Un tireur d’élite canadien fait la fierté de Justin Trudeau

Un tireur d’élite irakien photographié dans la région de Mossoul, en avril 2017. Il y a quelques jours, on a appris qu’un membre de l’armée canadienne avait atteint une cible éloignée de 3,5 kilomètres en Irak.
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Un tireur d’élite irakien photographié dans la région de Mossoul, en avril 2017. Il y a quelques jours, on a appris qu’un membre de l’armée canadienne avait atteint une cible éloignée de 3,5 kilomètres en Irak.

Un tireur d’élite a beau avoir réalisé un nouveau record, en abattant un combattant djihadiste à plus de 3,5 kilomètres en Irak, cela ne change en rien la nature de la mission canadienne, insiste Justin Trudeau. La mission n’en est toujours pas une de combat. Quant à l’exploit du soldat, celui-ci devrait être « célébré », de l’avis du premier ministre.

La Défense nationale révélait, la semaine dernière, qu’un membre de ses forces spéciales avait, au cours du dernier mois, « perturbé une attaque » du groupe armé État islamique contre les forces irakiennes en tirant sur un insurgé à 3,54 kilomètres de distance. Une portée de tir fracassant les plus récents records mondiaux.

« Ce qui s’est passé là-bas, d’abord, doit être célébré en raison de l’excellence des Forces canadiennes, de leur formation, de la façon dont elles s’acquittent de leurs obligations », a déclaré le premier ministre Trudeau mardi. La mission de soutien et de formation des troupes irakiennes « a toujours compté un élément de défense des troupes canadiennes et de nos partenaires au sein de la coalition. Cela représente une composante intégrale de cette mission », a-t-il en outre dit, en reprenant l’argument de la légitime défense brandi à l’époque par l’ancien gouvernement conservateur lorsqu’il avait reconnu que les soldats canadiens avaient échangé des tirs avec l’ennemi sur le terrain irakien.

« Je n’aurais jamais pensé que j’entendrais un premier ministre du Canada dire qu’il faut célébrer la mort d’un être humain. Ça ne fait pas partie de mes valeurs », a rétorqué le chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, indigné.

Or, tout comme Stephen Harper aurait dû le faire, Justin Trudeau devrait aujourd’hui reconnaître que la mission canadienne est désormais une mission de combat, ont martelé conservateurs et néodémocrates.

« C’est difficile de voir l’autodéfense à 4 kilomètres. Mais, quoi qu’il en soit, on n’est pas supposés être sur la ligne de front, a dénoncé Thomas Mulcair mardi. Les deux ne peuvent pas être vrais. Ça ne peut pas être vrai qu’on peut tirer directement sur l’ennemi de la ligne de front et qu’on n’est pas impliqué dans une mission de combat. C’est une contradiction totale. » Le chef du NPD a d’ailleurs sommé le premier ministre, dans une lettre qu’il lui a adressée vendredi dernier, de tenir un débat sur l’évolution de la mission en Irak à la Chambre des communes. M. Mulcair attend encore une réponse.

« Quand un tireur d’élite tire sur une cible qui est à 3,5 kilomètres, il n’est pas en position de protection rapprochée des Irakiens. On parle de quelqu’un qui a pris la peine d’engager une cible. Si ce n’est pas du combat, je me demande c’est quoi », a renchéri le conservateur Pierre Paul-Hus, qui estime que M. Trudeau fait preuve « d’incohérence ».

Un débat sémantique partisan

« Il n’y a pas de définition universellement acceptée de ce qu’est ou non une mission de combat », nuance Thomas Juneau, professeur d’affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa. La lutte que se livrent les politiciens sur la question, « c’est jouer sur les mots et s’obstiner sur des définitions », note-t-il, estimant de son côté que la révélation du tir record « s’inscrit dans la continuité » de la mission telle qu’elle avait été annoncée.

Les forces spéciales canadiennes pourraient, selon M. Juneau, avoir tiré à une telle distance pour faire une démonstration à leurs élèves irakiens ; elles pourraient avoir eu à répliquer à un tir ennemi d’artillerie lourde ; ou l’équipe de tireurs d’élite pourrait avoir été chargée de garder un oeil sur un bataillon de soldats canadiens et irakiens puis, voyant s’approcher un groupe d’insurgés, aurait décidé de répliquer pour les protéger.

Mais l’événement est impossible à expliquer, car la Défense nationale évoque à nouveau le secret nécessaire pour protéger les opérations des forces spéciales. « J’ai toujours trouvé qu’on pousse cet argument un peu trop loin, note Thomas Juneau. Où est la ligne entre “sécurité opérationnelle” — ce qui est valide et nécessaire — et le désir d’éviter les controverses politiques ? La ligne devient grise assez rapidement. »

Le ministère de la Défense n’a pas répondu aux demandes de précisions du Devoir mardi après-midi en ce qui concerne les circonstances de l’échange de tirs.

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