Une motion contre l’islamophobie divise à Ottawa

La motion M-103 a été déposée en décembre dernier, soit bien avant l'attentat à la Grande Mosquée de Québec.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La motion M-103 a été déposée en décembre dernier, soit bien avant l'attentat à la Grande Mosquée de Québec.

La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, ne craint pas qu’Ottawa vive son moment Bouchard-Taylor en ouvrant la « difficile » conversation sur l’islamophobie avec une motion que les libéraux appuient « sans réserve ».
 

Entourée d’une soixantaine de membres du caucus libéral, elle a annoncé mercredi en point de presse que le gouvernement appuyait « sans réserve » la motion M-103 qui chargerait un comité parlementaire d’étudier le « racisme et [la] discrimination religieuse systémiques ».
 

La ministre Joly n’a pas voulu dire explicitement si elle craignait que l’exercice n’entraîne des dérapages comme ceux qui ont émaillé les audiences de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables ou encore le débat sur la charte des valeurs.

Elle a préféré vanter le « courage » du gouvernement, qui est prêt à lancer des discussions « difficiles ». La motion, a-t-elle insisté, est « importante », car « on est dans une société qui respecte l’inclusion, la diversité, et qui est fondée sur des valeurs de multiculturalisme ».

L’élue n’a pas voulu s’étendre sur le fait que le gouvernement dénonce l’islamophobie avec M-103 alors qu’à Washington, Justin Trudeau a refusé de critiquer le décret de Donald Trump sur l’interdiction d’entrée aux États-Unis des ressortissants de sept pays à majorité musulmane.

« Nous, on parle de ce qui se passe au pays et […] notre premier ministre, à plusieurs reprises, l’a mentionné, nous sommes une société inclusive […] qui ouvre ses portes aux personnes qui veulent venir chercher refuge ici », a offert Mme Joly.

La députée d’Ahuntsic — Cartierville a condamné « l’instrumentalisation » de la motion, qui ne vise pas à « avoir une politique de division et de peur » comme certains l’ont avancé, mais bien à permettre aux « communautés qui sont marginalisées » de se sentir « en sécurité ».

Opposition des députés conservateurs
La motion déposée par la députée libérale d’arrière-ban Iqra Khalid en même temps qu’une pétition signée par 70 000 personnes réclamant des élus de la Chambre qu’ils condamnent « toutes les formes d’islamophobie », se heurte à l’opposition de plusieurs conservateurs.

Les députés qui briguent la direction du parti sont majoritairement contre la motion, pour des raisons qui varient d’une personne à l’autre. Devant les micros des journalistes ou par voie de communiqué, mercredi, certains ont fait part de leurs réserves.

Andrew Scheer ne la trouve pas assez « inclusive » à l’égard des autres religions et accuse les libéraux de verser dans la politique identitaire pour « diviser notre société ». Maxime Bernier craint pour la liberté d’expression.

Leur controversée collègue Kellie Leitch, elle, s’est tournée vers Twitter pour manifester son opposition à M-103. Elle l’a fait en publiant la photo d’une femme avec, en image d’arrière-plan, une photo prise le jour de la fusillade au parlement d’Ottawa, en octobre 2014.

Cette photo a été choisie parce que ce jour-là, les forces de l’ordre « ont bravement protégé notre démocratie et notre liberté d’expression », a expliqué à La Presse canadienne Michael Diamond, un porte-parole de la campagne de Mme Leitch, mercredi soir.

La tactique de la mère du filtre des valeurs anticanadiennes a été vigoureusement dénoncée par le député néodémocrate Matthew Dubé. « C’est complètement inapproprié et dégueulasse qu’on utilise une image comme ça à des fins politiques », s’est-il insurgé.

Le NPD majoritairement pour la motion
Plus tôt, son chef Thomas Mulcair suggérait que la motion rallierait un bon nombre d’élus du Nouveau Parti démocratique. « Ce que j’entends en écoutant mes collègues, c’est […] qu’il est grandement temps qu’on prenne une position ferme contre l’islamophobie », a-t-il dit.

« Au Québec on a eu le saccage d’un centre communautaire musulman à Sept-Îles et on a eu la tuerie affreuse dans une mosquée à Québec. C’est (avec cette) toile de fond qu’on est en train d’avoir ce débat-là », a expliqué le leader de la formation politique.

Un texte qui «va trop loin» selon le Bloc
Au Bloc québécois, le chef intérimaire Rhéal Fortin estime que le texte va trop loin et voit ainsi difficilement comment il pourrait appuyer la motion M-103 si aucun amendement n’y est apporté — une possibilité qu’a écartée mercredi la députée Khalid.

« Dans la motion, telle qu’elle est libellée, il y a des choses auxquelles on ne peut pas adhérer, entre autres l’idée qu’il se serait installé un climat de peur et de haine, on n’est pas d’accord avec ça », a expliqué le leader bloquiste.

Débat à venir 
Le débat sur la motion s’amorce mercredi en début de soirée en Chambre. Une deuxième heure devrait suivre avant la tenue du vote.

Comme il s’agit d’une motion d’initiative parlementaire, le vote n’aura pas lieu avant quelques semaines, voire quelques mois. D’ici là, aux conservateurs qui envisagent voter contre, un député libéral de confession musulmane, Omar Alghabra, recommande de bien réfléchir.

« Je veux prévenir mes collègues, en particulier ceux qui sont candidats à la direction, de s’assurer de ne pas donner l’impression qu’ils votent pour l’islamophobie », a-t-il lâché en mêlée de presse. 

 

« Alors j’espère qu’ils réévalueront leur position. Il est temps pour notre pays de s’unir, surtout pour que les autres pays constatent que notre Parlement s’élève contre ce type de discrimination », a ajouté M. Alghabra.
 

La ministre Joly s’est dite convaincue qu’elle obtiendra l’appui de la vaste majorité du caucus libéral au moment du vote.

Croisé dans les couloirs du parlement, le whip du gouvernement, Pablo Rodriguez, a plus tard soutenu que les élus pourraient voter selon leur conscience, à l’exception des membres du cabinet.


La motion M-103

Que, de l’avis de la Chambre, le gouvernement devrait :

 
  1. reconnaître qu’il faille endiguer le climat de haine et de peur qui s’installe dans la population ;
  2. condamner l’islamophobie et toutes les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques et prendre acte de la pétition e-411 à la Chambre des communes, ainsi que des problèmes qu’elle a soulevés ;
  3. demander que le Comité permanent du patrimoine canadien entreprenne une étude sur la façon dont le gouvernement pourrait
    1. établir une approche pangouvernementale pour la réduction ou l’élimination du racisme et de la discrimination religieuse systémiques, dont l’islamophobie, au Canada, tout en assurant l’adoption de politiques fondées sur les faits, qui soient d’application globale et axées sur la communauté,
    2. recueillir des données pour contextualiser les rapports sur les crimes haineux et pour évaluer les besoins des communautés touchées ; le Comité devrait présenter ses conclusions et ses recommandations à la Chambre dans les 240 jours civils suivant l’adoption de la présente motion, pourvu que, dans son rapport, le Comité devrait formuler des recommandations que pourra appliquer le gouvernement afin de mettre davantage en valeur les droits et libertés garantis dans les lois constitutionnelles, y compris la Charte canadienne des droits et libertés.
8 commentaires
  • Donald Bordeleau - Abonné 15 février 2017 13 h 08

    Un pas en arrière. Motion au calendes grecques.

    Ce revirement après 9 ans du philosophe millionnaire qui sauf erreur a soutenu l'instauration d'un tribunal islamique à Toronto nous laisse dubitatif ?

    Est-ce un appel au secours du PM qui l'a fait sortir de sa réserve ?

    Car, il est rare que l'auteur d'un rapport qui avait la possibilité d'être dissident lors de sa sortie , dise le contraire de ce qu'il a écrit 9 ans après les faits. Manque de congruence, sortie stratégique, pavé dans la marre !

    Affirmer que le Québec a changé depuis 9 ans est un leurre et une tromperie. Rien n'a changé sur l'urgence d'agir en regard de la laïcité et de l'égalité hommes-femmes.

    Selon Taylor après 9 ans de réflexion, on a droit à afficher son appartenance religieuse, on aura aussi droit à afficher ses convictions politiques et tout le tralala inimaginable.

    Donc Charles Taylor se plaçant du côté du gouvernement au moment voulu, il dicte sa volonté et se place en faveur d’une inégalité sociale homme-femme au Québec. On cherche ainsi à nous obliger à reconnaître la voie de l’islamisation progressive dans la sphère politique et publique. Comment les femmes pourront-elles prendre leur place dans notre société alors que l’islam ne leur reconnaît qu’une place secondaire ?

    La religion va finalement s’immiscer dans le politique et la vie sociale au détriment d’une saine démocratie.

    • Louise Melançon - Abonnée 15 février 2017 14 h 48

      Monsieur Bordeleau, je crois que vous vous êtes trompé de nouvelle: il s,agit ici d'une motiion au fédéral, et non ce qui s'est passé, hier, au gouvernement provincial, avec le virage de Taylor.

  • Chantal Gagné - Inscrite 15 février 2017 13 h 20

    Et la misogynie?

    Nos élus\élues devraient s'activer à contrer la misogynie, la phallocratie inhérentes aux religions. Ils serviraient ainsi le peuple et nos les autorités religieuses qui disent le représenter. Il serait sain d'opter pour la neutralité plutôt que pour l'obscurantisme et les ténèbres.

  • Louise Melançon - Abonnée 15 février 2017 14 h 56

    Condamner l'islamophobie?

    Islamophobie veut dire "peur de l'Islam"... La peur est une émotion... comment peut-on condamner une émotion?...On peut déplorer, regretter, rassurer... mais condamner? Si on parle de racisme, c'est autre chose: il y a là l'idée qu'une race est inférieure à une autre ou à d'autres. Il faut dénoncer, combattre cette idée.
    Il me semble que de ce temps-ci, on mêle tout... le racisme n'est pas la même chose que l'islamophobie... travaillons plutôt sur les causes de la peur... et de ce point de vue-là, peut-être faut-il regarder aussi du côté de l'Islam?

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 15 février 2017 15 h 48

    LE CHAT SORT DU SAC !

    Le libellé de la motion"condamner l’islamophobie et toutes les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques " est inquiétant pour la liberté d'expression et pour la laïcité. En effet l'ambiguité, entretenue et utlisée, du terme islamophobie qui mélange la critique d'une religion et la condamnation des attitudes ou des actes hostiles aux pratiquants de celle-ci laisse craindre pour la libre critique d'une doctrine religieuse et donc pour l'exercice de la liberté d'expression. Quant à la condamnation de toute discrimination religieuse systémique, on peut se demander dans quel sens il faut entendre le mot discrimination. Est-ce que la laïcité qui affirme la neutralité de l'État face à toute croyance ou incroyance fait de la discrimination religieuse en interdisant toute manifestation religieuse dans les institutions de l'État ?
    D'autre part n'y a t il pas un certain paradoxe à reclamer à cor et à cri le droit de pouvoir arborer n'importe où des signes distinctifs d'appartenance religieuse et de refuser toute discrimination religieuse. C'est comme si on nous disait" J'insiste pour manifester ouvertement mon appartenance religieuse mais je vous demande de faire comme si vous ne le voyez pas !"
    Pierre Leyraud

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 février 2017 17 h 14

    Comment combattre l'islamophobie ? En adoptant une Charte de la laïcité digne de ce nom.

    Selon Statistique Canada, la population arabe triplera au Canada d’ici 2031. La confession musulmane y augmentera de 15 %, alors que la chrétienne y diminuera de 10 %. C’est plutôt inquiétant, oui, merci.