La laïcité s’invite au NPD

Les candidats Guy Caron, Niki Ashton, Jagmeet Singh et Charlie Angus étaient à Montréal dimanche.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les candidats Guy Caron, Niki Ashton, Jagmeet Singh et Charlie Angus étaient à Montréal dimanche.

Le débat sur la laïcité a pris les devants de la course au leadership du NPD. Alors que le candidat sikh Jagmeet Singh s’est prononcé contre la loi 62 de Québec sur la prestation et la réception de services publics à visage découvert, son adversaire Guy Caron a livré un vibrant plaidoyer pour le respect du droit du Québec de légiférer en la matière.

« Nous sommes devant un débat entre la neutralité religieuse de l’État et la liberté de religion », a lancé M. Caron, le seul Québécois de la course, dans sa déclaration d’ouverture du débat des candidats tenus à Montréal dimanche. « Comme pour la question nationale québécoise qui a laissé le NPD de côté pendant plus de 40 ans parce qu’il n’arrivait pas à concilier la réalité canadienne avec les aspirations québécoises, […] rejeter la laïcité parce qu’on pense que c’est juste du racisme, c’est ne pas comprendre le Québec. »

M. Singh s’attendait sûrement à l’attaque. Aussi a-t-il choisi d’amorcer le débat en lançant qu’il voulait convaincre les militants de la province qu’il était aussi progressiste qu’eux. « Je ne suis pas ici pour vous convaincre d’accepter mon turban ou ma barbe. »

Au cours d’une entrevue avec le Huffington Post publiée samedi soir, M. Singh a déclaré qu’il « [s]’oppose à la loi 62. Cela contrevient aux libertés individuelles et cela contrevient aussi à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. » Selon lui, il faut reconnaître que cette loi « aura un effet disproportionné sur les gens de diverses croyances, en particulier sur les musulmans » et que « ce n’est pas cool ».

Selon M. Singh, il n’y a pas de doute sur le fait que les tribunaux seront saisis de la question si la loi devait être adoptée et qu’ils « l’étudieront par la lorgnette de la protection des libertés religieuses ». En d’autres mots, la loi sera invalidée à son avis. Il a donné l’impression qu’en tant que premier ministre, il appuierait une contestation judiciaire. Il a aussi dit s’opposer à ce qu’on interdise à une personne comme lui, portant le turban et le kirpan, d’occuper une position d’autorité, une position de la CAQ qui ne se retrouve pas dans la loi 62.

La sortie publique de M. Singh n’était pas anodine. Elle mettait la table en vue du premier débat français des aspirants chefs du NPD qui se tenait au Club Soda le lendemain. Une des questions du débat a d’ailleurs porté sur la loi 62.

M. Caron a demandé à M. Singh d’expliquer pourquoi, en tant que premier ministre du Canada, il se sentirait autorisé à contester une loi québécoise. « Tu as dit ce matin [dimanche] que, comme premier ministre, tu appuierais une contestation judiciaire. Tu as mentionné que tu considérerais d’autres mesures. Dis-tu que le Québec devrait comprendre que ce serait toi, comme premier ministre à Ottawa, qui déciderait ? Jusqu’où serais-tu prêt à aller pour nier la volonté de l’Assemblée nationale ? » M. Singh a dit que cela était le devoir d’un premier ministre. « Si le gouvernement québécois privatisait son système de santé, oui, comme premier ministre, je dirais que ce n’est pas acceptable. Parce qu’il y a des valeurs qu’on a. […] Ce n’est pas une question de respect, c’est une question de valeurs. »

Par la suite, en point de presse, M. Caron a précisé qu’il n’aimait pas lui non plus la loi 62, mais qu’il n’utiliserait pas son autorité au fédéral pour la torpiller. Charlie Angus et Niki Ashton ont pour leur part tous deux tenté la quadrature du cercle en soutenant à la fois qu’ils niaient à l’État le droit de dicter à une femme quoi porter, mais respectaient l’autonomie législative du Québec. Mme Ashton a fini par admettre par la suite en point de presse qu’une contestation judiciaire « est quelque chose à laquelle il faut être ouvert ». M. Angus s’est dit « certain » que les forces progressistes au Québec permettraient de déboucher sur un résultat « équilibré ».

Débat plus large

La loi 62 est le plus récent paratonnerre d’un débat plus large faisant rage dans les rangs québécois du NPD sur la place de la religion dans la sphère publique. Dans la foulée de la défaite électorale de 2015, que beaucoup de militants québécois attribuent à l’appui donné par Thomas Mulcair au port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté, plusieurs estiment que le parti doit clarifier ses positions sur la laïcité afin de renouer avec l’électorat de la province. Certains militants québécois craignent qu’en choisissant pour chef Jagmeet Singh, un sikh pratiquant, le NPD se coupe de certains appuis.

M. Caron était en terrain connu dimanche et il a fait appel à l’histoire de sa grand-mère Alice pour critiquer son adversaire et titiller cette fibre anticléricale toute québécoise. « Je me souviens de discussions avec elle sur le contrôle de l’Église sur sa vie et celles qui l’entouraient. Elle me disait que, chaque année où elle n’avait pas d’enfant, elle avait des comptes à rendre au curé. Cette mainmise de l’Église a laissé de profondes cicatrices et explique la grande méfiance des Québécois et Québécoises envers le mélange entre la religion et l’État. »

M. Singh se défend en rappelant que le port de symboles religieux n’est pas synonyme de conservatisme social. Il en veut pour preuve, dit-il, le chef conservateur Andrew Scheer. « Il ne porte pas de signes religieux. Il cache sa religion. Mais il est contre les droits de la femme et de la communauté LGBTQ. Moi je partage les mêmes valeurs du Québec, progressistes. »

Appuis et malaises envers Singh

La députée Hélène Laverdière, la seule élue néodémocrate du Québec à soutenir M. Singh jusqu’à présent, appuie la sortie de son poulain contre la loi 62. « Je suis tout à fait à l’aise avec sa position », a-t-elle indiqué. Elle était présente au Club Soda pour assister au débat.

À l’opposé, le député Alexandre Boulerice, qui n’a pas encore pris position dans la course, trouve que M. Singh est trop catégorique dans ce débat. « M. Singh a une position assez extrême dans la défense des droits individuels. Ma position est plus équilibrée entre la défense des droits individuels et la défense de certains droits collectifs et certaines normes sociales. C’est une question qui n’est pas noire ou blanche pour moi. Il y a différents degrés de gris. »

L’ex-député Pierre Dionne Labelle, qui avait le premier déclaré au Devoir que l’élection de M. Singh nuirait aux chances électorales du NPD au Québec, a déploré la sortie de celui-ci. « Ça va être de plus en plus dur au Québec d’aller chercher des comtés avec une position comme celle-là, a-t-il confié au Devoir avant le débat. Déjà que la loi 62 est timide. À visage découvert… On ne peut pas être contre quelque chose avec laquelle 80 % de la population est d’accord et penser qu’on va regagner des sièges. »

Le malaise est similaire du côté de l’ex-député Alain Giguère. « J’avais des réticences, et sa prise de position n’a fait que les accentuer », a-t-il reconnu tout juste après le débat qu’il était venu lui aussi écouter. Il se dit contre la loi 62, car elle ne va pas assez loin en ne s’attaquant pas à tous les symboles religieux.

Le débat d’une heure et demie mettait en vedette les quatre députés aspirant à remplacer Thomas Mulcair à la tête du NPD. Le gagnant sera choisi en octobre. C’était la première fois qu’on entendait MM. Singh et Angus dans un exercice presque exclusivement en français. Si le français de M. Angus était à l’occasion laborieux, suscitant quelques rires (complices) de la salle, celui de M. Singh paraissait un peu plus fluide.

Les candidats se sont fait par ailleurs demander ce qu’ils feraient pour élargir la protection du français au Québec. M. Caron a réitéré sa promesse d’étendre l’application de la loi 101 aux entreprises relevant du fédéral, ce à quoi M. Angus a donné son aval. « C’est raisonnable. » Les quatre candidats se sont dits ouverts à rouvrir le débat constitutionnel comme le demande le premier ministre Philippe Couillard, mais ont prévenu que d’autres sujets seraient sûrement abordés, notamment le droit des peuples autochtones.

Le débat a été l’occasion d’un petit malaise lorsque M. Angus a demandé à M. Singh s’il se présenterait à l’élection fédérale de 2019 s’il ne remportait pas la chefferie, question d’autant plus pertinente que M. Singh est député ontarien et qu’une élection provinciale aura lieu en 2018. M. Singh a refusé à deux reprises de répondre. Il s’est limité à rétorquer : « Avec respect, je ne perdrai pas. »

Les candidats se sont fait demander ce qu’ils pensaient de la monarchie. M. Singh s’est dit « pas d’accord du tout avec la monarchie », Mme Ashton ouverte à la tenue d’un référendum sur la question. M. Caron a indiqué qu’il n’était « pas particulièrement amoureux de la monarchie », mais qu’il y avait des enjeux plus importants à régler. Angus a eu un rire nerveux en disant « c’est une question difficile pour moi. J’appuie [l’abolition] ».

Selon un sondage Léger effectué pour le compte du Devoir et du Globe and Mail et publié en fin de semaine, un large pan de l’électorat québécois ne sait pas qui il verrait à la tête du NPD (58 %). Mais aux yeux des autres, Guy Caron arrive en tête avec 10 %, suivi par Charlie Angus à 4 %, Jagmeet Singh à 3 % et Niki Ashton à 1 %. Le NPD récolte 19 % des intentions de vote, mais quel que soit le chef choisi, ce chiffre diminuerait. La chute serait la moins brutale avec M. Caron (16 %). Pas moins de 28 % des 1002 répondants ont indiqué que le turban de M. Singh les découragerait de voter pour lui, et 55 % des répondants ont dit que cela n’aurait aucune influence.

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