Mode de scrutin: pas de proportionnelle sous Justin Trudeau

Le premier ministre Justin Trudeau a été à nouveau interrogé sur l’abandon d’une promesse phare de la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir. Vendredi, c’est à Yellowknife qu’il s’est fait interroger par le public à ce sujet.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau a été à nouveau interrogé sur l’abandon d’une promesse phare de la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir. Vendredi, c’est à Yellowknife qu’il s’est fait interroger par le public à ce sujet.

Des milliers de citoyens convergeront cet après-midi dans quelque 27 villes canadiennes pour manifester en faveur d’une réforme électorale, mais les propos de Justin Trudeau prononcés jeudi soir laissent penser que le premier ministre n’a jamais vraiment cru aux vertus d’une modification du mode de scrutin.

Alors qu’il s’adonnait à un bain de foule à Iqaluit jeudi, M. Trudeau s’est fait demander par une citoyenne, Robyn Campbell, pourquoi il abandonnait sa promesse électorale que l’élection de 2015 soit la dernière tenue en vertu du système uninominal à un tour.

Le premier ministre a candidement répondu que « la représentation proportionnelle sous quelque forme que ce soit serait mauvaise pour le Canada ».Selon lui, il en va de la modération du discours politique. « Croyez-vous que Kellie Leitch devrait avoir son propre parti politique ? Parce que si vous avez un parti qui représente des voix marginales ou des voix à la périphérie de nos points de vue et qu’il détient 10, 15 ou 20 sièges à la Chambre des communes, il pourrait se retrouver avec la balance du pouvoir. »

Ancienne ministre conservatrice, Kellie Leitch se présente à la succession de Stephen Harper. Elle a proposé de filtrer les nouveaux arrivants pour s’assurer qu’ils souscrivent aux valeurs canadiennes. En entrevue avec Le Devoir, Mme Leitch déplore les propos du premier ministre à son sujet. Elle martèle que son idée recueille beaucoup d’appuis et que ce n’est donc pas une idée « marginale ».

« C’est lui qui est déconnecté en marginalisant les gens [qui pensent autrement] et en refusant d’écouter les Canadiens. » Elle accepte le parallèle avec Hillary Clinton qui avait qualifié de « basket of deplorables » les partisans de Donald Trump. « Nous ne sommes pas des gens de la marge. Que le premier ministre pense autrement, ça me va. Mais il n’a pas à nous rabaisser et nous humilier. » Mme Leitch estime que le système électoral « fonctionne extrêmement bien » et n’a pas besoin d’être réformé.

La chef du Parti vert, Elizabeth May, a pour sa part ridiculisé cette idée que la représentation proportionnelle menace le discours politique. Si le premier ministre veut utiliser un épouvantail, dit-elle, pas besoin de supputer. « Stephen Harper a été un premier ministre extrême. Et il est devenu premier ministre alors qu’à peine 35 % des gens appuyaient ses idées seulement à cause de notre système de vote. » Mme May participera à la manifestation de Victoria samedi.

Le bloquiste Gabriel Ste-Marie déplore que le premier ministre s’arroge le droit de décréter quelles voix méritent d’être entendues. « Il parlait de l’importance de réformer le système pour que chaque vote compte, et là il vient dire qu’il ne faut pas prendre en compte les voix de groupes marginaux. Finalement, il voulait que ce soit chaque vote libéral qui compte. C’est n’importe quoi. »

Pas de compromis possible

Les déclarations de Justin Trudeau viennent confirmer ce qu’on murmurait dans les coulisses libérales. Une source bien au fait du dossier expliquait récemment au Devoir que « le premier ministre est préoccupé par tout système ayant pour effet de diminuer l’influence des députés directement élus ». Cette source expliquait que la force du système actuel, aux yeux du premier ministre, est d’attribuer un député à chaque circonscription. Chaque citoyen a ainsi un lien direct avec son élu, qu’il peut réélire ou punir tous les quatre ans. Dans les systèmes proportionnels, certains députés sont désignés à partir de listes de candidats dressées par les partis politiques ou élus en groupe pour rééquilibrer la représentation d’une région. « Qui alors est votre député ? » demande cette source.

Mais si M. Trudeau écartait d’emblée toute forme de proportionnelle, quelles possibilités de réforme restait-il sur la table ? Pratiquement aucune, justement, pense Daniel Rae, un étudiant de l’Université d’Ottawa de 20 ans qui est un des instigateurs des manifestations prévues samedi. Daniel Rae dit avoir été si fâché qu’Ottawa abandonne la réforme électorale qu’il a rassemblé des amis et contacté d’autres groupes pour lancer la Journée nationale de mobilisation pour la réforme électorale.

« Cela me dit qu’il a été fourbe depuis le début », dit M. Rae à propos des commentaires de Justin Trudeau. Il rappelle que tous les experts interrogés dans le cadre des consultations du comité parlementaire ont proposé une forme de représentation proportionnelle. « C’est donc dire qu’il ne croit pas aux politiques basées sur les faits », raille-t-il en faisant référence à la promesse de Justin Trudeau de remettre la science au coeur des décisions gouvernementales. « Cela me dit qu’il s’appuie sur ses idées préconçues, et cela trahit un dogmatisme et une inflexibilité. »

L’ironie, c’est que Justin Trudeau a déclaré à Iqaluit que l’échec de la réforme électorale est en partie attribuable au NPD. « Le fait que le NPD avait pris fait et cause pour la représentation proportionnelle quoi qu’il arrive, à tout prix, a fait en sorte qu’il n’y avait pas de concession possible sur le sujet. »

Le député Murray Rankin, qui a siégé au comité parlementaire, qualifie de « fait alternatif » une telle affirmation. « Au comité, le NPD a mis de l’eau dans son vin en acceptant qu’il y ait un référendum, même si nous n’en voulions pas », dit-il. M. Murray se dit qu’au moins « le premier ministre est sorti du placard en admettant qu’il n’aime pas la représentation proportionnelle. C’est un progrès ».

Lorsque le Parti libéral du Canada n’était que le troisième parti à la Chambre des communes, M. Trudeau avait publiquement déclaré qu’il aimerait instaurer le vote préférentiel. Lorsqu’il a promis de réformer le système, il s’est gardé de répéter cette préférence, et il n’a pas précisé qu’il écartait d’emblée une famille entière de modes de scrutin.


Le premier ministre justifie sa décision

Justin Trudeau défend sa décision d’abandonner son engagement à réformer le mode de scrutin avant la prochaine élection.

Dans une séance de questions et réponses à Yellowknife, M. Trudeau a expliqué qu’il craignait qu’une telle réforme favorise la discorde et l’instabilité.

« C’est parce que je crois que ce n’était pas dans l’intérêt de notre pays et de notre avenir que j’ai tourné le dos à cette promesse », a déclaré Justin Trudeau, vendredi, lorsqu’une personne dans la foule lui a demandé pourquoi il avait abandonné le projet de réforme électorale.

« Je sais que des gens seront déçus, oui », a-t-il poursuivi alors que des huées se faisaient entendre. « Mais c’était à moi de faire un choix, et j’ai choisi de le faire en sachant les conséquences qu’il pourrait y avoir, mais sans compromettre les intérêts du Canada. C’est pourquoi les Canadiens m’ont élu. »

Il a expliqué que l’idée d’un bulletin de vote par classement des candidats avait été abandonnée parce que plusieurs jugeaient que ce système favoriserait les libéraux. Et un référendum, a-t-il ajouté, ne ferait que favoriser la discorde et l’absence d’unité à un moment où les forces du nationalisme et du populisme frappent les gouvernements et les pays partout dans le monde.
4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 février 2017 01 h 57

    M. Trudeau a manqué un rendez-vous historique pour corriger une faille démocratique.

    C'est dommage que le Premier ministre, Trudeau, ait raté une belle occasion pour une réforme du mode de scrutin, pour que chaque vote compte. Contrairement à tous les pays civilisés du monde qui ont un système de vote proportionnel, le Premier ministre a manqué cette opportunité de corriger cette faille. Il me semble qu'il a favorisé ses désires partisanes de gagné les prochaines élections, que de corriger une lacune à la démocratie.

    • Loraine King - Abonnée 12 février 2017 06 h 03

      Évidemment que pas tous les pays qui ont un mode de scrutin proportionnel sont civilisés. je n'accorde pas tant d'importance au mode de scrutin pour vernir de civilisation une société.

      Quant à ses désirs, bien réels, de former le gouvernement après la prochaine élection, je pense M. Trudeau assez intelligent pour se souvenir qu'il était il y a trois ans chef du troisième parti aux communes, les membres de son parti ayant occupé les bancs de l'opposition pendant 10 ans grâce au système uninominal à un tour. Il sait três bien qu'avec ce mode de scrutin il pourrait y retourner. Cela prend un consensus aussi.

  • Jacinthe Ménard - Inscrite 11 février 2017 12 h 36

    Crédulité complice

    Il y a toujours de ces gens pour être surpris lorsqu’un loup s’en prend à des moutons. Car c’est bien ce qu’est Trudeau fils : un loup. Ceux qui ne l’avaient pas remarqué sont tout simplement trop crédules et par extension je dirais même complices. Car tel un loup déguisé en mouton, junior se dit intègre tout en acceptant de l’argent pour rencontrer des citoyens en privé, il se dit humaniste mais ne voit aucun problème à vendre des blindés à un régime totalitaire et moyenâgeux, il se dit multiculturel mais ne verse pas une larme alors que la plus importante minorité linguistique du pays se meurt, il se dit vert mais ne change pas d’un iota la politique d’exploitation pétrolière du précédent gouvernement. Finalement, comment peut-on se s’étonner qu’il ne tienne parole quant au changement du mode scrutin alors qu’il s’auto-proclamait grand démocrate?

  • François Laflamme - Abonné 12 février 2017 07 h 38

    Confondre l'intérêt du pays et l'intérêt du parti libéral

    Justin Trudeau disait vouloir changer un système électoral qui a comme principal défaut de créer une distorsion entre le vote populaire et les sièges (toujours à l'avantage des grands partis... libéral ou conservateur). Une grande part de la population avait cru -- à tord -- que ce serait le moment de corriger ce défaut. Mais non, Justin avait pour but d'instaurer un mode de scrutin qui en plus de favoriser les grands partis, aurait un biais pour les partis centraux (histoire d'avantager encore plus le parti libéral)!