexe et de culte. Hommes et femmes peuvent choisir de devenir des amritdhari, des initiés, et leurs obligations vestimentaires sont alors les mêmes. (Un sikh peut pratiquer sans être initié.) Le gourou ne croyait pas non plus à cette idée que l’Homme s’accomplit en se dissociant des affaires du monde. Au contraire, il promeut la participation sociale. Le respect du corps, donné par Dieu, est vital. Le végétarisme est de rigueur, et l’alcool, proscrit. Un sikh initié ne peut altérer son corps, d’où cette idée qu’il ne doit pas couper sa barbe et ses cheveux, et protéger ces derniers par un turban (kesha). Un sikh initié doit ainsi porter en tout temps les cinq K : le kesha, un peigne symbolisant la propreté (kangha), un bracelet de métal (kara), un caleçon militaire (kachha) et une dague (kirpan). Il peut arriver, selon le religiologue Frédéric Castel, que des personnes portent le turban par appartenance culturelle sans être initiées. Les hommes initiés troquent leur nom pour celui de Singh, qui signifie « lion », tandis que les femmes adoptent celui de Kaur, signifiant « princesse ». Certains sikhs ne font qu’ajouter ces noms au leur. Il arrive toutefois que pour des raisons de filiation, des filles de pères initiés adoptent le nom de ce dernier, par exemple la députée provinciale néodémocrate de Colombie-Britannique Rachna Singh.

 
19 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 2 septembre 2017 08 h 40

    Ce politicien, s'il est élu à la tête du NPD, est un cadeau inespéré pour le BQ. Cela dit, espérons que ce parti indépendantiste va se comporter de façon honorable avec M. Singh lors des prochaines élections s'il devient chef.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 2 septembre 2017 18 h 07

      Patrick Boulanger

      pourquoi pensez-vous que le Bloc ne va pas " se comporter de façon honorable avec M. Singh lors des prochaines élections s'il devient chef?"

      Le Bloc québécois ne baigne pas dans la rectitude abjecte mais sait bien se tenir.

    • Patrick Boulanger - Abonné 2 septembre 2017 23 h 33

      @ Mme Lafrenaye

      Mme Lafrenaye, je ne mentionne pas dans mon commentaire que je pense que le BQ ne va pas « se comporter de façon honorable avec M. Singh lors des prochaines élections s'il devient chef? ». J'ai simplement souhaiter que cette formation politique va se comporter de façon honorable. Quant à votre « rectitude abjecte » dans votre commentaire, j'ignore à quoi vous pensez exactement quand vous mentionnez cela.

    • Patrick Boulanger - Abonné 3 septembre 2017 07 h 38

      @ Mme Lafrenaye

      Mme Lafrenaye, M. Lisée dans le dossier des demandeurs d'asile, est-ce pour vous un exemple de quelqu'un qui refuse la « rectitude abjecte »?

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 3 septembre 2017 17 h 38

      La rectitude abjecte c'est quand nos bien-pensants voudraient obliger le "petit peuple" à penser comme eux.

      Exemple: François Cardinal, de la Presse évidemment, qui maintient que JF Lisée fait de la partisanerie en disant que les migrants sont les invités de Trudeau, et ce disant, les stigmatise. Alors c'est quoi le Welcome to Canada de Justin Trudeau?

      C'est quoi aussi ce nouveau terme "migrant"?

    • Patrick Boulanger - Abonné 4 septembre 2017 07 h 44

      @ Mme Lafrenaye

      Je me doutais bien que, pour vous, M. Lisée est un exemple de politicien qui, avec sa formule sur les « invités de Trudeau », ne fait pas de la « rectitude abjecte ». Quand à moi, je trouve aussi qu'il ne fait pas de la « rectitude abjecte » avec cette formule. J'estime néanmoins qu'il a dérapé en affirmant cela tout comme avec son histoire de bains manquants dans les CHSLD alors que l'on vient en aide aux demandeurs d'asile. Ces deux affirmations contribuent à stigmatiser les demandeurs d'asile et le « Bienvenue au Canada » de M. Trudeau ne change rien à l'affaire des « invités de M. Trudeau ». Dans ce cas précis, j'estime qu'il aurait été préférable de clarifier les choses au lieu de cibler des gens avec cette formule choc. Bref, à mon sens, M. Lisée à manqué de tact et de hauteur dans un dossier qui demande beaucoup de doigté.

      Quand au mot migrant, ce n'est pas un nouveau terme Mme Lafrenaye. Mon dictionnaire Le Petit Robert qui date de 2012 offre ces deux définitions : « Qui participe à une migration ». « Travailleur originaire d'une région peu développée, s'expatriant pour des raisons économiques ».

  • Bernard Terreault - Abonné 2 septembre 2017 09 h 16

    Un autre fait

    L'article ne mentionne pas un autre fait historique qui expliquerait la forte participation des Sikhs à la politique au Canada, un membre du Commonwealth (ce qu'on tend à oublier au Québec). Dans l'Inde coloniale, du XVIIIième au XXième siècles, ils se sont ralliés aux Britanniques et ont été leurs principaux alliés, dans l'Armée comme dans l'Administration, et n'ont jamais milité pour l'indépendance de l'Inde, au contraire.

  • Gilles Théberge - Abonné 2 septembre 2017 10 h 01

    Ah...!

    "Les sikhs forment à la fois une religion et un groupe ethnique."

    Voilà qui devrait intéresser Justin Trudeau qui rejette systématiquement les "groupes ethniques"...!

    Mais que voulez-vous il faut vivre avec un minimum de contradiction!

    • André Chevalier - Abonné 3 septembre 2017 06 h 52

      «Voilà qui devrait intéresser Justin Trudeau qui rejette systématiquement les "groupes ethniques"...!»

      Pas tant que ça! Son rejet est à géométrie variable.

      Ça ne l'empêche pas de nommer des sikhs militants comme ministres.

  • Yvon Bureau - Abonné 2 septembre 2017 10 h 32

    Laïcité, ô laïcité,

    que de paix sociale, que d'harmonie sociale et que de Vivre ensemble fonctionnel et satisfaisant nous créerons ...

    Merci++ pour cet excellent texte.

    • Yvon Bureau - Abonné 3 septembre 2017 15 h 57

      J'ajoute.
      Voici un défi pour monsieur Singh :
      Vous vous présentez à tête découverte, puisque que toute religion acceptable rend libre ...
      Parfois tête enrubané, parfois tête avec cheveux au vent. Osez!

  • Pierre Robineault - Abonné 2 septembre 2017 12 h 12

    " ... Canada un État laïque ..."?

    Laïcité ou Élasticité?

    • Michèle Lévesque - Abonnée 2 septembre 2017 14 h 53

      :)