Le scandale des commandites - Des liens qui traversent l'Outaouais

Dans les officines du gouvernement libéral à Québec, les prières doivent être nombreuses depuis la semaine dernière pour que les effluves du scandale des commandites ne traversent pas la rivière des Outaouais. Et pour cause: les copains du Parti libéral du Canada sont aussi ceux du Parti libéral du Québec.

Jeudi, le premier ministre Jean Charest a d'ailleurs senti le besoin de souligner qu'aucun membre de son entourage n'a été impliqué dans la magouille fédérale. Il demeure toutefois que Michel Guitard, aujourd'hui conseiller en communications au bureau de M. Charest, était vice-président aux relations publiques chez le Groupe Everest lorsque le scandale a éclaté en 2002. Dans l'état-major du premier ministre, on retrouve également Claude Lemieux qui, après avoir travaillé avec Daniel Johnson, a fait le saut au fédéral dans le cabinet de l'ex-ministre Alfonso Gagliano, celui qui avait la responsabilité politique du controversé programme de commandites.

Mais les liens entre la firme Everest (vendue à une agence américaine l'année dernière) et Jean Charest ne s'arrêtent pas là puisque, pour l'un et l'autre, les premiers pas en politique se sont faits à Sherbrooke. Un des cofondateurs de l'agence, Jean-Pierre Bélisle, est d'ailleurs un ami d'enfance de M. Charest. C'est par l'entremise de ce dernier que Claude Lacroix, vice-président au développement chez Everest, est devenu, avec sa conjointe Suzanne Poulin, un des piliers de l'équipe Charest.

Entre 1984 et 1998, Suzanne Poulin a été la collaboratrice de Jean Charest, alors au Parti progressiste-conservateur. Le couple Lacroix-Poulin a été très actif lors du difficile passage de Jean Charest à la tête du Parti libéral du Québec. Mais après la défaite électorale de 1998, Everest est disparu du paysage du PLQ et certaines amitiés se seraient effritées.

Chez les libéraux provinciaux, que la Loi sur le financement populaire a forcés à avoir des structures militantes, on se plaît à prendre ses distances des partis fédéraux. Ces derniers n'ont aucune véritable machine électorale, dit-on, et doivent donc s'appuyer sur les amis qui ont des entreprises de relations publiques et de publicité quand un scrutin est déclenché. «Ce sont des champignons qui poussent tous les quatre ans. Ils n'ont pas d'huile à bras. Leur message politique et tout le contenu de leur programme sont décidés par des professionnels», explique un libéral qui souhaite ne pas être identifié.

Publicitaire et bénévole

Plus tôt cette semaine, le directeur général de l'Association des agences de publicité du Québec, Yves St-Amand, a d'ailleurs déploré que trop de publicitaires fassent du bénévolat durant les élections, une situation qui entraîne les retours d'ascenseur des politiciens une fois au pouvoir.

«Je suis persuadé que le PLQ a eu beaucoup de bénévoles au cours de la dernière campagne électorale. La machine libérale a sûrement généré certains coûts. Sans les accuser, on est en droit de s'inquiéter car il y a un contexte qui vient de changer avec le rapport de la vérificatrice générale: il y a une suspicion très grande chez les citoyens du Québec et du Canada tout entier», souligne Yves Boisvert, professeur d'éthique à l'École nationale d'administration publique (ENAP).

Aux élections d'avril dernier au Québec, Michel Guitard faisait partie de l'équipe d'organisation autour de Jean Charest. Au scrutin municipal de 2001, M. Guitard était un des principaux dirigeants de la campagne de Jacques Olivier à Longueuil. Quelques mois plus tard, Everest décrochait un important contrat de relations publiques de 1,3 million de dollars avec cette municipalité.

Longtemps, Diane Deslauriers, vice-présidente responsable des commandites chez Everest et conjointe du président d'Everest, Claude Boulay, a été une organisatrice libérale et une collectrice de fonds réputée. Interviewée par Le Devoir au printemps 2002, elle s'en disait fière. «Je ne m'en cache pas. Je suis libérale. Moi, je n'ai pas de contrats des péquistes. [...] Je n'en attends pas non plus. Je suis rouge libéral. C'est moi qui décide d'aider le Parti libéral à faire des levées de fonds. J'ai aidé Liza Frulla [aujourd'hui ministre au sein du cabinet de Paul Martin], j'aide des gens à Ottawa et je l'ai fait longtemps pour Paul Gobeil [président du Conseil du trésor sous Robert Bourassa]», avait-elle déclaré alors.

Un investissement

Un vieux routier des relations publiques et des élections qui a requis l'anonymat confirme que le bénévolat est une forme d'investissement. «C'est vu comme du développement d'affaires. Chacun fait progresser son entreprise selon son réseau, qui peut être en politique fédérale, provinciale ou municipale. Ça se fait beaucoup en offrant un traitement VIP à nos clients: soirée de hockey dans une loge d'entreprise, billets pour les spectacles, expéditions de pêche», raconte-t-il.

Il y a deux ans, les révélations sur le copinage entre le monde politique et le secteur privé se sont multipliées. Cela a entraîné la démission du ministre Don Boudria, dont la famille avait profité de la résidence en Estrie du dirigeant d'Everest, Claude Boulay. Dans la même foulée, on apprenait que le ministre Denis Coderre avait été hébergé dans le condo de M. Boulay après les élections de 1997 parce qu'il avait des problèmes matrimoniaux. L'ex-ministre Martin Cauchon prenait même les devants et affirmait que Jean Lafleur, de Lafleur Communications (une des neuf agences impliquées dans le scandale), était un ami personnel avec qui il allait en expédition de pêche tout en précisant qu'il assumait ses propres dépenses. Et son ancienne chef de cabinet, Luce Asselin, était elle aussi issue du giron d'Everest.

Accusé de complaisance envers le gouvernement fédéral dans le dossier des commandites, Jean Charest a martelé que son équipe «suit déjà des règles très strictes, transparentes».