Infrastructures: Trudeau s’explique mal la réaction de Couillard

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est allé dans la région de Toronto, jeudi, afin d’y défendre le deuxième budget de son gouvernement.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est allé dans la région de Toronto, jeudi, afin d’y défendre le deuxième budget de son gouvernement.

La guerre de mots est bien enclenchée entre Québec et Ottawa, et ce, avant même que le programme d’infrastructures au coeur de leur dispute ne soit lancé. Mais Justin Trudeau estime que les reproches de Philippe Couillard ne sont pas justifiés. Car si Québec déplore qu’Ottawa ne se soit pas engagé, noir sur blanc, à financer ses projets prioritaires, le premier ministre canadien leur rétorque que ce n’est pas de son ressort. Et que le gouvernement québécois aurait été le premier à dénoncer qu’il agisse autrement.

L’Assemblée nationale a adopté à la quasi-unanimité, jeudi, une motion exprimant « sa très grande déception » face au peu de place accordé au Québec dans le budget fédéral déposé la veille à Ottawa. Le gouvernement de Philippe Couillard est notamment déçu de ne pas y avoir vu de « message clair sur la répartition de ces sommes [en infrastructures], la part du Québec, et surtout sur l’appui de trois grands projets », a déploré le président du Conseil du trésor, Pierre Moreau. La motion péquiste — appuyée par tous les députés à l’exception des deux solidaires, qui se sont abstenus — citait notamment les projets de réseau électrique métropolitain (REM), le prolongement de la ligne bleue du métro de Montréal et le service rapide par bus à Québec (SRB).

« Au contraire, l’argent est là pour investir dans les projets de transport collectif », a répliqué le premier ministre Trudeau, de passage à Toronto. « Mais si j’avais dit exactement comment ça va se faire, ils auraient dit : “Oh mon Dieu, non, non, non, ce n’est pas à vous de décider ça. C’est à nous de le faire !” Alors, je comprends le jeu qui se joue. Mais nous, on est très, très fiers d’être là pour investir comme partenaire dans les grands projets qui sont prioritaires pour le Québec », a-t-il insisté, arguant qu’il a lui-même parlé de ces trois projets « plusieurs fois ».

Photo: Clément Allard La Presse canadienne Justin Trudeau a réagi aux propos de son vis-à-vis québécois Philippe Couillard (notre photo), qui disait sa déception devant le silence d’Ottawa sur les projets du Québec en matière de transport en commun.

Trop tôt pour soumissionner

Les budgets fédéraux ne confirment jamais le financement de projets précis, mais dévoilent plutôt des investissements généraux en infrastructures ou d’autres domaines. En outre, dans ce cas-ci, le programme à même lequel les projets seraient financés commence à peine. Québec n’a donc pas encore pu soumettre ses demandes, explique-t-on en coulisses, en notant que c’est tout à fait normal. « Ottawa est en attente. C’est illusoire de penser qu’on va annoncer du financement pour le projet le plus important des dernières décennies sans avoir les documents », a-t-on indiqué dans les coulisses fédérales, au sujet du prolongement de la ligne bleue du métro montréalais.

Les projets prioritaires de Québec s’inscriraient dans la deuxième phase du programme d’infrastructures, qui prendra son envol plus tard cette année afin de financer de nouvelles infrastructures. Le budget de l’an dernier prévoyait un premier versement de 1,7 milliard en 2017-2018 et la mise à jour économique de l’automne est venue ajouter 300 millions, pour un total d’environ 2 milliards cette année.

Couillard s’impatiente

Le premier ministre québécois ne s’offusque pas de l’absence de montant prévu précisément pour ces trois projets. Mais sa « grande déception » vient du fait que les libéraux fédéraux se soient abstenus de promettre l’appui financier du gouvernement fédéral. « Ce que je veux entendre, c’est le principe du soutien des trois projets », a argué Philippe Couillard.

La réplique de M. Trudeau à ses critiques de la veille n’a visiblement pas dissipé ses craintes, bien au contraire. « Ce que j’ai un peu entendu ce matin — peut-être que j’ai mal compris —, c’est : “Les trois projets sont bien, mais il faut que le Québec en choisisse un.” Non, non, non. On veut les trois projets », a déclaré le premier ministre québécois.

Ottawa suggère au contraire, en coulisses, qu’en faisant financer le REM par la future Banque de l’infrastructure, cela dégagerait le reste des fonds du fédéral pour d’autres projets québécois. Le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, compte fournir un « cadre financier très, très explicite pour le REM », dans son budget mardi prochain, comprenant un « montant de nature générale, mais [qui] donne un ordre de grandeur » de la participation financière attendue du fédéral. Car « les échéanciers approchent », notait M. Couillard.

Les représentants fédéraux étaient étonnés des sorties du gouvernement Couillard. En voyant les demandes budgétaires de Québec, qui réclamait des sous pour ses trois projets d’infrastructures en début de semaine, Ottawa aurait appelé pour les avertir de ne pas s’inquiéter du fait qu’il n’y aurait pas de projets précis énumérés dans le budget fédéral.

Philippe Couillard semble cependant déterminé à mener sa bataille. « L’histoire n’est pas terminée », a-t-il averti en invitant les élus québécois à Ottawa à faire écho aux « priorités du Québec » dans leur caucus.

Le chef péquiste, Jean-François Lisée, estime de son côté que le budget témoigne de « l’injustice systémique fédérale envers le Québec ».

« Les projets ne sont pas nommés spécifiquement dans le budget, a consenti la ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, à Ottawa. C’est normal. Ils ne sont pas nommés pour les autres provinces non plus. »

Déficit et autres critiques

Aux Communes, les néodémocrates ont critiqué le peu d’investissements dans la lutte contre les changements climatiques et le retrait du crédit d’impôt pour les usagers du transport en commun. « Ce crédit était complexe, il n’y avait pas énormément de gens qui en profitaient », a fait valoir M. Trudeau en ajoutant que l’argent serait « mieux dépensé » en investissant pour construire de nouvelles infrastructures de transports en commun.

Les conservateurs ont à nouveau déploré que le retour à l’équilibre budgétaire ne soit plus daté. M. Trudeau a réitéré que son gouvernement continuerait de réduire le ratio de la dette par rapport au PIB. Quant aux choix politiques de son second budget, « le monde et le milieu du travail changent », a-t-il martelé. « Et ce budget vise à s’assurer que les Canadiens peuvent prospérer au sein de ces nouvelles économies qui s’en viennent. »

TPS: Uber veut s’allier aux taxis contre Ottawa

Ottawa — Le service de covoiturage Uber accuse Ottawa de taxer « l’innovation » en élargissant à ses voitures la TPS déjà imposée aux taxis. « À une époque où les Canadiens passent beaucoup trop de temps dans les bouchons de circulation — et que les gens devraient être encouragés à laisser leur voiture à la maison, prendre le transport en commun, et faire du covoiturage — nous devrions encourager des politiques qui rendent le transport durable plus abordable, et non plus dispendieux », a fait valoir Ian Black, gestionnaire d’Uber Canada, au lendemain du dépôt du budget fédéral qui annonçait que l’entreprise serait assujettie comme les taxis à la taxe sur les produits et services. Tendant la main aux chauffeurs de taxis afin qu’ils fassent front commun contre le fédéral dans ce dossier, Ian Black appelle Ottawa à reculer pour offrir plutôt aux Uber et aux taxis la même exemption de TPS à laquelle ont droit les propriétaires de petites entreprises enregistrant des revenus annuels de moins de 30 000 $.
6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 mars 2017 05 h 31

    Quelle comédie !

    Quelle comédie !
    Plus catholique que le pape, Monsieur Couillard ?
    Non, certainement pas.
    Mais plus anti-Québécois en apparence que le Pit lui-même, ah ça oui !

    C'est Madame Deux et sa sainte famille royale qui doivent être comblés en certitudes par l'actuel PM du Québec...
    Je pense bien que par conséquent, ils vont un jour ou l'autre l'anoblir, tiens !

    Tourlou !

  • Gilles Théberge - Abonné 24 mars 2017 06 h 20

    C'est vrai qu'il est pas habitué, à ce que le premier ministre d'une "province" s'insurge contre une décision du fédéral...

    Petit jeu facile, comme l'est la situation loufoque que nous vivons.

    Dans une vraie fédération, le pouvoir central se préoccupe de chacune des parités le constituant.

    La pouvoir fédéral est au service de l'ensemble. S'insurger de la part de Trudeau montre qu'il n'a rien compris.

    La dernière fois qu'il s'est insurgé il a bousculé des députés, en pleine chambre des communes.

    • Benoit Toupin - Abonné 24 mars 2017 14 h 36

      Suite aux tergiversations dans le dossier de Bombardier, Monsieur Trudeau ne devrait se surprendre de la réaction à Québec; il en est directement la source...

    • Benoit Toupin - Abonné 24 mars 2017 14 h 38

      Suite aux tergiversations et à la réponse du fédéral dans le dossier de Bombardier, Monsieur Trudeau ne devrait pas se surprendre de la réaction de Québec; il est est directement la cause.

  • Jean-François Trottier - Abonné 24 mars 2017 07 h 44

    Que retenir ?

    De un, Couillard a essayé de se créer une image à la Duplessis qui allait "chercher not' butin".
    Les cafouillages de son gouvernement, dûs à son attitude démissionnaire dans son entreprise de destruction de l'appareil gouvernemental, lui collent à la peau en cette période pré-électorale.
    Il aurait pu au passage comprendre pourquoi on ne peut faire confiance uniquement au privé... mais pourquoi le ferait-il avec une ou deux caisses bien pleines ?
    Alors il bombe le torse et fonce directement dans une porte ouverte.

    De deux, Trudeau en a laissé échapper une, et c'est vraiment étonnant : normalement, pour chaque dollar donné Ottawa prend un pouvoir, grand ou petit. Droit de regard, droit de décision, visibilité.... tout y passe. Là, rien...

    Je suppose que c'est à charge de revanche ?
    Il est probable que Trudeau et consiorts laissent Québec s'embourber dans ses contrats aux petits z'amis pour rensuite monrer comment un gouvernement du Québec ne peut être fiable ? Comme si les Libéraux d'Orttawa étaient de petits saints... On sait très bien ce que veut dire "infrastructures" et leur petite soeur "innovation".

  • Bernard Dupuis - Abonné 24 mars 2017 10 h 32

    Le nouveau mangeur de "hot-dog".

    Si je me mets à la place de M. Couillard, je me retrouve dans de beaux draps. Celui-ci est victime au moins pour une troisième fois de ses propres erreurs de jugement relativement au fédéralisme et au canadianisme. Après s’être fait rouler dans la farine relativement aux cas de Bombardier et des transferts fédéraux en santé, voilà qu’on le fait « poiroter » dans le cas des infrastructures dans le transport en commun. Comme M. Couillard, j’en aurais assez de me faire humilier de la sorte.

    Va-t-il prendre conscience de cette réalité absurde du fédéralisme mal compris et de mauvaise foi tel qu’il est appliqué depuis 150 ans au Canada? Par exemple, les premiers ministres d’Ottawa se voient comme hiérarchiquement supérieurs à leurs homologues provinciaux et en particulier relativement au premier ministre québécois. Ce pseudo fédéralisme fut justement institué pour contrôler le gouvernement du Québec. On l’a vu concrètement dans l’épisode du rapatriement de la constitution.

    Dans le cas présent, la mauvaise foi de Trudeau est manifeste. En effet, celui-ci reproche à M. Couillard d’être le responsable de la confusion présente dans le budget du gouvernement d’Ottawa. Cette stratégie de culpabilisation du Québec fut mainte fois utilisée autrefois par Elliot Trudeau lui-même. On se souvient du plaisir que celui-ci avait à traiter Robert Bourassa de « mangeur de hot-dog » lorsque les conflits et les chicanes prenaient entre Ottawa et Québec.

    Le fédéralisme canadien est tellement biaisé qu’il conduit continuellement à des situations qui frisent l’absurdité lorsqu’il s’agit des « vraies affaires » québécoises. Tout fini en chicanes de coqs. Vivement le québecxit.

    Bernard Dupuis, 24/03/2017