Homa Hoodfar, le pion, la prisonnière et l’affranchie

«Je pense que mettre de la pression, ça a un impact», a dit Homa Hoodfar, au sujet des lettres et des articles de journaux qui demandaient sa libération.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je pense que mettre de la pression, ça a un impact», a dit Homa Hoodfar, au sujet des lettres et des articles de journaux qui demandaient sa libération.

Homa Hoodfar a commencé son entrevue avec Le Devoir, jeudi, en s’excusant. De sa voix éraillée, de ces quelques mots « qui ne sortent pas », de sa prononciation épuisée. La professeure, tout juste libérée après plus de trois mois dans une prison iranienne, formulait le premier oxymore d’un entretien qui allait en être rempli ; qui allait prouver que les opinions de la gracile anthropologue n’ont rien perdu de leur force.

À l’Université Concordia, la Canado-Iranienne est revenue sur ce jour du mois de mars, quand des agents des Gardiens de la Révolution ont fait une rafle — ils ont tout pris — dans l’appartement qu’elle s’apprêtait à quitter, pour rentrer à Montréal. Ils lui ont donné cinq jours, ouvrables, pour se présenter devant la Cour.

« Si on avait eu une ambassade, j’aurais pu y aller et me rapporter dès le lendemain. Mais je n’avais pas cette possibilité », a déclaré la professeure. Et voilà qu’elle critiquait la décision de l’ex-premier ministre canadien, Stephen Harper, de fermer l’ambassade du Canada en Iran, en 2012.

Le corps blessé, le sens critique intact

De ses 112 jours passés à la prison d’Evin, à Téhéran, Homa Hoodfar a gardé des douleurs aux dos, aux articulations et à la tête. Mais elle a aussi conservé son sens critique.

« J’ai certainement été utilisée comme un pion, a-t-elle reconnu. Mais ils ne voulaient pas m’utiliser pour négocier avec d’autres États », a-t-elle nuancé. En septembre, le journaliste Mohamed Fahmy, qui a passé plus de 400 jours dans une prison en Égypte, a laissé entendre qu’Homa Hoodfar servait de monnaie d’échange diplomatique, de « pion » devant aider l’Iran à marchander avec le Canada.

« J’étais plutôt un pion dans cette tension entre les non-élus et les élus », a déclaré l’anthropologue, en référence au pouvoir non démocratique du Guide de la révolution, dont relevaient ses geôliers, et à celui du président élu Hassan Rohani. « Ils savaient qu’en m’arrêtant, la communauté internationale allait mettre de la pression sur les élus. Les élus auraient donc à aller voir les non-élus pour s’entendre afin que je sois libérée. »

Des heures d’interrogatoire

Tous les jours, pendant des heures bien plus longues que celles (ou celle) qu’elle avait pour dormir, ses gardiens l’interrogeaient derrière une vitre sans tain ou en l’obligeant à regarder vers le coin du mur où ils l’emmenaient, les yeux bandés. Ils lui ont demandé, encore et encore, pourquoi elle « faisait de la politique ». Ils lui ont laissé entendre qu’elle n’était pas une femme entière, car elle n’a pas d’enfants ; lui ont répété que les femmes étaient plus heureuses il y a 70 ans.

Et Homa Hoodfar a répliqué. « J’ai répondu : certainement pas ! Les femmes se sont battues pour ces changements. Si une femme veut vivre comme les femmes de cette époque, elle le peut. Mais si elle ne veut pas, elle peut vivre autrement », a-t-elle expliqué jeudi, en riant.

Selon la professeure de 65 ans, le souvenir de Zarah Kazemi, violée, torturée et battue à mort dans la prison où on l’a envoyée, a assez tourmenté ses gardes pour qu’ils ne s’en prennent pas à elle physiquement. « Je savais qu’ils étaient inquiets. Il n’y a pas eu de sévices physiques… Ils l’ont mentionnée », a-t-elle dit au sujet de la défunte photographe canado-iranienne.

Au détour d’une phrase, dans une réponse sur le sort du blogueur saoudien Raïf Badawi, Homa Hoodfar a encore évoqué une contradiction. Celle qu’incarnaient ses gardiens de prison, fermés sur leur système de valeurs, mais pas insensibles aux pressions du monde extérieur. Les lettres, les articles de journaux, « ça les a surpris », a-t-elle observé. Les régimes comme celui de l’Arabie saoudite cherchent le soutien de l’Occident, a-t-elle avancé. « Je pense que mettre de la pression, ça a un impact », a-t-elle confié.

4 commentaires
  • Colette Pagé - Inscrite 7 octobre 2016 08 h 59

    Une femme courageuse !

    Vivre un tel enfermement et conserver sa joie de vivre et son sourire démontrent à l'évidence que l'épreuve n'a pas abattu cette femme courageuse dont la mission est de faire la promotion de l'égalité hommes-femmes dans un pays ou l'obscurantisme existe toujours.

    Mais attention : un jour ou l'autre sa jeunesse se révoltera contre ses non-élus et ses gardiens de la Révolution qui imposent leur Loi, la Loi du plus fort.

  • François Genest - Inscrit 7 octobre 2016 09 h 02

    Très heureux

    Je suis content que vous soyez de retour chez vous. Bienvenue à la maison.

  • Claude Boire-Lavigne - Abonné 7 octobre 2016 11 h 44

    Compassion et frustation...

    Bonjour,
    D'abord je suis très heureux que cette mésaventure se termine très bien pour vous. Par ailleur, vous m'avez fortement déçu d'être incapable de dire un mot de français lors des deux entrevues que j'ai visionnée à la TV. Pour un professeur de Concordia, Mcgill, c'est pas fort, c'est même «insultant pour les Québécois francophone» ... Vite des cours de français pour vous....!!!

  • Pascal Barrette - Abonné 7 octobre 2016 14 h 25

    L'encre d’une brosse à dent

    Je suis très heureux, Madame Hoodfar, de votre libération. Je vous souhaite de retrouver vos forces et votre voix pour faire entendre tous vos mots, ceux-là que vous avez écrits sur les murs de votre étroite cellule avec la pointe d’une brosse à dent dans l’encre invisible de votre âme indéfectible. Nous attendons impatiemment ces mots qui rendront visible et audible la sortie des enfermements obscurs, ces mots qui éclaireront l’avancée de la liberté.

    Pascal Barrette, Ottawa