L’indemnité à Omar Khadr choque l’opposition

Omar Khadr a été capturé en Afghanistan par les Américains en juillet 2002, alors qu’il avait 15 ans.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Omar Khadr a été capturé en Afghanistan par les Américains en juillet 2002, alors qu’il avait 15 ans.

La rumeur voulant qu’Ottawa s’apprête à dédommager Omar Khadr à hauteur de 10 millions de dollars enrage la famille conservatrice, qui crie à l’hérésie. Le chef Andrew Scheer demande même au jeune homme de verser chaque dollar reçu à la famille du soldat américain qu’il a prétendument tué.

« Les Canadiens savent que c’est mal, a twitté Andrew Scheer. Si Omar Khadr est vraiment désolé de ce qu’il a fait, il donnera chaque sou à Tabitha Speer et ses deux enfants. »

   

La veuve du soldat tué veut obtenir l'argent promis par Ottawa

L’avocat de la veuve d’un soldat américain tué en Afghanistan a indiqué mardi avoir fait une demande pour que toute somme versée par le gouvernement canadien à l’ancien détenu de Guantánamo Bay Omar Khadr lui soit remise à elle, ainsi qu’à un autre soldat blessé.

L’avocat Don Winder a fait cette annonce au moment où la décision du gouvernement canadien de présenter ses excuses à Omar Khadr et de lui verser des millions de dollars est accueillie par une pluie de critiques.

Associated Press

Le député de Charlesbourg–Haute-Saint-Charles, Pierre Paul-Hus, a ajouté en entrevue avec Le Devoir qu’« il peut y avoir une forme d’excuse sans avoir des excuses nationales », puisque, après tout, Omar Khadr n’avait que 15 ans au moment des faits et n’a avoué ses crimes qu’à la suite d’un « interrogatoire serré ».

« On sait qu’il y a eu des actions commises à l’époque qui n’étaient pas appropriées. On reconnaît que cette façon de faire n’était pas adéquate, mais il y a une marge entre reconnaître cela et verser 10 millions. »

M. Paul-Hus rappelle que les soldats canadiens ayant perdu un membre en Afghanistan ont seulement touché, eux, 250 000 $.

L’ancien attaché de presse de Stephen Harper, Carl Vallée, estime pour sa part « particulièrement choquant » que les contribuables aient à payer cette somme. Celui qui dirige maintenant l’aile québécoise de la Fédération canadienne des contribuables (FCC) écrit dans un communiqué de presse que, « si le gouvernement fédéral a 10 millions qui traînent dans ses coffres, nous suggérons de les remettre aux familles des militaires tués par le même groupe auquel Khadr appartenait ». La FCC a lancé une pétition en ligne pour dénoncer cette compensation. Elle recueillait déjà 13500 signatures à 20 heures .

En entrevue avec Le Devoir, l’ancien ministre de la Justice Peter MacKay déplore le choix d’un montant « arbitraire » qui ne s’explique en apparence que par sa similitude avec les 10,5 millions offerts en 2007 à Maher Arar (voir encadré).

Or, dit-il, il n’y a « aucune comparaison possible » entre les deux cas. « Nous n’avons pas fourni d’informations aux États-Unis qui ont contribué à son arrestation et à son incarcération à Guantánamo Bay. »

Sur Twitter, les commentaires négatifs émanant de conservateurs se sont multipliés. Jason Kenney, l’ancien ministre aujourd’hui chef en Alberta, a écrit que « ce terroriste avoué devrait être en prison pour ses crimes plutôt que d’en tirer profit aux dépens des contribuables canadiens ». Le député Michael Cooper parle d’une « honte totale » que « d’enrichir un terroriste » qui s’est « battu contre le Canada ». La sénatrice Linda Frum s’est demandé si « aucun des soldats s’étant battus POUR le Canada n’a jamais reçu une récompense aussi généreuse ».

   

La compensation devant être versée à Omar Khadr n’a pas été confirmée par le gouvernement, mais elle serait de l’ordre de 10 millions de dollars. M. Khadr avait intenté une poursuite contre le gouvernement canadien pour obtenir 20 millions. « Il y a depuis plusieurs années un processus judiciaire qui se déroule sur ce cas-là et nous anticipons comme d’autres gens le font [...] dans les journaux que ça va venir à son terme très bientôt », a déclaré M. Trudeau mardi.

Omar Khadr a été capturé en Afghanistan par les Américains en juillet 2002, alors qu’il avait 15 ans. Il a été pris au terme d’un violent raid américain — d’abord aérien — contre un lieu abritant de présumés talibans. Lorsque les troupes sont entrées dans ce qu’il restait de l’abri, une grenade a explosé, tuant le soldat Christopher Speer et en blessant un autre.

Omar Khadr a été retrouvé à plat ventre, encastré dans le sol et enseveli sous les épais débris du toit affaissé, avec deux balles dans le dos, comme en témoigne une photo classifiée que le Toronto Star a obtenue et publiée en 2009.

Sur la foi de cette photo, les avocats de M. Khadr ont toujours soutenu qu’il aurait été impossible pour l’adolescent de lancer la grenade mortelle. Les autorités américaines rétorquaient qu’étant l’unique survivant de l’attaque aérienne, seul Omar Khadr avait pu lancer la grenade. Par la suite, trois autres témoins américains, dont un seul a été nommé (Jim Taylor), ont contredit cette version des faits, reconnaissant que d’autres Afghans étaient encore vivants avant l’explosion. La défense n’a jamais eu accès à ces témoins.

Le procès devant la Commission militaire de Guantánamo n’a pas abouti, car Omar Khadr a accepté de plaider coupable en 2010 contre la promesse d’être retourné au Canada. Il a écopé d’une peine de huit ans d’emprisonnement, qui s’ajoutaient à ses huit années déjà passées derrière les barreaux. Il a été transféré au Canada en 2012 et remis en liberté en 2015.

Traitement abusif

Le directeur général d’Avocats sans frontières, Pascal Paradis, explique en entrevue que les citoyens doivent mettre leur colère de côté pour accepter cette compensation.

« Ce n’est pas une question d’opinion. L’État de droits, c’est qu’il y a des règles et elles s’appliquent à tout le monde. Que vous vous appeliez Tremblay ou Khadr, que vous soyez arabe ou québécois “pure laine” […], vous êtes protégé contre tout traitement abusif de l’État. »

Or, c’est justement ce qui a été prouvé par la Cour suprême : le Canada s’est fait le complice des mauvais traitements infligés à Omar Khadr. D’abord lorsque les agents envoyés à sa rencontre ont tenté de lui soutirer des informations plutôt que de l’aider à sortir, ensuite parce que le pays n’a pas tenté de rapatrier son ressortissant.

Omar Khadr a été soumis à des traitements associés à la torture : il a été exposé au chaud extrême, au froid et à de la musique jouée à tue-tête ; il a été laissé dans son urine ; il a été obligé à rester debout des heures durant avec les mains accrochées en haut d’un cadre de porte.

« À Guantánamo, ils ont accepté comme preuve valable de la preuve obtenue sous la torture, ce qui n’est pas autorisé en droit canadien ou américain », rappelle M. Paradis, dont l’organisation avait obtenu le droit d’assister au procès, à Cuba. Il rappelle qu’Omar Khadr n’a pas toujours eu accès à un avocat ou à la preuve et qu’il a fait l’objet d’un renversement de la preuve en étant d’emblée considéré comme un combattant illégal.

« C’était une comédie de justice et c’est pourquoi il était important de le ramener dans une zone de droit », continue M. Paradis.

Mais même si Omar Khadr avait été jugé comme terroriste dans un forum approprié, il devrait être réhabilité à cause de l’âge qu’il avait à l’époque, insiste M. Paradis.

« En vertu du droit international, il était un enfant. C’était un enfant-soldat. Et les enfants-soldats doivent être traités en victimes, pas en coupables. » Il évoque ces enfants du Congo ou de l’Ouganda qui sont enlevés puis entraînés à tuer, torturer et violer. Pourtant, lorsqu’ils sont interceptés, ils sont renvoyés à l’école pour y être réhabilités, pas en prison. Le Canada a d’ailleurs financé plusieurs de ces projets de réinsertion.

Le père d’Omar, Ahmed Khadr, était une connaissance d’Oussama Ben Laden et considéré comme un financier d’al-Qaeda. Il a été assassiné au Pakistan en 2003. M. Khadr avait déménagé sa famille en Afghanistan alors que le jeune Omar n’avait que huit ans.

D’autres compensations

Si le dédommagement d’Omar Khadr se confirme, il ne sera pas le premier du genre. Et la controverse qu’il suscite non plus. En 2007, une vive polémique avait éclaté quand les conservateurs de Stephen Harper avaient versé à Maher Arar un dédommagement de 10,5 millions. Ce Canadien d’origine syrienne avait été intercepté à l’aéroport JFK de New York en 2002 et déporté vers la Syrie où il a été emprisonné pendant un an et torturé. Une commission d’enquête avait déterminé que le Canada avait été en partie responsable de son malheur en transmettant aux Américains des informations incendiaires et sans fondement à propos de liens entre M. Arar et le terrorisme. Ce printemps, Ottawa a annoncé qu’il dédommageait trois hommes – Abdullah Almalki, Ahmad Abou el-Maati et Muayyed Nureddine – ayant subi un sort similaire à celui de Maher Arar entre 2001 et 2004. Le montant de leur dédommagement n’a pas été rendu public. Les trois hommes poursuivaient Ottawa pour 100 millions.
34 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 juillet 2017 01 h 13

    C'est la faute de l'opposition!

    C'est la faute de l'opposition qui détenait le pouvoir et qui s'est entêtée de laisser croupir ce pauvre enfant-soldat en prison contre toutes les lois internationales. C'est le parti Conservateur qui doit maintenant payer la compensation, décrétée par la Cour Suprême, pour le traitement scandaleux qu'il a réservé à ce pauvre canadien, pendant que tous les autres pays ont sorti leurs citoyens de l'enfer de Guantanamo.

    • Jean-Marc Plante - Inscrit 5 juillet 2017 09 h 34

      C'est rêver en couleur, mais je suis tout à fait d'accord avec le principe. C'est peut-être pour cela qu'ils s'énervent autant d'ailleurs, ils se sentent coincés. Et à ceux qui crient avec eux, je dirais que chaque fois que leurs droits sont respectés d'une manière ou d'une autre, c'est peut-être un peu parce que ça risquerait de coûter 10 millions à l'État s'ils ne l'étaient pas. La carotte ne suffit pas toujours.

    • André Joyal - Inscrit 5 juillet 2017 09 h 34

      Mme Alexan, c'est d'Italie que j'appuie vos propos en tant que membre de l'Association de défense des droits d'Omar Khadr.

    • Nicole Delisle - Abonné 5 juillet 2017 09 h 57

      Entièrement d'accord avec vous! Le parti conservateur a laissé tomber
      ce canadien enfant-soldat et ce même après la décision de la Cour suprême, qui a clairement évalué que l'on avait bafoué ses droits. Les conservateurs l'ont tout bonnement abandonné à la justice militaire américaine. Ce fut une honte et une bêtise monumentale des conservateurs!

    • Jacques Tremblay - Inscrit 5 juillet 2017 12 h 21

      Le Parti Conservateur du Canada devrait payer la note et s'excuser auprès de cet ex enfant soldat canadien qu'ils ont abandonné à son sort alors qu'il avait le plus besoin d'aide de son propre pays. Une telle lâcheté est un véritable déshonneur pour tous les Concervateurs de ce pays. Ses nouvelles ressources seront probablement vites dépensées s'il faut en croire toutes les poursuites injustifiées enclenchées contre lui aux États-Unis: l'objectif pour ces enragés États-Uniens sera atteint lorsque Omar Khadr sera définitivement ruiné.
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Jean-Francois Chevalier - Abonné 5 juillet 2017 02 h 14

    Inacceptable et scandaleux!

    10 million de $... ? Combien d'années faut-il au canadien moyen qui va travailler tous les jours que le Bon Dieu amène pour gagner 10,000,000$?

    Je veux bien croire que cette personne d'allégeance canadienne incertaine (parti du pays à l'âge de 8 ans, après n'y être que né) ait été légalement malmenée, il n'a pas été déporté à Gunatanamo pour ses yeux bleus. Un vrai Canadien lance une balle de baseball ou une rondelle de hockey à un Américain, au pire un coup de poing... jamais une grenade!

    10 millions de dollars... au rythme de 500,000$ par an. il me faut 20 ans avant de pouvoir espérer un tel magot, et je dois encore payer mes assurances, ma secrétaire, mon loyer, etc.

    C'est scandaleux.

    Jean-François Chevalier, Kamloops BC

    • Benoît Landry - Inscrit 5 juillet 2017 08 h 16

      «Un vrai Canadien lance une balle de baseball ou une rondelle de hockey à un Américain, au pire un coup de poing... jamais une grenade!»

      Lorsqu'ils échangent des lancers de balle de baseball ou des rondelles de hockey avec des État-Uniens, les canadiens se font payer parfois jusqu'à 8 millions par année en sigant des contrats bien juteux....

      Mais si un membre des forces armées des États-Unis avec un bataillon pour détruire votre maison et défaire notre gouvernement vous vous contenteriez de sourires béats, de faire la belle et demanderiez à jouer avec ces envahisseurs ?

      Et ben...

  • Pierre Lalongé - Inscrit 5 juillet 2017 07 h 00

    Démagogie et mesquinerie!

    Andrew Scheer m'apparaissait sympathique lors de la course à la chefferie du PCC, mais avec sa déclaration de verser l'argent de son dédommagement à la veuve du militaire états-unien, il m'apparait plutôt démagogue et mesquin.

  • Robert Morin - Abonné 5 juillet 2017 07 h 47

    Ça sent...

    ...l'islamophobie et le racisme inavoués et inavouables sont tout à fait sous-jacents... Cela dit, je trouve également que la compensation est excessive, car il s'agit d'une cause très différente de l'injustice commise à l'égard de Maher Arar. Mais les termes «actions inappropriées» et «actions inadéquates» que pronocent avec dédain ces porte-parole conservateurs sont vraiment des euphémismes méprisants pour décrire toutes les années d'enfer qu'ils ont volontairement imposées à ce jeune, qui était, faut-il encore le rappeler, un enfant-soldat à l'époque où on le soupçonne d'avoir tué un soldat étasunien adulte en situation de combat...

  • Gilles Théberge - Abonné 5 juillet 2017 07 h 56

    L'indemnité à Omar khadr choque l'opposition...?

    Il me semble que l'opposition devrait se garder une petite gêne. Au mieux, de fermer sa " gueule"...

    Car il n'y à que l'opposition conservatrice, pour persister à dire qu'il est coupable, cet enfant soldat!