Trois centres d’injection supervisée à Montréal

Les trois emplacements seront gérés par les organismes Cactus, Dopamine et Spectre de rue. En photo, Roxane Beauchemin, directrice des services cliniques chez Cactus.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les trois emplacements seront gérés par les organismes Cactus, Dopamine et Spectre de rue. En photo, Roxane Beauchemin, directrice des services cliniques chez Cactus.

Forte du feu vert donné lundi par Santé Canada, Montréal devrait finalement inaugurer à l’arrivée de l’été ses trois premiers centres d’injection supervisée (CIS), dans les quartiers Ville-Marie et Hochelaga-Maisonneuve.

« Ma première réunion sur les sites d’injection supervisée a eu lieu en 2003, quand Insite voulait ouvrir à Montréal », a lancé Gilles Beauregard, quelques instants à peine après avoir accueilli Le Devoir dans les locaux de Spectre de rue.

L’organisme, dont il est le directeur général, accueillera l’un des trois CIS qui verront bientôt le jour à Montréal, en vertu d’une exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances accordée par Santé Canada.

Comme Cactus et Dopamine, Spectre de rue fournissait jusqu’ici du matériel neuf et sécuritaire aux consommateurs de drogue injectable, dont le nombre est estimé à 4000 à Montréal. « Mais quand les gens nous demandent où ils peuvent s’injecter en sécurité, on ne peut pas répondre… », a illustré Roxane Beauchemin, directrice des services cliniques chez Cactus. Gilles Beauregard estime que les CIS vont s’insérer dans ce qu’il appelle une « logique du tout », une approche plus efficace que celle qui consiste à donner le matériel et à ajouter : « Bonne chance, va te piquer ! » a-t-il illustré.

La fin d’une longue attente

Pour les centres fixes comme Cactus, Spectre de rue et Dopamine, qui ont commencé leurs activités en 1989, 1990 et 1995, respectivement, le chemin menant à l’approbation de l’instauration de CIS a été long. Et pavé d’embûches.

Au nombre de celles-ci, une bataille juridique entre le centre Insite de Vancouver et le gouvernement conservateur de Stephen Harper, débouté en Cour suprême en 2011. Puis, la création de la Loi sur le respect des collectivités, qui rendait très difficile, voire impossible, l’ouverture de CIS en raison des 26 critères que les organismes devaient remplir.

L’actuel gouvernement libéral a présenté des modifications à la loi. La ministre de la Santé, Jane Philpott, a annoncé que 10 autres organismes ont fait des demandes afin d’ouvrir de nouveaux CIS à Toronto, Vancouver, Surrey, Victoria et Ottawa. Le centre mobile L’Anonyme, qui sillonne les rues de Montréal, fait aussi l’objet d’une demande d’exemption afin de pouvoir offrir à ses utilisateurs la possibilité de s’injecter de la drogue sous la supervision de ses employés.

À Cactus comme à Spectre de rue, on espère ouvrir un CIS pour le début de l’été, une saison habituellement marquée par une hausse de consommation. Le second organisme ajoutera « trois ou quatre cabines » dans son local actuel, selon les prévisions de Gilles Beauregard. Cactus lorgne de nouveaux locaux, parce que le rez-de-chaussée qu’il occupe actuellement est trop petit. « C’est un lieu qui a été identifié pour bien répondre aux besoins des usagers », a assuré la directrice générale du centre, Sandhia Vadlamudy. Les usagers de Cactus sont nombreux : pas moins de 46 000 passages y ont été enregistrés entre le 1er avril 2015 et le 31 mars 2016. En incluant ses services de terrain, l’organisme estime avoit réalisé 63 000 interventions auprès de consommateurs de drogues.

Gérer les surdoses

Du nombre, Cactus souhaite en « sauver » le plus possible : devant la crise qui secoue Vancouver, aux prises avec des surdoses mortelles de fentanyl, l’organisme se réjouit de pouvoir superviser l’injection de ceux qui se présenteront à son CIS. « S’ils font une surdose, au fentanyl ou à tout autre opioïde médicamenteux, l’infirmière sur place va être en mesure de réagir rapidement pour renverser les effets de cette surdose-là et maintenir la personne en vie », a déclaré Sandhia Vadlamudy.

« Il n’y a pas trop de surdoses mortelles à Montréal, mais on a peur que ça s’en vienne », a ajouté Gilles Beauregard. Non, il n’encourage pas la consommation de drogue, a-t-il précisé. Mais il croit que la communauté entière profitera des retombées des CIS montréalais. « La clientèle va pouvoir s’injecter ici au lieu d’aller dans le parc. […] Il faut aussi permettre aux voisins d’être dans la quiétude », a-t-il fait valoir.

Jane Philpott a utilisé des arguments semblables. « Les données probantes canadiennes et internationales révèlent que les sites de consommation supervisée, lorsqu’ils sont bien gérés, peuvent sauver des vies sans qu’il y ait d’augmentation de la consommation de drogues ou de la criminalité dans les environs », a-t-elle déclaré. Selon une étude menée en 2010 par deux chercheurs de l’Université Simon Fraser, le centre Insite vancouvérois permettrait d’éviter 35 infections au VIH et près de trois morts par an.

L’Université du Québec à Montréal (UQAM), elle-même aux prises avec des problèmes de gestion du matériel souillé que laissent certains toxicomanes qui utilisent ses locaux pour s’injecter des drogues, a salué « l’initiative » de Santé Canada, « qui répond à une problématique importante qu’on retrouve au centre-ville, incluant au Quartier latin, où est située l’UQAM », selon la porte-parole Jenny Desrochers.

Les leçons de Vancouver

Reste que c’est justement en Colombie-Britannique, et particulièrement à Vancouver, où le premier CIS en Amérique du Nord a ouvert ses portes, en 2003, qu’une crise de surdoses mortelles de fentanyl fait rage. Entre le 1er janvier et le 30 novembre 2016, 755 surdoses mortelles attribuables à la consommation de drogues illicites ont été répertoriées dans la province de l’Ouest canadien. Dans 60 % des cas, du fentanyl a été retrouvé dans le corps de la personne morte. Environ le quart de ces morts (193) a eu lieu sur le territoire desservi par l’autorité de santé Vancouver Coastal Health (VCH), qui gère Insite.

Or, aucune de ces morts n’a eu lieu dans un CIS, a insisté la porte-parole Anna Marie D’Angelo, jointe par Le Devoir. « C’étaient des utilisateurs récréatifs, des premiers utilisateurs, des gens qui s’injectaient de la drogue seuls, où il n’y avait personne pour les aider », a-t-elle ajouté.

Selon elle, la force des CIS réside dans la possibilité pour les professionnels de la santé d’intervenir auprès des consommateurs, notamment en injectant de la naloxone. Ce composé chimique, qui permet d’inverser les effets des opiacés, est accessible au Canada depuis juillet 2016. Insite rapporte d’ailleurs que ses infirmières avaient huit fois plus de risques de devoir utiliser la naloxone en 2016 qu’en 2006, et ce, malgré la constance du nombre d’utilisateurs des services du CIS. De janvier à juillet 2016, 573 surdoses (non mortelles) ont eu lieu dans les locaux d’Insite, en comparaison à 132 durant la même période, 10 ans plus tôt.