Terre-Neuve obtient un prêt d’Ottawa

Vue aérienne du site de Muskrat Falls. Le projet a accumulé les retards et les pépins, de sorte qu’on prédit maintenant qu’il coûtera 11,4 milliards de dollars.
Photo: Nalcor Energy Vue aérienne du site de Muskrat Falls. Le projet a accumulé les retards et les pépins, de sorte qu’on prédit maintenant qu’il coûtera 11,4 milliards de dollars.

Le gouvernement fédéral a confirmé jeudi ce que Québec craignait : il octroie une garantie de prêt supplémentaire à Terre-Neuve pour désembourber son projet hydroélectrique de Muskrat Falls. Québec crie à la concurrence déloyale, tandis qu’Ottawa fait valoir qu’il s’agissait d’éviter à la province maritime la banqueroute.

Le ministre des Ressources naturelles fédéral, Jim Carr, a indiqué qu’Ottawa allongeait une garantie de prêt supplémentaire de 2,9 milliards de dollars à Terre-Neuve. Combiné à la garantie déjà accordée, cela porte à 9,2 milliards l’aide accordée par Ottawa pour la construction de ce barrage hydroélectrique situé sur le bas Churchill, au Labrador. Une garantie de prêt a pour effet de réduire le taux d’intérêt que doit assumer la province. Lors de l’annonce de l’aide fédérale en 2012, des experts avaient calculé que cela permettrait à la province d’économiser pas moins d’un milliard de dollars en frais d’intérêt sur une période de 40 ans.

« C’est octroyé parce que le projet est en retard, fait face à un important dépassement de coût, qui affecte les capacités financières de la province de Terre-Neuve–et–Labrador, et nous pensons que c’est la chose responsable à faire pour le gouvernement du Canada d’élargir la garantie de prêt — avec des principes commerciaux — pour aider Terre-Neuve pendant cette période difficile », a expliqué le ministre Carr aux journalistes, jeudi après-midi.

Le projet de Muskrat Falls consiste en une centrale hydroélectrique au Labrador, qui devait à l’origine coûter 6,3 milliards, ainsi que la construction d’un câble sous-marin pour acheminer l’énergie par le Canada atlantique plutôt que le Québec, au coût de 1,2 milliard, pour un coût total de 7,5 milliards. Mais voilà : le projet a accumulé les retards et les pépins, de sorte qu’on prédit maintenant qu’il coûtera 11,4 milliards. Pour donner un ordre de grandeur, le budget annuel de la province de Terre-Neuve–et–Labrador sera cette année de 6,9 milliards…

Une aide inéquitable, selon Québec

 

Québec s’insurge contre cette aide. Dans une lettre adressée au ministre Carr et obtenue par Le Devoir, les ministres Pierre Arcand (Ressources naturelles) et Jean-Marc Fournier (Relations canadiennes) déplorent cette décision fédérale. Une telle aide, écrivent-ils, « serait non seulement inéquitable pour le Québec et pour Hydro-Québec, mais viendrait carrément à l’encontre des règles de libre et saine concurrence, qui doivent continuer de prévaloir dans la vente d’électricité par les producteurs et distributeurs sur les marchés du nord-est des États-Unis ».

L’électricité produite à Muskrat Falls sera en partie destinée à l’exportation vers le nord-est américain, là où Hydro-Québec vend aussi ses surplus hydroélectriques. Québec fait valoir que les économies en intérêts de Terre-Neuve procureront à cette dernière un avantage commercial. « Hydro-Québec a toujours assumé seul, sans aide du gouvernement fédéral, l’ensemble des coûts de ses activités », rappellent les ministres dans la lettre. Ils estiment que l’analyse d’Ottawa serait incomplète si elle se limitait à une perspective bilatérale « qui ne tiendrait pas compte de l’impact d’une nouvelle aide financière qui accentuerait une situation de concurrence déloyale pour Hydro-Québec ».

Le ministre Carr n’a pas répondu directement à ces récriminations, indiquant seulement qu’il avait placé un appel de « courtoisie » à son homologue Arcand avant de procéder à l’annonce. Il estime qu’il est dans « l’intérêt du Canada » d’augmenter les capacités de production d’énergie propre au pays. De même, il se défend de venir trop facilement en aide à une province. « Nous appliquerons des frais de 0,5 % en plus du taux fédéral, ce qui, à mon avis, indique que nous faisons ceci sur une base commerciale. »

La semaine dernière, la ministre des Finances de Terre-Neuve, Cathy Bennett, s’était dite « déçue » de la position du Québec, rappelant qu’il afficherait cette année un surplus budgétaire de 2,2 milliards, « alors que je pense qu’il a aussi reçu 10 milliards en péréquation. Moi, je suis ici pour dire à mes concitoyens que nous visons un déficit de 1,6 milliard et que nous n’avons reçu aucune péréquation. »

Avec Marco Bélair-Cirino

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