Cocktail de financement: les privilèges du pouvoir et de l’argent

Mardi, en Chambre, Justin Trudeau a été la cible de questions insistantes de l’opposition.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Mardi, en Chambre, Justin Trudeau a été la cible de questions insistantes de l’opposition.

Le premier ministre Justin Trudeau a fait face à un barrage d’attaques de la part de l’opposition mardi pour avoir participé à un cocktail de financement à 1500 $ le couvert tenu chez un particulier. Le gouvernement rétorque que la pratique est tout à fait légale… et était courante sous la précédente administration conservatrice.

L’activité de financement en question s’est déroulée en mai, à Toronto, au domicile de Benson Wong, le président de la Chambre de commerce Canada-Chine. Selon le Globe and Mail, qui a éventé l’affaire mardi, il y avait, outre M. Trudeau, 32 convives. Du lot, Zhang Bin, un homme d’affaires chinois qui, après cette soirée, a versé trois dons totalisant 1 million de dollars à la Fondation Trudeau et à l’Université de Montréal, ainsi que Shenglin Xian, le fondateur de la Banque Wealth One, qui attendait un dernier feu vert pour lancer une banque à charte fédérale au Canada.

« Un individu paye 1500 $ pour obtenir l’accès exclusif au premier ministre et cet individu reçoit l’approbation finale pour une banque quelques mois plus tard, a lancé la chef par intérim du Parti conservateur, Rona Ambrose, à la Chambre des communes. Non seulement cet événement viole les règles d’éthique du premier ministre, mais ça sent mauvais. »

Le premier ministre Trudeau a répliqué que le Bureau du surintendant des institutions financières avait préapprouvé le projet bancaire de Shenglin Xian en juillet 2015 sous l’ancien gouvernement conservateur. Le bureau du ministre des Finances a en outre fait valoir au Globe and Mail que le ministre n’avait pas été consulté lorsque la dernière approbation a été donnée à Shenglin Xian le 19 juillet 2016.

Du côté de la Fondation Trudeau (un organisme apolitique qui finance des bourses doctorales), une porte-parole a indiqué au Devoir que les pourparlers avec Zhang Bin avaient débuté en septembre 2014, « bien avant l’entrée en fonction du premier ministre actuel ». Les discussions ont abouti en juin dernier, quelques semaines après la soirée de financement. Zhang Bin a versé 200 000 $ à la Fondation et 750 000 $ à l’Université de Montréal pour financer des bourses destinées à des étudiants québécois en droit qui souhaiteraient étudier en Chine. Une troisième enveloppe de 50 000 $ financera la construction d’une statue de Pierre Elliott Trudeau, selon le Globe and Mail.

À la Chambre des communes, le néodémocrate Alexandre Boulerice a lancé : « Que l’on sorte le chéquier, parce que ça a l’air que l’ensemble du cabinet libéral est achetable ! » M. Boulerice faisait ainsi référence à la révélation, le mois dernier, de la tenue de deux autres cocktails de financement, à 500 $ et 1500 $ le couvert respectivement, dont la vedette était cette fois le ministre des Finances, Bill Morneau.

Les libéraux répètent sans relâche à la Chambre des communes que ces cocktails de financement sont légaux et ne posent pas problème. La leader du gouvernement à la Chambre, Bardish Chagger, a réitéré mardi que « nous avons les règles de financement parmi les plus strictes au pays ». Elle a même rappelé que le directeur général des élections actuel, Marc Mayrand, « a dit récemment que les lois sur le financement politique au Canada étaient parmi “les plus avancées, les plus contraignantes et les plus transparentes” au monde ».

En effet, dans une longue entrevue accordée à l’hebdomadaire Hill Times et publiée lundi, M. Mayrand a été appelé à commenter les activités de financement controversées (qui ne comprenaient pas à ce moment le cocktail de M. Trudeau). Il a indiqué ne pas avoir vu d’indice que « qui que ce soit viole les dispositions de la Loi électorale ». « L’argent est au coeur de la politique. Que l’on aime cela ou pas, on a besoin d’argent pour faire de la politique. »

M. Mayrand continue dans cette entrevue en disant qu’il faut savoir trouver « le juste équilibre » entre les règles éthiques et les besoins matériels des partis politiques. « Au Canada, on s’excite parce que quelqu’un donne 1600 $ ou 1700 $. [Aux États-Unis], le plus grand contributeur à une seule campagne a versé 63 millions. » M. Mayrand voit dans le cas du Québec — encore secoué par les révélations faites à la commission Charbonneau — un exemple des risques d’une éthique trop rigide. « Plus les contraintes paraissent déraisonnables, plus les gens seront tentés de fonctionner clandestinement. Et c’est une préoccupation que j’aurais. Il faut trouver le juste équilibre. »

Le Québec limitait à 3000 $ les dons pouvant être faits à un parti politique dans une même année. Seuls les individus peuvent donner. Au fédéral, cette limite a été instaurée à 1500 $, montant qui est indexé.

Des précédents

L’opposition cite souvent les règles d’éthique que s’est données Justin Trudeau pour démontrer que les cocktails sont répréhensibles. Le document « Pour un gouvernement ouvert et responsable » stipule qu’« il ne doit y avoir aucun accès préférentiel au gouvernement, ou apparence d’accès préférentiel, accordé à des particuliers ou à des organismes en raison de contributions financières ». Ce document, mis à jour annuellement, existe en fait depuis 2010 et a été mis en place par Stephen Harper.

En coulisse, les libéraux rappellent que les conservateurs avant eux ont abondamment participé à des activités de financement mettant en vedette députés ou ministres.

Le 19 mai 2015, par exemple, le ministre des Finances Joe Oliver a participé à un événement à 500 $ et le 23 juin 2015, à un autre à 400 $. Dans ce dernier cas, moyennant un don de 1500 $, le donateur pouvait participer à tout futur événement du ministre. Le 30 janvier 2015, le ministre Jason Kenney a participé à un événement à 750 $. Une dizaine de cas similaires peuvent être relevés. Rona Ambrose elle-même a participé à un BBQ payant (200 $) cet été avec Stephen Harper, à un déjeuner à 125 $ en octobre et à un souper à 150 $ en mai.

Avec Marie Vastel

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 novembre 2016 01 h 02

    Le meilleur gouvernement que l'argent puisse acheter!

    «En coulisse, les libéraux rappellent que les conservateurs avant eux ont abondamment participé à des activités de financement mettant en vedette députés ou ministres.»
    C'est pour cette raison qu'on a changé ce gouvernement corrompu! Les temps ensoleillés ne devraient pas inclure l'accès privilégié aux milliardaires! A-t-on le meilleur gouvernement que l'argent puisse acheter? C'est honteux M. Trudeau!

  • Gaston Bourdages - Abonné 23 novembre 2016 05 h 15

    Le pouvoir et l'argent n'ont pas de pouvoirs....

    Ce sont des êtres humains qui ont le pouvoir d'en donner à l'argent et au pouvoir. Et qui en donnent. Encore plus où le quasi seul langage utilisé est basé sur «Money talks». Avec mes respects mesdames Buzzetti et Vastel.
    S'il était demandé à ces gens qui agissent dans la légalité s'ils croient aux retours d'ascenseur ou au «scratch my back and I'll scratch yours» ?
    Encore et toujours le même questionnement sur la différence entre légal et éthique ou légal et morale ou immoral.
    La légalité n'est pas preuve de moralité. Encore moins d'éthique.
    Une solution existe mais elle n'est pas «caisse enregistreuse qui chante»
    Avec nos argents, les gouvernants versent aux partis un montant pré-établi en fonction du nombre de gens qui ont voté pour eux.
    Je suis vraiment (j'ironise) impressionné par ces déchirages de chemises et les réparties de moult de nos dirigeants. Comme ? «L'autre le fait alors je fais de même» C'est comme si la conscience individuelle éthique et morale n'existait pas. Plus encore, je transfers à l'autre la responsabilité de mes propres écarts de conduite éthique et morale.
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un dernier ouvrage....non publiable sur la conscience.

  • Christian Labrie - Abonné 23 novembre 2016 06 h 10

    Monsieur Mayrand a raison

    Dans la logique de monsieur Mayrand, on devrait rendre le vol légal. Ça serait une bonne façon de réduire le taux de criminalité. M. Mayrand n'est pas la bonne personne pour être directeur général des élections.

    • Robert Beaulieu - Abonné 23 novembre 2016 10 h 39

      Parfaitement, la logique de M.Mayrand qui est considérée inalinéable par la majorité de la classe politique bloque l'évolution de la démocratie.
      '' L'argent est au coeur de la politique ''. Voilà une grosse partie du problème. On s'est fait laver le cerveau avec cette idée de la nécessité des partis politiques et évidemment de leur besoin d'argent. On peut faire les choses différemment. On peut faire mieux. Des livres ont été écrits là-dessus qui proposent des solutions de rechange réalistes et de toute évidence essentielles pour la suite des choses. On doit changer maintenant.

    • Michel Blondin - Abonné 23 novembre 2016 21 h 49

      Ce n'est pas de la dérision qu'il faut mais de l'indignation.

      Alors que des gens en arrachent à vivre une maudite vie de misère qui ne demande même plus la décence, d'autres, avec l'argent du monde, se la coulent et font couler l'encre qui servira à les mettre sous terre comme des non-names.

  • Patrick Daganaud - Abonné 23 novembre 2016 07 h 52

    JUSTIN LAVE MOINS BLAN

    Il n'en faudra que quelques-unes de semblables pour que l'auréolede de Justin décolle.

    Et il est certain qu'il y en aura d'autres : Justin n'est pas le chantre flamboyant de la démocratie.

    Il fait partie de l'oligarchie ploutocratique qui mène le monde.

    La dorure de son blason n'est que parade et, somme toute, ses vraies fréquentations se révèlent tôt dans son mandat.

  • François Dugal - Inscrit 23 novembre 2016 07 h 56

    Le Canada

    L'accès au PM du "plusse meilleur" pays du monde pour une somme aussi ridicule, n'est-ce pas "marvelous"!