Où ne pas reconstruire au juste?

Un véhicule blindé circulait mardi dans les rues inondées de Rigaud.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Un véhicule blindé circulait mardi dans les rues inondées de Rigaud.

Les inondations de 2017 coûteront cher aux gouvernements. Et ce ne pourrait être que le début. Un rapport au Directeur parlementaire du budget démontre que les indemnisations versées par Ottawa aux provinces augmenteront en flèche au cours des prochaines années, sous l’impulsion des changements climatiques. Des données de nature à relancer le débat sur la pertinence de reconstruire les maisons situées en zone inondable.

Le rapport du Directeur parlementaire du budget calculait en février 2016 que les inondations engendreront à elles seules des frais pour Ottawa de 673 millions de dollars par année au cours des cinq prochaines années. Au total, l’Accord d’aide financière en cas de catastrophe (AAFCC), par lequel Ottawa dédommage les provinces- devrait verser plus de 900 millions $ par année, soit beaucoup plus que les 100 millions budgétés annuellement.
 
L’aide fédérale est calculée en fonction de la taille de la population de la province où la catastrophe a lieu. Ottawa commence à payer lorsque les frais dépassent l’équivalent de 3,03 $ par habitant. Pour le Québec, cela signifie qu’Ottawa défrayera la moitié des dépenses allant d’environ 25 à 75 millions $, puis 75 % des dépenses de 75 à 125 millions $ et 90 % des dépenses excédant ce montant.
 
Les provinces déterminent les dépenses admissibles. « Il leur revient de décider du type d’aide et des montants qui seront octroyés aux personnes sinistrées, précise le site Internet. Les AAFCC ne prévoient aucune restriction pour les gouvernements provinciaux ou territoriaux à ce sujet. Ils sont libres de mettre en place l’aide financière en cas de catastrophe qu’ils jugent appropriée selon les circonstances et le type de catastrophe. »
 
Depuis 2005, le programme québécois prévoit qu’une maison située en zone inondable dont les dommages représentent plus de 50 % de sa valeur foncière ne peut pas être reconstruite. En pratique, plusieurs entorses à cette règle ont été tolérées. Après les inondations de 2011 en Montérégie, par exemple, plusieurs personnes ont rebâti malgré l’interdiction théorique. « On a été trop permissifs encore », déplore Danielle Pilette, urbaniste à l’UQAM. « On est beaucoup construit en zone inondable et le problème est important dans le Sud du Québec. » Un problème jamais endigué parce qu’il rapporte des revenus trop importants aux municipalités.
 
Daniel Henstra est d’accord. Ce professeur en sciences politiques de l’Université de Waterloo concentre ses recherches des dernières années sur la gestion de crise par les municipalités, ce qui l’a amené à s’intéresser aux inondations. Il estime que le gouvernement fédéral devrait se réinvestir dans la prévention. Il déplore la désuétude des cartes, mais aussi leur accès difficile. Il trouve anormal qu’un vendeur ne soit pas obligé de déclarer à un acheteur si le bien immobilier est situé en zone à risque.
 
Lui et une équipe de chercheurs ont mené au printemps 2016 un sondage auprès de 2300 personnes situées en zone inondable identifiée comme telle sur les cartes gouvernementales. « Seulement 6 % d’entre eux savaient qu’ils étaient à risque ! » relate M. Henstra. Il y aurait 1,8 million de domiciles situés en zone inondable au Canada selon une étude — jamais publiée — du Bureau d’assurance du Canada dont M. Henstra a pris connaissance au cours de ses recherches.
 
Le professeur de Waterloo doute de la capacité des élus à adopter la ligne dure. Il raconte qu’à Calgary, à la suite des inondations de 2013, le gouvernement avait offert à 130 propriétaires de résidences situées en zone à haut risque de les racheter au prix du marché. Ceux qui ont refusé ont perdu leur admissibilité à un dédommagement futur. En théorie. « Le professeur de sciences politiques en moi doute qu’un futur gouvernement dise “Je ne paye pas ! ” Ce serait un suicide politique. »
 
François Anctil, professeur en génie des eaux à l’Université Laval estime qu’avant de vouloir limiter la construction ou la reconstruction en zone à risque, encore faudrait-il pouvoir identifier correctement ces zones ! Le risque de récurrence aux 20 ou 100 ans (aussi appelé période de retour) n’est peut-être plus la bonne façon de procéder, pense-t-il. « Le concept derrière la période de retour est la stationnarité, cette idée que les 40 années passées sont garantes des 40 prochaines années. Mais les changements climatiques viennent foutre tout ça en l’air ! On ne peut plus dire que le passé est garant du futur. » Les cartes identifiant les zones inondables ne sont pas désuètes pour autant et restent de bons indicateur, mais elles sont à prendre avec un grain de sel car elles ne témoignent plus de tout.
 
M. Henstra abonde dans le même sens. La nature du risque change. « Ce sont les inondations urbaines qui connaissent la plus grande croissance. La croissance des dommages causés par les inondations urbaines de source pluviale est cinq fois plus élevée que celle pour les dommages causés par les inondations de cours d’eau. Alors les cartes valent ce qu’elles valent… »​

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 10 mai 2017 10 h 17

    L'attention détournée

    « La croissance des dommages causés par les inondations urbaines de source pluviale est cinq fois plus élevée que celle pour les dommages causés par les inondations de cours d’eau. » – Mais les inondations résultant des crues sont plus spectaculaires...

    Parmi les éléments du scénario des conséquences des changements climatiques, la multiplication des épisodes de temps violent (orages violents, trombes, tornades...) fait partie du lot. Il y aurait de plus en plus de phénomènes atmosphériques violents et ceux-ci pourraient augmenter en intensité. Un tel scénario est plausible car plus l'atmosphère est chaude, plus sa capacité à contenir de la vapeur d'eau augmente. Or la vapeur d'eau, c'est de l'énergie emmagasinée. Lorsqu'elle se condense, elle libère d'énormes quantités de chaleur latente.

    Les inondations urbaines de source pluviale, elles sont en grande partie dues à la capacité insuffisante des systèmes collecteurs, mais elles pourraient être mieux contenues si cessait d'imperméabiliser le territoire en y aménageant toujours plus de surfaces asphaltées, entre autres. Dans une ville comme Montréal, l'aire imperméable est plus grande que l'aire perméable capable d'absorber les eaux pluviales.

    Dans le cas des édifices, on aurait intérêt à créer un mécanisme tampon en pratiquant la récupération des eaux pluviales (cette eau, même si elle est non potable, peut servir à bien des choses. Or, le nombre de toits à partir desquels on récupère l'eau de pluie à Montréal est très petit. Il n'y a aucun incitatif pour pousser les gens à s'équiper d'un tel système. Devrions-nous souhaiter que la tarification de l'eau soit une façon d'y arriver ? C'est à voir, mais pour le moment, la solution la plus économique pour la ville, c'est d'ouvrir les vannes et de déverser les surplus d'eau directement dans le Saint-Laurent, sans traitement décontaminant.

    Au plus chaud de l'été, on aura oublié les inondations printanières, et on aura oublié qu'il y a aussi des inondations en