Ottawa s'excuse auprès d'Omar Khadr sur papier seulement

Dans une entrevue accordée au réseau CBC, Omar Khadr a indiqué que ces excuses «restaureront un peu ma réputation ici au Canada et c’est la chose la plus importante pour moi».
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Dans une entrevue accordée au réseau CBC, Omar Khadr a indiqué que ces excuses «restaureront un peu ma réputation ici au Canada et c’est la chose la plus importante pour moi».

Pour la postérité, ce sera écrit dans un obscur communiqué de presse : le Canada s’excuse auprès d’Omar Khadr. Mais pour la galerie, il n’y aura rien eu. Aucun des ministres envoyés au front faire l’annonce tant attendue – et susceptible de déchaîner les passions – n’aura prononcé les mots « désolé », « excuse » ou autres synonymes. Néanmoins, le principal intéressé se réjouit de pouvoir clore ce sombre chapitre de sa vie et espère que les excuses, toutes timides soient-elles, contribueront à restaurer sa réputation.

« Au nom du gouvernement du Canada, nous souhaitons présenter nos excuses à M. Khadr pour tout rôle que les représentants canadiens pourraient avoir joué relativement à l’épreuve qu’il a subie à l’étranger ainsi que tout tort en résultant », dit le communiqué de presse laconique. Il n’y est même pas question des 10,5 millions de dollars versés en guise de compensation, au motif que l’entente survenue entre les deux parties est confidentielle.

En point de presse, ni le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, ni la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, n’ont parlé d’excuses. Au contraire : ils ont multiplié les arguments financiers, comme pour s’excuser auprès des contribuables de régler ainsi le litige opposant M. Khadr au gouvernement fédéral. M. Khadr réclamait 20 millions d’Ottawa.

« Les procédures judiciaires [entourant M. Khadr] ont déjà coûté 5 millions aux contribuables », a plaidé M. Goodale, rappelant que l’affaire s’était rendue pas moins de trois fois jusqu’en Cour suprême. « En continuant les procédures civiles, on aurait seulement ajouté quelques millions de dollars de plus en frais de justice, sans compter les 20 millions en dommages réclamés dans une cause qui n’avait virtuellement aucune chance de succès. En venir à une entente était la seule voie sensée. »

M. Goodale a souligné à gros traits que l’entente survenue avec M. Khadr concernait une « question très précise » qui « n’a rien à voir avec les champs de bataille en Afghanistan », à savoir que les autorités canadiennes ont « activement participé » au processus dans lequel était englué un de ses ressortissants. Ce faisant, le Canada a brimé les droits du citoyen Khadr.

C’était d’ailleurs le message de la ministre Wilson-Raybould, qui espère que les Canadiens retiendront deux leçons de cette saga : « d’abord, que nos droits ne sont pas sujets aux caprices du gouvernement du jour et ensuite, qu’il y a un important prix à payer lorsque le gouvernement viole les droits de ses citoyens ».

Le message d’Ottawa est clair : le précédent gouvernement conservateur est responsable de la situation en s’étant entêté à ne pas rapatrier Omar Khadr. Le député Steven MacKinnon, qui accompagnait les ministres pour livrer une version française de leur message, a été le plus direct des trois : « Le gouvernement Harper a très mal géré cette affaire, et ce, à toutes les étapes du processus. Il a pris des mesures extrêmes et a gaspillé des millions de dollars de fonds publics […]. Le gouvernement Harper s’est servi de cette cause pour s’attirer du capital politique. » Les libéraux reprochent d’ailleurs au nouveau chef conservateur, Andrew Scheer, de poursuivre dans la même veine.

M. Scheer ne s’en est pas caché. « En tant que premier ministre, je me serais battu en justice contre ce paiement et je dirais clairement que les contribuables ne devraient pas avoir à récompenser un terroriste avoué. Justin Trudeau devra se justifier auprès des Canadiens. » M. Scheer s’indigne de l’argumentaire d’Ottawa. « Ils se défendent en disant que ça aurait coûté plus cher de défendre le principe que les contribuables ne devraient pas avoir à payer Omar Khadr. Comme si c’était une sorte d’aubaine. Je rejette absolument cet argument. Il y a de la valeur à se battre pour le principe qu’on ne dédommage pas un terroriste avoué », a-t-il dit.

Selon M. Scheer, M. Khadr a déjà été dédommagé en étant rapatrié au Canada. Il n’a pas voulu dire s’il le considérait comme un enfant-soldat, bien qu’il ait reconnu que ce concept n’était pas « subjectif » – et donc pas sujet à débat – puisqu’il était inscrit dans des traités internationaux. « Mais je note que, même au Canada, les mineurs qui commettent des crimes odieux sont traités comme des adultes. »

Le chef conservateur a rappelé que M. Khadr a été capturé par les troupes américaines puis soumis aux interrogatoires litigieux de représentants canadiens alors que les libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin étaient au pouvoir.

Khadr accepte les excuses

Dans une entrevue accordée au réseau CBC, Omar Khadr a indiqué que ces excuses « restaureront un peu ma réputation ici au Canada et c’est la chose la plus importante pour moi ». Il a expliqué qu’il lui arrivait parfois de voir sa demande d’emploi rejetée pour aucune raison particulière ou parce que les employeurs craignent de perdre de la clientèle à cause de sa présence.

« Parfois, ils me disent que les gens ne sont pas à l’aise avec mon passé et je comprends que les gens doivent gagner leur vie. Mais j’aimerais aussi être capable de passer à autre chose sans avoir ces défis. » Selon lui, l’argent qu’il a touché n’est pas cause de « célébration » mais plutôt de « réconciliation » et de « guérison ». « J’espère vraiment que l’entente ou l’excuse ne feront pas souffrir les gens et si c’est le cas, j’en suis vraiment désolé. »

La journaliste a demandé à M. Khadr en quoi il était différent du garçon de 15 ans capturé en 2002. « Quand on est jeune, on ne pense pas à la moralité de ce qu’on fait ou pourquoi on le fait. Quand on grandit dans un environnement où ces choses sont normales, on les fait et c’est tout. On ne pense pas à leur moralité, au bien et au mal. On fait ce que tout le monde fait autour de soi. Alors je suis une personne différente maintenant. Quand je pense au jeune que j’étais, je me dis que j’aurais pu être influencé par tout environnement dans lequel je me serais retrouvé. Il est malheureux que je me sois retrouvé dans cet environnement. »

Il est encore possible que la somme versée à M. Khadr soit revendiquée par la veuve de Christopher Speer, le soldat américain mort dans l’explosion de la grenade que le Canadien est présumé avoir lancée. Un jugement en Utah a accordé à Tabitha Speer 134 millions. Encore faut-il faire « exemplifier » ce jugement par un tribunal canadien, note Pascal Paradis, le directeur général d’Avocats sans frontières.

« En général, ce n’est pas compliqué, mais ici, il y a beaucoup d’obstacles », note M. Paradis. D’abord parce que le jugement américain a été rendu oralement, ensuite parce qu’il a été rendu par défaut, Omar Khadr n’ayant pu présenter sa défense. « Ça, ça fait généralement sourciller un juge canadien, dit-il. Il faut démontrer que tout a été fait pour permettre à Omar Khadr de participer. » Et troisièmement, insiste M. Paradis, ce jugement a été rendu « sur la base d’une admission de culpabilité d’Omar Khadr faite à Guantanamo, une commission militaire qui n’a pas été normalement constituée ».

Selon lui, si cette cause allait de l’avant au Canada, il est à parier que des organismes de défense des droits tels que le sien s’impliqueraient pour faire dérailler l’affaire. « La commission militaire aux États-Unis était une parodie de justice, c’était un tribunal de pacotille et ce serait dommage que ça percole en droit canadien en en reconnaissant la légitimité [en autorisant le dédommagement de Mme Speer]. »

Le NPD s’est réjoui de l’annonce du gouvernement, même s’il reconnaît qu’Omar Khadr est une personne qui divise la population. « On n’envie pas le gouvernement qui doit faire cela, mais il faut avoir le courage de nos convictions »,a lancé le député Matthew Dubé. « Défendre les droits de la personne, c’est quand c’est le moins populaire que c’est le plus important de le faire. C’est trop facile de le faire quand c’est populaire. »
 

3 commentaires
  • Benoît Poulin - Inscrit 8 juillet 2017 10 h 22

    À quand notre tour?

    En 1970, le papa de Justin a invoqué la loi des mesures de guerre pour enlever aux Québécois leurs droits civiques et en emprisonner arbitrairement sans procès ni raison plusieurs centaines.
    Il n'y a jamais eu d'excuses, ni de compensation, même de un (1) dollar.
    Par la suite, sous le règne de papa, la GRC a comploté pour faire des actes illégaux imputés à tort à des groupes québécois, selon une commission d'enquête.
    Encore là, pas d'excuses, ni compensation.
    Deux poids, deux mesures.
    Justin devrait-il s'excuser pour les actes de son papa?

  • Pierre-Jules Lavigne - Inscrit 8 juillet 2017 11 h 58

    Qui doit payer?

    Il faut que les sommes en jeu ne soient pas payées à même nos impôts . Il y a des organismes représentants les canadiens qui n'ont pas respectés les lois et pouvoirs accordés par les canadiens : ministere de La Défense,armée canadienne, GRC, ministere de la justice... Pour que ces représentants se rappellent qu'ils ne sont pas au dessus des lois que nous édictons ou traités que nous ratifions, les 10.5 millions doivent être puisés à même les budgets alloués aux primes au rendement des cadres , donc des décideurs de ces organismes. C'est la seule façon pour qu'ils en retirent une véritable leçon. Sinon, les règles démocratiques continueront d'être abusées par eux. Y a toute une culture à changer et ce geste serait un début de changement indispensable pour que les représentants de ces organismes admettent leurs erreurs . Le gouvernement canadien s'est excusé au nom des canadiens et maintenant il faut que ces excuses faites en notre nom se traduisent par des actions visant les organismes fautifs. Cela prends du courage politique . Si rien n'est fait en ce sens, cela voudra dire que le gouvernement et la population canadienne est l'otage de ces organismes.

  • Benoît Poulin - Inscrit 8 juillet 2017 13 h 51

    À quand notre tour?

    En 1970, le papa de Justin a invoqué la loi des mesures de guerre pour enlever aux Québécois leurs droits civiques et en emprisonner arbitrairement sans procès ni raison plusieurs centaines.
    Il n'y a jamais eu d'excuses, ni compensation, même de un (1) dollar.
    Par la suite la GRC a comploté pour faire des actes illégaux imputés à tort à des groupes québécois, selon une commission d'enquête.
    Encore là, pas d'excuses.
    Deux poids, deux mesures.
    Justin devrait-il s'excuser pour les actes de son père?