La modernité ou la marginalité

L’ancien mufti de Marseille est au Québec dans le cadre du Festival du monde arabe.
Photo: Pedro Ruiz le Devoir L’ancien mufti de Marseille est au Québec dans le cadre du Festival du monde arabe.

Il est connu en France pour ses positions libérales. Et c’est au Québec que l’islamologue et ancien mufti de Marseille Soheib Bencheikh arrive cette semaine pour répandre son prêche : l’islam, dit-il, doit se moderniser pour éviter la marginalisation. Il invite par la même occasion les non-musulmans à ne pas nuire à sa nécessaire sécularisation en acquiesçant aux revendications les plus extrêmes.

Dans le cadre du Festival du monde arabe, Soheib Bencheikh a été invité par la Coalition laïcité Québec et le groupe Pour le droit des femmes Québec (PDF). Il prononcera la conférence Femmes : le défi de l’islam au XXIe siècle mardi soir à Montréal et mercredi à Québec. Il participera aussi à un débat sur le concept d’islamophobie samedi à l’UQAM.

En entrevue avec Le Devoir lundi, M. Bencheikh explique que l’islam est à la croisée des chemins : « Ou il peut être en phase avec le siècle et épouser son temps, ou il peut être un élément qui retarde et devient un obstacle à l’épanouissement individuel et collectif. » Cette croisée des chemins s’incarne brutalement dans les multiples foyers de violence qui éclatent dans le monde et au coeur desquels se trouvent les diverses déclinaisons de Daech. « Cette violence est l’expression de l’incapacité de convaincre », analyse-t-il.

Une chose privée

Selon M. Bencheikh, l’islam est aujourd’hui tiraillé de la même manière que la chrétienté l’a été au XIXe siècle entre les cléricaux et les tenants d’une laïcisation des institutions publiques. L’islam doit accepter à son tour qu’il n’est qu’« une religion parmi d’autres », qu’il est une « interrogation et non une affirmation », il doit embrasser la « privatisation de la foi » et la sécularisation qui est « un renoncement au pouvoir politique, au pouvoir de dicter sa norme ». Cette sécularisation « s’est faite contre l’Église », rappelle l’islamologue, et pourtant « le christianisme n’a pas perdu son âme ». Il y a donc matière à enseignement pour l’islam selon lui.

Pour Soheib Bencheikh, un obstacle se dresse contre cette sécularisation : les Occidentaux non musulmans bien pensants. En défendant le droit des éléments les plus réactionnaires d’imposer leur interprétation de la religion, cet Occident tout pétri de bonnes intentions — et armé de chartes en tout genre — sape la lutte que mènent à l’interne les éléments plus progressistes de la communauté musulmane. L’intellectuel en veut pour preuve le débat sur le voile.

« Bien sûr, il faut accorder les libertés à tout le monde, notamment s’il s’agit de la liberté de conscience. Mais est-ce que le voile, la burqa, le niqab est un problème de conscience et de spiritualité ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’étendard avant-gardiste d’une idéologie conquérante qui utilise les libertés offertes en Occident — laïcité, liberté religieuse, etc. — comme un cheval de Troie pour s’imposer peu à peu ? »

Il note que les islamistes ont, à cet égard, enregistré des victoires, notamment la normalisation du hidjab, ce voile soft qui cache seulement les cheveux. « Je me souviens qu’au début des années 1990, on ne parlait que du voile. Aujourd’hui, on parle du niqab et du voile intégral. […] Le voile est passé. Il est banalisé. Il y a même des femmes occidentales épanouies qui en prennent la défense au nom de la liberté. Elles disent “libre à la femme de se voiler, de s’enfermer et de rester arriérée”. C’est contradictoire, comme discours. »

Il conclut que les musulmans, qui en sont à la troisième ou quatrième génération en France, se sécularisent, mais que leur islam « se voit menacé, intimidé, incriminé par une minorité islamiste qui a inventé ses outils avec l’aide d’un certain libéralisme altermondialiste occidental, et qui met en doute tout ce travail générationnel ». Il donne l’exemple de sa fille. « Parce qu’elle ne porte pas le voile, elle est vue par ses coreligionnaires comme étant moins musulmane. Le paradoxe, ce qui est vraiment cocasse, c’est que, même aux yeux de certains non-musulmans, elle passe comme n’étant pas fidèle à ses racines… »

Soheib Bencheikh a étudié la théologie islamique à Alger et au Caire et a finalement obtenu un doctorat en Religions et systèmes de pensée à la Sorbonne. Il a été nommé mufti (interprète officiel de la loi musulmane) de Marseille par l’Institut musulman de la Grande Mosquée de Paris en 1995, poste qu’il a occupé 10 ans. Il met en garde contre la lecture littérale des textes religieux. Selon lui, le port du voile par les musulmanes procède d’un « littéralisme dangereux ». Dangereux, vraiment ?

À son avis, si l’on accepte qu’une lecture stricte du Coran puisse commander le port d’un vêtement, alors on doit accepter que cette même lecture en pousse d’autres à la violence. « Si on prend le texte fondateur de l’islam et on l’applique, on ne doit rien reprocher à Daech ! Alors, soit on combat une lecture littéraliste parce qu’il s’agit d’une convention d’un siècle qui n’est pas le nôtre, et qu’au nom de l’intelligence et de l’humanité, on fait face à cette lecture conquérante et dangereuse, soit on doit reconnaître qu’eux [Daech] sont plus musulmans que les autres ! »

Emprisonnés

Le penseur en a aussi contre le terme d’« islamophobie ». « Je ne suis pas à l’aise avec ce néologisme parce qu’on a le droit d’avoir peur d’une philosophie, d’une idéologie, d’un système intellectuel. » On peut donc être contre l’islamisme sans en vouloir aux musulmans, explique-t-il.

Ces accusations d’islamophobie nuisent à la prise de parole. « Je remarque que les non-musulmans ont peur de parler de l’islam parce qu’ils ne veulent pas froisser, gêner, blesser la foi ou la sensibilité religieuse des musulmans. Mais c’est une mauvaise vision des choses. » Il rappelle que « l’islam n’est pas la propriété des musulmans » : il est un fait de l’histoire, une religion offerte à l’humanité. « Donc libre à cette humanité entière de l’accepter, le refuser, de le critiquer. »

15 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 1 novembre 2016 06 h 02

    La tolérance occidentale

    Vous semblez penser que la tolérance occidentale par rapport aux signes religieux musulmans seraient une chose qui encourage l'islamisme, voire que ce serait le principal obstacle à la modernisation de l'islam.

    Vous savez, l'Occident a aussi ses propres problèmes. Les deux grandes guerres mondiales ont diminués le poids démographique relatif de l'Occident par rapport au reste du monde. Par ailleurs, le génocide contre les Juifs pèse lourd sur les consciences occidentales. Excusez-nous d'être tolérants...

    Par ailleurs, cette tolérance en Occident a tendence à s'éroder. Pensez à Donald Trump, à Marine LePen et à Vladimir Poutine. Une xénophobie qui pourrait vouloir revenir à un Occident blanc et chrétien. Si Trump est elu, il ira voir son ami Vladimir Poutine pour savoir quoi faire avec l'islam...

    D'un autre côté il est vrai que l'Occident s'est allié avec l'Arabie Saoudite et a soutenu des islamistes en Afghanistan pout y déloger les Russes. Russia Today a une influence en Occident et beaucoup d'Occidentaux se tournent vers la Russie pour savoir comment combattre le terrorisme...

    Mais sur le fonds, vous avez raison que l'islam doit se moderniser.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 1 novembre 2016 08 h 49

      Il me semble que vous confondez beaucoup de choses M. Lessard.

      Ici ce que M. Bencheikh dit c'est que l'islam a une chance de se moderniser mais que certains occidentaux freine cette modernisation. Pris qu'ils sont dans des stéréotypes. Pris qu'ils sont à inventer des concepts comme l'islamophobie, comme la laïcité inclusive, ouverte ou je ne sais quel autre qualificatif.

      Ce qui a malheureusement le désavantage d'appuyer les plus intégristes de la religion et de faire taire ceux qui voudraient, comme on l'a fait pendant la révolution tranquille, donner à la religion un rôle moins prépondérant dans leur vie. Ceux qui voient la religion comme un moyen de vivre leur spiritualité et dont les dogmes et les rites sont secondaires. Surtout que ces dogmes et rites ne devraient aucunement amener à des accommodements.

    • Fernand Carrière - Abonné 1 novembre 2016 09 h 49

      Monsieur Lessard devrait s'informer.

      Si Donald Trump s'avisait d'aller voir « son ami Vladimir Poutine pour savoir quoi faire avec l'Islam », il pourrait être inspiré à construire des grandes mosquées aux États Unis, comme on l'a fait à Moscou. D'ailleurs, le président russe a inauguré, il y a quelques semaines, la réouverture de l'une des plus grandes mosquées de toute l'Europe à Moscou ( voir le reportage de Radio Canada toujours en ligne ce matin, à ce sujet : http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international ).

      Poutine a aussi dû lutter contre l'invasion des islamistes terroristes radicaux en Tchétchénie il y a une quinzaine d'années. Les Russes ont subi des attentats meurtriers à cette occasion, à Moscou même, et des prises d'otages dans des écoles. L'Occident a manifesté moins de compassion à leur égard à ces occasions que les Russes en ont manifesté à l'égard des Américains et des Français à l'occasion des attentats islamistes à New York et à Paris.

      Il faudrait lire l'article d'Hélène Buzetti dans Le Devoir d'aujourd'hui poru comprendre à quel point les bien-pensants néo-libéraux et leurs alliés d'une certaine gauche qui a perdu ses repères ont joué le rôle d'idiots utiles de l'islamisme politique réactionnaire et moyen-âgeux depuis quelques années. Nous avons nui aux efforts des Musulmans véritablement laïques qui veulent synchroniser l'Islam au siècle en cours. Pendant ce temps-là, notre premier ministre canadien, qui prétend vivre en 2016, se montrent avec les partisans d'un retour au Moyen-Âge...

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 novembre 2016 13 h 10

      Au début, les Tchétchènes n'étaient pas des fanatiques religieux. Il est arrivé là-bas ce qui est arrivé en Syrie: leur lutte nationale s'est embourbée, et ce sont les plus fanatiques, les religieux, souvent aidés par d'autres musulmans ailleurs dans le monde, qui ont finalement pris le contrôle de la bataille.

  • Michel Thériault - Abonné 1 novembre 2016 06 h 22

    Aucune religion ne peut être moderne

    À moins d'inclure, bien sûr, le Moyen-Âge comme faisant partie de la modernité.

    • Sophie Voillot - Abonnée 1 novembre 2016 14 h 35

      À moins d'exclure, bien sûr, les observations tout à fait modernes et scientifiques faites sur le cerveau des méditants et autres mystiques tels Matthieu Ricard.
      http://www.levif.be/actualite/sante/le-cerveau-ext

  • Raynald Rouette - Abonné 1 novembre 2016 07 h 35

    La «laïcité» pour la paix et le bien commun!


    Pour une trêve politique et religieuse!

    Au Québec dans les années soixante, nous avons convenu de mettre un terme à l'intégrisme catholique. Les soutanes et les voiles ont été remisés définitivement.

    C'est pourquoi, il n'est pas acceptable que l'intégrisme de l'islam s'implante au Québec, ce qui équivaudrait à prendre la place de l'intégrisme catholique.

    Depuis les années soixante la «foi» relève de l'intimité et du privé, et nous vivons en paix peu importe les croyances et les différentes cultures habitant le Québec. Il faut préserver cet état de fait!

    La «charte des valeurs Québécoises» présentée maladroitemenrt a le dos large, elle est utilisée dans un contexte de partisanerie par les fondamentalistes politiques et religieux, n'est pas en cause. Le malaise est plus profond, il faudra l'admettre un jour.

    Le «Néo Libéralisme» est en train de conduire le monde à une catastrophe planétaire et se sert des religions comme paravent...

    Une fois pour toute: Le Québec Francophone est accueillant, pour l'immigration, mais résolument contre l'intégrisme religieux. Il veut tout simplement vivre en paix et en harmonie avec les autres cultures d'où quelles viennent.

    Ne trouvez-vous pas que ça va assez mal comme cela ailleurs dans le monde, tout particulièrement en Europe?

  • Michèle Lévesque - Abonnée 1 novembre 2016 09 h 00

    Les bonnes intentions qui pavent l'enfer

    Quand j'entends des propos lucides, intelligents et éclairés de l'intérieur par un homme de la stature de M. Bencheikh, je sens que mes épaules et mon âme se soulagent d'un grand poids.

    Sur le voile, la laïcité (S.B est pour la laïcité) (1) et l'abus de l'accusation d'islamophobie... Nous aurons besoin de beaucoup d'affirmations claires et fermes comme celles-ci pour nous sortir, avant qu'il ne soit trop tard, du filet de censure qui ligote et écrase nos mots et nos consciences sur ces questions.

    Ce sont des intellectuel(le)s et intervenant(e)s qui viennent de cet intérieur de l'Islam et du monde arabophone qui seul(e)s peuvent nous aider à ne pas tout mêler et les laisser faire leur part de travail en collaboration éclairée avec les états et des peuples occidentaux débordés et dépassés par ces questions. Nos seules bonnes intentions, aussi valables soient-elles dans notre registre, peuvent si facilement paver des enfers pour les autres !

    * * *

    Maintenant, je voudrais bien savoir si cette incise sur les "chartes en tout genre" vient de M. Bencheikh ou si elle est un ajout de Mme Buzzetti. Et si elle vient de M. Bencheikh, j'aurais apprécié une mise en perspective de ce propos. Je ne dis pas que je suis pour ou contre la Charte des valeurs ou la création d'un nouvelle sur la laïcité, ma remarque vient surtout d'une réaction de prudence, histoire de s'assurer qu'un petit message anti-charte ne se glisse pas ici, ce qui serait bien dans l'air du temps.

    Dans tous les cas, grand merci pour cet article de Mme Buzzetti que je lis toujours avec plaisir et respect.

    ___________

    (1) Sur la laïcité, cf. "Entretien avec Soheib Bencheikh", par Antoine Robitaille, Le Devoir, 15 février 2006.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 novembre 2016 11 h 08

      Juste pour en facilité l'accès, le lien sur l'article d'Antoine Robitaille qui est tout à fait complémentaire de celui-ci.

      http://www.ledevoir.com/international/actualites-i

      Merci de l'avoir signaler.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 1 novembre 2016 09 h 26

    Du journalisme d'opinion à peine subtil

    Désolant.

    Madame Hélène Buzzetti, je me permets de vous citer : « Selon lui, le port du voile par les musulmanes procède d’un « littéralisme dangereux ». Dangereux, vraiment ? »

    Votre question est-elle sérieuse? Vous rapportez pourtant bien ce que ce monsieur raconte! Je vous pose à mon tour deux questions : 1) Avez-vous lu le Coran? 2) Une acceptation au pied de la lettre du contenu de la bible, autrement dit un entendement « littéral » de tous les passages de celle-ci serait-il absolument sans danger?

    Je vous cite à nouveau: « Et c’est au Québec que l’islamologue et ancien mufti de Marseille Soheib Bencheikh arrive cette semaine pour répandre son prêche ». Cette autre phrase qui se trouve au début de votre texte m’avait semblé tendancieuse. « Répandre son prêche. » Vraiment? C’est ce que vous pensez des propos de cet homme? Qu’il prêche? Vous faites donc ici à peine subtilement dans le journalisme d’opinion.

    C’est désolant.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 1 novembre 2016 11 h 16

      @Jean-Marc Cormier.
      J'ai eu des réticences également en lisant le "Dangereux, vraiment ?".

      L'intro sur le prêche ne m'avait pas frappée, mais j'ai toutefois interrogé l'incise sur les chartes dans le segment suivant (je cite) : "...cet Occident tout pétri de bonnes intentions — et armé de chartes en tout genre — sape la lutte..." Je demandais si ce point venait bien de l'opinion de M. Bencheikh ou si ce ne serait pas plutôt l'opinion de Mme Buzzetti qui s'y serait glissée.

      Je n'aurais pas de réponse sur ça, bien entendu, mais votre commentaire me met d'autant plus la puce à l'oreille.