Le plafond de verre reste intact

Hillary Clinton a prononcé son discours de défaite, mercredi en fin de matinée, après une soirée et une nuit éprouvantes.
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Hillary Clinton a prononcé son discours de défaite, mercredi en fin de matinée, après une soirée et une nuit éprouvantes.

Ce n’est donc pas en 2017 que les clés de la Maison-Blanche passeront aux mains d’une femme. Les causes de la défaite d’Hillary Clinton seront décortiquées encore longtemps, mais certaines politiciennes — de Pauline Marois à Kim Campbell, en passant par Sheila Copps — ne peuvent s’empêcher de croire que c’est davantage la femme que la candidate démocrate qui a été rejetée par l’électorat.

Hillary Clinton elle-même n’a pas évité le tabou, mercredi midi, dans son discours de défaite. « À toutes les femmes, et en particulier aux jeunes femmes, qui ont placé leur foi dans ma campagne, je veux vous dire que rien ne m’a rendue plus fière que d’être votre porte-parole. Je sais que nous n’avons pas encore fait éclater le plafond de verre le plus solide et le plus haut qui existe, mais, un jour, quelqu’une réussira et j’espère que ce sera plus tôt que nous ne le pensons en ce moment. » Dans la foule, elles étaient quelques-unes à mouiller de larmes leur jeune visage. « C’est douloureux et ce le sera longtemps », a admis humblement la politicienne âgée de 69 ans.

Si quelqu’un peut prétendre la comprendre, c’est bien Pauline Marois, qui a été la première femme à accéder au poste de premier ministre du Québec. « Ça m’a fait de la peine, ça m’a atteinte », confie Mme Marois au Devoir. « Ça n’a aucune espèce de sens qu’une femme avec une telle capacité, une telle intelligence, compétence, connaissance, soit mise sur le même pied qu’un homme qui n’a rien de ça, ni compétence, ni expérience, ni connaissance, et qui en plus a prononcé des propos racistes, a fait des bourdes à répétition, a menti les trois quarts du temps. Il y a quelque chose qui me heurte profondément. »

Pauline Marois remarque une similitude dérangeante entre les reproches qui lui ont été adressés et ceux servis à Hillary Clinton. « J’ai suivi la campagne depuis le début et c’est tellement comparable. Évidemment, à une autre échelle. Je n’ai pas la prétention d’être Hillary Clinton, mais, par exemple, on s’est servi de son mari pour la discréditer. Combien de fois on s’est servi de mon mari pour m’attaquer ? »

Elle cite la sensibilité qu’on lui a reproché de ne pas afficher suffisamment ou encore son expérience qui a été retenue contre elle, plutôt que d’être perçue comme un atout. Idem pour le look, qu’Hillary Clinton s’est acharnée à gommer. « Je me suis rendu compte, avec ses tailleurs, qu’elle avait un peu fait ce que moi j’avais tenté de faire : choisir un modèle et garder à peu près le même tout le temps. C’est toujours le même type de tailleur coupé, correct, qu’on ne remarque plus parce que c’est comme un uniforme. »

Cette similitude l’amène à soupçonner que ces reproches sont autant d’excuses pour cacher une misogynie qui ne dit pas son nom. C’est exactement la lecture que fait Kim Campbell, la première première ministre du Canada.

« Les gens ont le droit de ne pas vous aimer, d’avoir des idées partisanes différentes des vôtres, a-t-elle confié sur les ondes de CBC. Mais je pense qu’il y a aussi ce sentiment, que les gens ne veulent pas reconnaître, qu’ils ne sont pas confortables à l’idée d’avoir une femme là. Alors, ils trouvent toutes sortes d’excuses. Ils disent “ pas cette femme-là ” ou “ je n’aime pas ceci ”, plutôt que d’admettre directement qu’ils sont inconfortables parce qu’elle ne ressemble pas ou ne sonne pas comme les occupants passés de ce genre de poste. »

Une autre qui partage cette analyse est Sheila Copps, elle qui a été ministre dans le gouvernement de Jean Chrétien et dont le rappel à l’ordre par un confrère conservateur — « Quiet down, baby ! » — est passé à l’histoire du sexisme. Elle estime que les similarités de traitement des politiciennes ne peuvent relever du simple hasard. Dans son cas, c’est la familiarité avec laquelle Donald Trump a parlé de Mme Clinton qui la choque.

« Pourquoi?on?dit “ M. Trump ” pour lui et “ Hillary ” pour elle ? C’est une espèce de familiarité qui alimente cette idée que lui est un chef, alors qu’elle est une femme. » Elle rappelle avoir vécu la même chose autour de la table du cabinet, par le greffier du Conseil privé. « Souvent, il disait “ M. Grey, M. Chrétien, M. Axworthy, M. Manley et Sheila ! ” »

La femme comme argument de vente

En avril dernier, Donald Trump avait fait le reproche à sa rivale d’user de son genre pour lui faire la lutte. « Si Hillary était un homme, je crois qu’elle n’obtiendrait même pas 5 % du vote. La seule chose qui lui permet de continuer, c’est qu’elle joue la carte des femmes. Et la beauté de la chose, c’est que les femmes ne l’aiment pas. » Selon les statistiques récoltées à la sortie des bureaux de scrutin, 54 % des électrices ont voté pour Mme Clinton mardi, alors qu’elles avaient été 55 % à voter pour Obama.

Une étude publiée 10 jours avant le vote par le Pew Research Center indique que 57 % des hommes croient que le genre des candidats n’a pas eu d’impact sur leur évaluation par l’électorat. Seulement 45 % femmes pensent de même : elles sont 38 % à croire au contraire que Mme Clinton a été jugée plus sévèrement parce qu’elle était une femme (contre 22 % des hommes). Donnée intéressante : 30 % des supporteurs de M. Trump pensent que Mme Clinton a été traitée de manière moins critique parce qu’elle était une femme.

Malgré l’assurance donnée au dernier débat par M. Trump que « personne ne respecte plus les femmes que moi, personne », Mme Copps « trouve tracassant qu’on élise un misogyne comme président ». Mme Marois, elle, s’insurge contre les « deux poids, deux mesures » dont a bénéficié M. Trump. « On lui a tout pardonné. »

D’autres politiciennes canadiennes ont marqué la défaite de Mme Clinton, mercredi. La première ministre de la Colombie-Britannique, Christy Clark, a voulu voir les choses positivement en soulignant le « caractère historique » de la candidature féminine. « Il s’agit d’un message significatif et important envoyé aux millions de femmes et de filles de la planète », a-t-elle écrit dans un communiqué.

Sa voisine albertaine, Rachel Notley, n’était pas aussi jovialiste. Soutenant que, « dans l’ensemble », la cause des femmes « avance », la trajectoire n’est pas pour autant directe. « C’est un cas classique de deux pas en avant, un pas en arrière, a-t-elle dit en conférence de presse. L’an dernier, on a eu deux pas en avant avec l’élection de notre gouvernement […] et ce qu’on a vu sur la scène fédérale. Et maintenant, on voit un pas en arrière. […] Il y avait beaucoup d’espoir de voir une présidente des États-Unis pour la première fois. Je pense que beaucoup de gens ont été surpris que cela ne se matérialise pas. »

 

10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 novembre 2016 05 h 03

    Il prend et il jette

    Meme de ca Trump ne s'en embarasse pas il prend et il jette, n'est ce pas typique d'un mythomane

  • Bernard Terreault - Abonné 10 novembre 2016 07 h 35

    Ça a joué, mais

    Dans les cas de Marois et Clinton, ce facteur a indubitablement joué. Mais pas dans le cas de Thatcher ou Merkel. Peut-être parce que ces deux dernières projettent ou projetaient une image de la mère sévère qui remet de l'ordre dans la cabane. Assez bizarrement, il faut être de droite pour une femme pour réusir en politique. Jusqu'ici, es passionarias de gauche n'ont toujours été que des cheerleaders.

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 10 novembre 2016 08 h 47

    Le vote Démocrate.

    Selon les informations, de nombreux démocrates, qui a bon droit, appuyaient Saunders...n'ont pas voté.
    À défaut d'avoir le meilleur, ils ont obtenu le pire. Sont-ils vraiment avancés?

    Même si on ne peut y voir exactement la même similitude pour les résultats politiques du Québec...il en demeure pas moins, que comme certains d'entre eux, nous voulions le meilleur avec Québec Solidaire, mais comme chez les Américains, nous avons le pire depuis 2003...et avec la division du vote francophone nous aurons la même chose en 2018. Serons-nous vraiment avancés. Hélas!

  • Chantale Desjardins - Abonnée 10 novembre 2016 08 h 48

    Pas seulement le sexisme...

    Il ne faut pas généraliser sur le sexisme de ces femmes politiciennes. Cas Linton est différent des autres candidates. Elle était la mauvaise candidate et elle récolte ce qu'elle a semé. La femme en politique aura toujours à vivre un préjugé. Ses conseillers n'ont pas vu la vrai situation et le peuple a parlé. Je lui souhaite une bonne retraite avec son mari.

  • Renée Lavaillante - Abonnée 10 novembre 2016 09 h 07

    photo

    Pourquoi mettre cette photo qui suggère qu'elle aurait essuyé des larmes pendant son discours? C'est une femme.... forte, qui n'a pas pleuré en public. C'est subtil, juste ce choix, ça dit combien les médias peuvent influencer l'idée qu'on se fait des femmes.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 10 novembre 2016 14 h 23

      Vous avez raison: elle n'a pas pleuré.

      Il n'y a rien de honteux à pleurer mais ce n'était pas le cas. Par contre beaucoup de personnes ont pleuré, près d'elle et dans la salle.