Profession, conseiller en marijuana

Le ministère des Anciens combattants rembourse l’achat de marijuana médicale en vertu de son programme d’assurance médicaments. Et la consommation est en forte hausse.
Photo: iStock Le ministère des Anciens combattants rembourse l’achat de marijuana médicale en vertu de son programme d’assurance médicaments. Et la consommation est en forte hausse.

Estimant qu’il n’y a rien de mieux que le cannabis pour soulager les vétérans souffrant de stress post-traumatique, un ancien combattant dirige ses frères d’armes vers des médecins qui leur prescriront la solution. Le tout en échange d’une prime… versée par les producteurs de marijuana médicale. Certains médecins profiteraient de bonis semblables. Bien que ces informations circulent depuis plus d’un an, Santé Canada n’est pas intervenu.

Le groupe Marijuana for Trauma ne cesse d’agrandir ses activités depuis que son fondateur, Fabian Henry, a lancé son projet au Nouveau-Brunswick il y a trois ans. Cet ancien combattant de la guerre en Afghanistan compte maintenant 12 centres répartis dans les Maritimes, en Ontario, en Alberta, de même qu’au Québec. Une succursale a pignon sur rue à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et Fabian Henry prévoit en ouvrir une autre près de la base de Valcartier.

L’entreprise accueille les vétérans, leur offre des conseils pour gérer les douleurs physiques et émotives de la guerre et leur recommande de se tourner vers la marijuana médicale pour soulager leurs souffrances. Mais à chaque mal son propre remède, insiste Fabian Henry. Et voilà toute son expertise, argue-t-il : savoir proposer la bonne souche de cannabis ou le bon mode de consommation pour apaiser différents maux. Et c’est pour s’assurer que ses confrères ont accès aux bons remèdes qu’il a conclu, plaide-t-il, des ententes financières avec « la majorité » des 35 producteurs de marijuana médicale au pays détenant une licence — qu’il refuse d’identifier.

« Certains d’entre eux ont la souche nécessaire pour des gars qui souffrent de douleurs chroniques. Certains d’entre eux ont la bonne souche pour le TSPT [trouble de stress post-traumatique]. On essaie de recommander [les producteurs] qui ont le bon médicament, le meilleur médicament, et on laisse le patient décider », fait valoir M. Henry en entretien avec Le Devoir. En retour, Marijuana for Trauma récolte des primes de la part des producteurs.

Le directeur financier de l’entreprise, Edwin Corey, plaide quant à lui que c’est en échange de « services rendus » aux clients de ces producteurs de marijuana médicale. « Nous avons un contrat avec les producteurs licenciés, afin de fournir des services éducatifs à leurs clients en leur nom », a indiqué M. Corey au Devoir, en refusant de préciser davantage la nature de ces ententes. S’agit-il d’une somme fixe par patient référé à un producteur en question ? Ou d’un pourcentage des produits prescrits ? « Je ne veux pas rentrer là-dedans », a martelé M. Corey en se contentant de parler de « redevances ». Les profits servent à « financer toutes nos opérations », tant les salaires du patron Fabian Henry ou des « coachs en cannabis » que les opérations des centres de MFT, a-t-il indiqué.

Les directives de Santé Canada somment les producteurs de marijuana médicale de « veiller à ne pas se trouver dans des situations qui pourraient compromettre la santé et la sécurité de patients, en offrant par exemple à un particulier ou à une organisation des modalités de paiement direct ou indirect ».

Dès l’été 2015, Fabian Henry reconnaissait avoir conclu ces ententes commerciales avec des producteurs de cannabis. Il n’a jamais reçu de coup de fil du ministère fédéral, qui n’a pas non plus sévi contre les producteurs. « Santé Canada n’a pas à ce jour pris de mesures de conformité et d’application de la loi à l’endroit de producteurs autorisés pour des paiements relatifs à l’aiguillage de clients, confirmait au Devoir le ministère cette semaine. Si jamais on portait à l’attention de Santé Canada qu’un producteur autorisé participe à des paiements en contrepartie d’une recommandation, le ministère ouvrirait une enquête et prendrait les mesures de conformité et d’application de la loi », a plaidé un porte-parole en encourageant « toute personne qui a des preuves […] de telles activités » à communiquer avec Santé Canada.

Fabian Henry trouve-t-il éthique de diriger des vétérans souffrant de TSPT vers des producteurs de marijuana qui lui refilent des profits ? « On dit aux patients qu’ils ont droit d’aller voir où ils veulent », rétorque-t-il.

Tant M. Henry que M. Corey ont par ailleurs reconnu que des médecins toucheraient eux aussi des redevances de la part de producteurs de marijuana médicale, par l’intermédiaire de tierces parties. Le Devoir a tenté de contacter deux médecins des Prairies qui, selon nos informations, feraient des consultations par télémédecine avec des clients québécois de Marijuana for Trauma. Ni l’un ni l’autre n’a rendu nos appels.

Fabian Henry condamne la pratique, arguant que ces médecins sont déjà payés par les provinces. Il n’a pas su préciser si les médecins avec qui il fait affaire profitent de tels cachets. « Pas à ma connaissance », a de son côté affirmé Edwin Corey.

Puisque rares sont les médecins qui acceptent de prescrire du cannabis médical, Marijuana for Trauma dirige ses clients vers un groupe de docteurs qui y sont ouverts. MFT épaule ces médecins en leur offrant des conseils — quelles souches soulagent quels problèmes — et les aide à remplir les documents qui permettront aux patients de se faire rembourser par le ministère des Anciens Combattants. MFT ne compte pas encore de médecin partenaire au Québec.

Grands consommateurs

Le ministère des Anciens Combattants rembourse l’achat de marijuana médicale en vertu de son programme d’assurance médicaments. Et la consommation est en forte hausse. Alors que la facture de cannabis médical atteignait 40 000 $ en 2013-2014, le vérificateur général prédisait au printemps dernier qu’elle représenterait près du tiers des coûts de médicaments remboursés par le ministère fédéral en 2016-2017 pour se chiffrer à 25 millions. Les vétérans ont droit à un maximum de 10 g par jour — Fabian Henry consomme lui-même cette dose maximale. Ils consomment en moyenne 9200 $ de cannabis par année, avec un prix moyen de 11,26 $ le gramme.

Consommation de cannabis chez les vétérans

Dépenses du fédéral

2013-2014 : 408 810 $

2014-2015 : 5 160 740 $

2016-2017 : 25 000 000 $ (projections)

Nombre de vétérans

2013-2014 : 112

2014-2015 : 628

Source: vérificateur général, mai 2016

9200 $
C’est la somme par vétéran que débourse chaque année le gouvernement fédéral pour payer la marijuana médicale consommée. Ottawa rembourse un maximum de 10 g par jour.
2 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 5 novembre 2016 07 h 54

    Pas de quoi couper «l'herbe» sous le pied à la mafia

    Pour autant que je sache, 11,26 $ le gramme, c'est le double du prix du marché noir actuel, avec un taux de THC sans doute beaucoup plus élevé que ce que permettra la loi.

    Le gouvernement Trudeau ne coupera certainement pas «l'herbe» sous le pied à la mafia, avec un prix comme celui-là.

    Christian Montmarquette

  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 5 novembre 2016 16 h 16

    Ouais ouais mais...

    ... ce ne sera pas n'importe quoi là, wô. Un peu plus cher oui, mais tu vas pouvoir fumer du ''pot'' adapté à tes désirs ou à tes problèmes.

    Comme le dit Fabian Henry dans l'article, '' savoir proposer la bonne souche de cannabis ou le bon mode de consommation pour apaiser différents maux''.

    Et aussi fini les problèmes de financement avec la mafia et ses gros-bras collecteurs car on va offrir ''par exemple à un particulier ou à une organisation des modalités de paiement direct ou indirect'' toujours selon Henry.

    Il y en a même une variété pour le ''stress post-traumatique''. Alors au lendemain d'un référendum pratiquement volé comme en 1995, qui a causé un certain traumatisme aux indépendantistes, la population concernée aura un ''joint'' sélectionné pour enlever les maux de la défaite.

    Pas fou ce Trudeau jr.