Ottawa n’exclut pas de bannir l’exploitation des résidus d’amiante

Les ministres Judy Foote (Services publics et Approvisionnement), Kirsty Duncan (Sciences), Jane Philpott (Santé) et Catherine McKenna (Environnement) ont participé à une conférence de presse conjointe afin d’annoncer le bannissement de l’amiante au Canada.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Les ministres Judy Foote (Services publics et Approvisionnement), Kirsty Duncan (Sciences), Jane Philpott (Santé) et Catherine McKenna (Environnement) ont participé à une conférence de presse conjointe afin d’annoncer le bannissement de l’amiante au Canada.

Le gouvernement de Justin Trudeau passe à l’action comme promis et interdira d’ici 2018 la production, l’utilisation, l’importation et l’exportation des produits d’amiante. Et si Ottawa insiste pour dire qu’il a écouté les doléances du Québec en autorisant l’exploitation des résidus d’amiante, il ne s’engage pas à tenir cette promesse éternellement, soulignant que des « consultations » auront lieu dans le futur.

Ce sont pas moins de quatre ministres fédérales qui ont été dépêchées jeudi matin dans l’aile d’oncologie de l’hôpital d’Ottawa pour faire l’annonce en grande pompe. « Nous faisons l’histoire. Aujourd’hui est un grand jour », a lancé la ministre responsable des Services publics et de l’Approvisionnement, Judy Foote. « Nous allons adopter une approche pangouvernementale dans ce dossier », a expliqué sa collègue aux Sciences, Kirsty Duncan, en désignant ses collègues à la Santé et l’Environnement.

Le plan d’Ottawa comporte plusieurs volets, dont le plus substantiel est évidemment la fin de la participation canadienne dans le commerce de l’amiante. Certes, le Canada ne produit plus d’amiante depuis 2012. La mine Lac d’Amiante, à Thetford Mines, a fait faillite en 2011, et la mine Jeffrey, à Asbestos, a fermé en 2012 après que le gouvernement péquiste de Pauline Marois eut annulé un prêt de 58 millions de dollars que lui avait consenti le précédent gouvernement libéral pour assurer sa relance. Mais le Canada continue d’acheter cette substance classée cancérigène en 1987 par l’Organisation mondiale de la santé.

Selon les données du ministère Innovation, Sciences et Développement économique, le Canada a importé en 2015 pour près de 270 millions en produits contenant de l’amiante. Il s’agit principalement d’isolants thermiques ou sonores (112 millions), de machinerie comme des meules ou des scies (87 millions) et des tissus (62 millions). L’amiante, à cause de sa qualité ignifuge, se retrouve aussi dans certains freins automobiles, mais cette catégorie est beaucoup moins importante : 6,4 millions de dollars. La même année, le Canada a aussi exporté pour 204 millions de produits contenant la substance (principalement des tissus et des isolants).

Le Québec s’inquiétait qu’Ottawa aille jusqu’à interdire la valorisation des résidus des anciennes mines québécoises d’amiante, ce à quoi s’adonne l’entreprise Alliance-Magnésium, qui extrait par électrolyse du magnésium de la roche serpentine présente dans les résidus du minerai. Or, il n’en sera rien. Du moins, pour l’instant.

« Nous sommes conscients des préoccupations du Québec », a indiqué la ministre Duncan en point de presse. « J’ai parlé avec les maires des deux communautés minières mercredi, j’ai parlé avec la députée. Nous comprenons la longue histoire minière du Québec et nous sommes sensibles à l’importance du développement économique. L’interdit n’inclura pas les résidus », a-t-elle assuré.

Néanmoins, lors d’une séance d’information à la suite de l’annonce, quand les journalistes ont demandé — à répétition — si les résidus pourraient être ciblés à l’avenir, les fonctionnaires se sont bornés à répéter qu’il y aurait « un processus de consultation. Il y a d’autres actions pour mieux contrôler l’amiante qui font partie de ce plan. […] Il pourrait y avoir d’autres actions ».

Pour l’instant, Karine Vallières, la députée libérale provinciale de Richmond, qui abrite la ville d’Asbestos, se réjouit de l’annonce, tout comme son collègue de Lotbinière-Frontenac, Laurent Lessard, le maire d’Asbestos, Hugues Grimard, et le vice-président principal d’Alliance-Magnésium, Pierre Saint-Aubin. « S’il y a une consultation, on y participera pour s’assurer que la question des résidus est écartée dès le départ », dit M. Saint-Aubin.

Du côté de l’Association canadienne des constructeurs automobiles, l’annonce de jeudi ne change rien. Chrysler, Ford et GM, les trois fabricants canadiens que regroupe l’Association, « n’utilisent pas de freins contenant de l’amiante depuis plusieurs années », assure le président, Mark Nantais. Toutefois, M. Nantais a indiqué qu’il ne pouvait pas parler pour les garages génériques qui remplacent les freins et pourraient utiliser ce genre de produit.

Rotterdam

La stratégie d’Ottawa pour enrayer l’amiante prévoit par ailleurs que de nouvelles règles sur la santé et la sécurité au travail seront élaborées « dans un avenir rapproché » afin d’abaisser le niveau maximal d’exposition permis pour les travailleurs. Ottawa reverra son Code national du bâtiment pour en éliminer toutes les références à l’amiante. Depuis le printemps, il interdit l’utilisation de l’amiante dans les nouvelles constructions fédérales ou les rénovations majeures, et il travaillera avec les provinces afin qu’elles aussi revoient leurs codes respectifs pour faire de même.

Ottawa indique aussi qu’il changera de ton sur la scène internationale. La Convention de Rotterdam est un traité international qui liste les produits jugés dangereux et qui oblige les pays exportateurs à avertir clairement leurs clients des risques associés à ces produits. Entre 2006 et 2011, sous le gouvernement conservateur, le Canada a été le grain de sable qui a empêché à deux reprises l’ajout de l’amiante chrysotile à cette liste de produits dangereux. Toutefois, en septembre 2012, Ottawa avait annoncé qu’il ne s’opposerait plus à l’inscription puisque l’industrie de l’amiante canadienne était morte avec le retrait du prêt à la mine Jeffrey. Alors, quelle sera la nature du changement de ton ? Encore là, les fonctionnaires ont systématiquement refusé de le dire, répétant que « le Canada mettra à jour sa position » en vue de la réunion internationale au printemps 2017.

5 commentaires
  • Raymond Lutz - Inscrit 16 décembre 2016 07 h 02

    Et bannir les hydrocarbures

    C'est pour quand?

    • François Abraham - Inscrit 16 décembre 2016 09 h 26

      Quand les Canadiens auront compris qu'il doivent cesser d'acheter plus de camionnettes que de véhicules hybrides ou électriques ;-)

  • Jean-Marc Simard - Abonné 16 décembre 2016 07 h 59

    Et le cancer pétrolier, qu'en faites-vous ?

    ON interdit l'amiante pour cause de cancer...Or, qu'en est-il des sables bitumineux ? Ne sont-ils pas tout aussi cancéreux ?

    • Raymond Lutz - Inscrit 16 décembre 2016 12 h 53

      euh, non, les produits présents dans le dilbit sont pires car pas seulement cancérigènes! Lors des déversements les compagnies mentent souvent aux résidents (avant qu'ils ne soient évacués, donc le jour même) et mentent aux employés occasionnels engagés pour le nettoyage: "non, vous n'avez pas à porter de masque". Résultat, les gens sont intoxiqués et développent des troubles respiratoires et/ou neurologiques... Consultez les reportages de John Bolenbaugh à ce sujet (un ancien employé des pétrolières) ou googlez simplement « long term toxicity dilbit spill ».

    • Raymond Lutz - Inscrit 16 décembre 2016 14 h 28

      Je continue mes recherches: vous voulez vraiment freaker? Cherchez "neurotoxicity PAH" ou bien "neurotoxicity VOC". Je vous rappelle que tout de suite après un déversement, il y a plein de VOC dans l'air que les résidents et employés respirent et qu'après le nettoyage du déversement, pendant de nombreuses années, l'environnement contient encore beaucoup de PAH.

      Pourquoi neurotoxicité? Parce que ces substances attaquent le système nerveux. Les pires effets sont observés sur les embryons, bien avant que les enfants naissent.

      Tenez, un exemple: des chercheurs ont établi un lien entre le TDAH et autres troubles cognitifs et l'exposition de leur mère enceinte à de fortes concentrations de PAH (peterson, rauh, et all; 2015)