Des prisonniers aspergés de gaz poivrés

Le rapport de Howard Sapers nous apprend qu’il y a eu 157 cas en 2015-2016 de détenus s’automutilant nécessitant le recours à la force par les autorités.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le rapport de Howard Sapers nous apprend qu’il y a eu 157 cas en 2015-2016 de détenus s’automutilant nécessitant le recours à la force par les autorités.

Les détenus des pénitenciers fédéraux se font de plus en plus « poivrer ». Ils reçoivent du gaz irritant lorsqu’ils se battent, mais aussi lorsqu’ils se mutilent et même lorsqu’ils tentent de se suicider. Les gardiens de prison utilisent trois fois plus souvent leur aérosol inflammatoire qu’il y a quatre ans, et ce, même si le nombre d’incidents nécessitant leur intervention est stable. En d’autres mots, les interventions en pénitencier sont de plus en plus musclées.

C’est la conclusion à laquelle arrive l’Enquêteur correctionnel du Canada, Howard Sapers, dans son rapport annuel déposé lundi au Parlement. Entre 2011-2012 et 2015-2016, l’utilisation des agents inflammatoires contre les prisonniers est passée de 500 cas à 1443. Cette hausse coïncide avec l’arrivée des aérosols dans l’arsenal des gardiens de prison : ils ont obtenu le droit de les porter à leur ceinturon en septembre 2010. Les gaz poivrés étaient auparavant entreposés au poste de contrôle.

Les agents de l’Enquêteur correctionnel ont étudié 1833 incidents impliquant le recours à la force et ont découvert que, dans 60 % des cas, le poivre irritant avait été utilisé. Ce qui fait dire à Howard Sapers que cela « est aujourd’hui l’outil privilégié pour inciter les détenus à respecter les règles ». Cette préférence se fait au détriment d’autres méthodes d’intervention dites « dynamiques » comme les commandes verbales ou le contrôle physique.

« L’examen d’un certain nombre d’incidents de sécurité graves — par exemple agressions de détenus, agressions de personnel et bagarres de détenus — montre que le nombre de ces incidents est demeuré relativement stable depuis 2010. Il semble n’y avoir aucun lien direct ou de cause à effet entre le degré de sécurité en établissement et l’utilisation des agents inflammatoires. En fait, il se peut que la relation soit même inversée, surtout dans les établissements à sécurité maximale », peut-on lire dans le rapport. « Il y a eu une diminution malheureuse de l’utilisation des compétences verbales, de la négociation et des techniques de désescalade en particulier et de la sécurité active en général. »

Résultat, selon M. Sapers : on prépare mal les détenus à leur réinsertion sociale. « Plus un environnement est dur, plus les gens deviennent résistants », a-t-il dit en conférence de presse.

Les malades aussi

 

Le rapport de M. Sapers nous apprend qu’il y a eu 157 cas en 2015-2016 de détenus s’automutilant nécessitant le recours à la force par les autorités. Dans plus de la moitié de ces cas, le gaz poivré a été utilisé. La proportion a été la même pour les tentatives de suicide : en 2015-2016, à huit reprises les agents ont cru bon d’asperger de gaz irritant un détenu tentant de s’enlever la vie.

La situation n’est guère plus rose dans les cinq établissements psychiatriques hébergeant les détenus : dans 41 % de tous les incidents nécessitant le recours à la force, c’est l’aérosol qui a été utilisé.

« De tels résultats ne peuvent être considérés comme désirables ou adéquats d’un point de vue thérapeutique, des droits de la personne ou même de la sécurité », a conclu M. Sapers. « Les gens qui sont là sont des patients. Et 4 fois sur 10, quand un patient est en crise, la réponse c’est le poivre. »

L’Enquêteur correctionnel se désole par ailleurs que la décontamination des prisonniers ne se fasse pas promptement. Dans un des cas cités, la douche de décontamination a été offerte deux heures et demie après l’incident. Dans certains cas, les détenus ne se faisaient pas remettre des vêtements propres après la douche.

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