Des cliniques financées par des producteurs de marijuana médicale

Usine de production de Tweed, en Ontario
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Usine de production de Tweed, en Ontario

Stratagèmes légitimes ou détournement des règles éthiques ? Des producteurs de marijuana médicale ne voient rien de mal à financer, sous diverses formes, des cliniques médicales qui recommandent par la suite leurs produits. Mais certains de leurs collègues et un expert en la matière estiment qu’au contraire tout cela contrevient aux codes de déontologie.

Les collèges des médecins du Québec et de l’Ontario interdisent à leurs praticiens de se placer en situation de conflit d’intérêts en acceptant des redevances de la part de compagnies pharmaceutiques. Et les règles sont les mêmes pour les producteurs de marijuana médicale. Pourtant, trois gros joueurs de l’industrie ont admis au Devoir qu’ils avaient conclu des ententes financières avec des cliniques médicales au pays. Les 13 autres producteurs contactés par Le Devoir la semaine dernière n’ont pas voulu répondre à la question.

Les producteurs de marijuana médicale ne rémunèrent pas directement les médecins, mais plutôt des cliniques spécialisées en cannabis afin de les aider à fournir des « programmes d’éducation » aux médecins et aux patients. « En tant que chef de file de l’industrie, il est important d’aider tant nos partenaires dans le système de santé que nos patients à prendre des décisions éclairées quant à l’utilisation du cannabis médical », fait valoir par courriel Neil Closner, directeur général de MedReleaf en Ontario. « Soyons clairs, à aucun moment MedReleaf n’a fourni de contrepartie financière à un médecin », explique-t-il, en concluant que ces « partenariats » sont confidentiels. M. Closner n’a pas répondu aux questions subséquentes du Devoir.

Mais les pratiques de sa compagnie ne semblent pas être une exception. « Toutes ces ententes existent, confirme Adam Greenblatt, un ancien militant pro-cannabis maintenant chez le producteur Tweed. Il y a de bonnes façons et de mauvaises façons d’agir. Et nous faisons tout notre possible pour opérer de façon éthique, responsable et dans le respect des règles de Santé Canada. » Tweed finance-t-elle aussi ces programmes d’éducation ou verse-t-elle des subventions aux cliniques ? « Je ne peux pas parler d’ententes particulières, réplique-t-il. Mais de façon générale, ces choses se passent dans le [domaine du] cannabis médical. » M. Greenblatt a seulement accepté de discuter d’un projet de recherche — autorisé par les codes de déontologie — pour lequel Tweed indemnise des cliniques partenaires.

Avant de rejoindre Tweed, M. Greenblatt a fondé la clinique Santé cannabis à Montréal. Il sollicitait des « subventions sans restrictions pour l’éducation », afin de payer les services offerts par la clinique qui ne sont pas couverts par le régime public — un consultant qui explique au médecin ou au patient ce que peut soulager le cannabis et les différentes façons de le consommer. La clinique Santé cannabis n’a pas rappelé Le Devoir.

Le producteur Emblem en Ontario rétribue quant à lui quelques « centres éducatifs » qui offrent des séances d’information aux médecins et aux patients, ou qui partagent avec eux son matériel de marketing. « Si [les centres] fournissent un service, nous les payons pour ce service », résume le porte-parole Maxim Zavet. Les sommes varient, « mais ce serait dans les milliers de dollars ».

« On a très peu de moyens de rejoindre les patients et les médecins », affirme M. Zavet.

M. Greenblatt souhaiterait que davantage de médecins soient à l’aise de prescrire indépendamment du cannabis médical et qu’il n’ait plus à passer par ces cliniques — que tous ont refusé de nommer. « Mais en attendant, c’est une façon importante de mettre en contact les patients avec les producteurs agréés », plaide-t-il.

Conflit d’intérêts flagrant

Quelques autres joueurs de l’industrie estiment cependant que ces producteurs contreviennent aux codes de déontologie des médecins en offrant, directement ou indirectement, rien de moins que des pots-de-vin. « Nous sommes déçus qu’aucune mesure n’ait été prise contre ces médecins, ces cliniques et ces compagnies qui leur versent des pots-de-vin », dénonce Zach Hutson du producteur Tilray en Colombie-Britannique. Tilray a fondé un Conseil canadien du cannabis médical en 2015, qui prévoit un code d’éthique stipulant qu’« aucun membre producteur autorisé ne doit offrir ou effectuer de paiement à un professionnel de la santé, à une clinique ou à un service d’agrégateur aux patients ». Seuls quatre des 35 producteurs autorisés font partie de ce groupe.

Pour André-Pierre Contandriopoulos, professeur d’administration de la santé à l’Université de Montréal, il n’y a pas de doute sur le fait que ces ententes entre producteurs et cliniques contreviennent aux normes déontologiques. « Il y a une possibilité que ça ait une influence sur le comportement professionnel du médecin. L’esprit du code de déontologie, c’est que le médecin doit être protégé de ces influences. »

Les subventions des producteurs rémunèrent les cliniques, et non leurs médecins. Certains médecins pourraient être actionnaires des cabinets. Mais même s’ils ne le sont pas, M. Contandriopoulos estime qu’il n’y a pas de différence. « La clinique peut, indirectement, offrir au médecin des appareillages plus grands, des avantages divers, des congés. […] Ça peut être toutes sortes de bonifications. »

Santé Canada s’est dit « préoccupé par la bonne conduite des producteurs » — que le ministère a la responsabilité d’approuver —, mais ses règles ne régissent que ces compagnies et non les cliniques ou « agrégateurs de patients ».

Le code de déontologie du Collège des médecins du Québec stipule que ceux-ci ne peuvent accepter « toute commission, ristourne ou tout avantage matériel » et « ne [doivent] adhérer à aucune entente ni accepter aucun bénéfice susceptible de compromettre son indépendance professionnelle ».

Le code ontarien — où se trouvent les deux tiers des producteurs de marijuana médicale — note que de « recevoir des retombées, à la fois directement et indirectement, d’un fournisseur de produits et services médicaux » (y compris des producteurs de marijuana) représente un conflit d’intérêts.

4 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 14 novembre 2016 02 h 40

    DE L'APPROCHE THÉRAPEUTIQUE AUX PRATIQUES MAFIEUSES

    Le phénomène sera analogue à celui plombe l'industrie pharmaceutique.

    Le profit dominant tout embryon d'éthique, le commerce trouvera des arguments thérapeutiques pour fourguer sa production, tout comme le font les fabricants de médicaments lorsqu'ils falsifient les résultats de leurs expérimentations pour en camoufler les méfaits.

    La légalisation n'a du sens que si l'État fait observer des règles strictes incontournables.

    Rien de ce qui se dessine ne nous rassure à cet égard.

  • Clifford Blais - Inscrit 14 novembre 2016 04 h 49

    Si c'est pas légal pour les pharmaciens, ce ne l'est non plus pour les médecins !

    Conflits d'intérêts flagrants, la médecine est une industrie de service, non une comodité !

  • Sylvain Auclair - Abonné 14 novembre 2016 14 h 34

    Il faut ouvrir le marché

    Ce marché oligopolistique est trop rentable. C'est dangereux.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 15 novembre 2016 15 h 49

    L'éducation a bon dos

    Le plan(t) justinien : le libéralisme sans réserve, cette utopie qui semble prêcher que tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, mais nous sommes loin du compte. Même Justin Trudeau ne saurait être si naïf. Non ? Non. Nous, par contre, nous le sommes mur à mur, semble-t-il. Avec M. Barrette au Provincial, nous nous pensions bien engagés dans la voie de l'absurdité du manque d'éthique médicale. Nous n'avons encore rien vu. Et tout cela passe pas le joli enrobage de "l'éducation" et des "cliniques".